Les experts russes du social : (1) Anna Bitova

Lors de la réunion du conseil social du ministère du travail et de la protection sociale, Anna Bitova, directrice du Centre de pédagogie clinique, est intervenue pour appeler à une prise en charge globale du handicap, et à revoir le droit de la tutelle et de la capacité juridique des personnes handicapées. Petit portrait.

J’ai évoqué à plusieurs reprises dans ce blog le rôle des experts s'exprimant sur les questions sociales en Russie. Le terme (Эксперт) est bien celui employé dans les articles ou textes que j’exploite pour ce blog. Personnalités engagées, sachants, universitaires, responsables d’associations, de qui parle-t-on ? Plutôt que de chercher une définition générique, citons plutôt quelques exemples. Notamment, celui d’Anna Bitova, directrice du Centre de pédagogie clinique à Moscou, un établissement d’accueil de jour pour les enfants handicapés, qui est une de ces expertes écoutées et entendues. 

D’abord deux de ses prises de position récentes : lors de la réunion du 6 novembre du conseil social du ministère du travail et de la protection sociale évoquée dans un précédent billet, Anna Bitova, qui avait été une des initiatrices de la pétition contre la construction d’internats psycho-neurologiques revenant aux conceptions soviétiques, est également intervenue sur d’autres aspects de la prise en charge du handicap.

Elle a ainsi demandé une évaluation globale de sa la situation des personnes handicapées résidant dans les internats, fondée non pas seulement sur un examen médical, mais également sur une approche sociale, prenant en compte l’environnement, les mesures compensatoires et l’accompagnement possible des personnes handicapées. Elle a affirmé - chacun le sait, mais il faut porter et reporter ce message - qu’une partie des résidents des internats étaient en capacité d’être autonomes dans leur lieu de vie, et qu’un soutien peut être apporté à des aidants, notamment des parents, pour qu’ils puissent les accompagner. 

Une autre alerte qu’elle a faite le 6 novembre portait sur les réticences des juges à reconnaitre une personne handicapée comme juridiquement capable. Elle a demandé un travail avec le ministère fédéral de la justice, pour apporter les repères nécessaires aux juges, et une vigilance vis-à-vis des régions où les positions des autorités judiciaires sont les plus restrictives. Elle a également souligné la nécessité de l’organisation juridique d’un système de tutelle, laissant aux personnes handicapées un espace de décision dans leur vie quotidienne : y compris pour décider de sortir de leur chambre, et même s’il faut alors savoir comment les accompagner. 

Ces deux prises de positions renvoient à des questions clé pour l'évolution de la prise en charge du handicap en Russie. La médicalisation de l'évaluation du handicap, mais aussi de la prise en charge des résidents, est un obstacle à l'évolution des centres. Elle est aussi liée à des abus qui subsistent, et dont on peut espérer qu'ils sont maintenant seulement ponctuels, comme l'administration de neuroleptiques dans des situations qui ne le justifient pas. La question des droits est centrale, il s'agit des droits les plus concrets, et d'abord la liberté d'aller et venir. Une organisation juridique des établissements où les résidents sont sous l'autorité de sa direction pour l'ensemble de leur activité est forcément source de coercition, et suppose des contrepouvoirs et des équilibres que les associations russes proposent de trouver, comme cela est le cas en France, dans une tutelle confiée à un acteur externe. 

Deux prises de positions déterminantes, donc, après une longue série d’autres. Anna Lvovna Bitova s’exprime sur les conditions de vie des personnes handicapées en Russie depuis 30 ans. Enseignante-orthophoniste, elle a été en 1989 à l’origine de la création du Centre de pédagogie clinique, un des premiers centres d’accueil de jour d’enfants présentant une déficience intellectuelle à Moscou, et montré ainsi qu’il existait bien une alternative au placement dans les maisons pour enfants handicapés, et que leur maintien dans les familles et l’accompagnement de celles-ci était possible.  

Anna Bitova © Anna Bitova Anna Bitova © Anna Bitova

Autour et parallèlement à l’administration de ce centre, elle a milité en faveur droits des enfants et des adultes handicapés, et participé régulièrement à des groupes de réflexion sur le handicap et les politiques sociales. Elle est membre du Conseil du patronage, conseil chargé du suivi de l’action sociale et de bienfaisance placé auprès du Gouvernement de la Fédération de Russie et présidé par Tatiana Golikova, vice-première ministre, du Conseil de coordination pour les enfants et adultes handicapés de la Chambre sociale de la Fédération de Russie, et du Conseil social du ministère du travail et de la protection sociale, où elle s’est exprimée le 6 novembre. Sa voix a du poids. 

Quand au Centre de pédagogie curative, il poursuit son activité, sans céder à la folie des grandeurs. Dans des locaux plutôt petits, il accueille des enfants handicapés et leurs parents, pour des activités d'éveil, des séances d’orthophonie, un soutien psychologique et des enseignements adaptés. Il partage son expérience avec d'autres associations russes et moscovites, participe largement à la mobilisation de volontaires, organise des cours et des séminaires à l'intention des professionnels, et échange avec des partenaires étrangers, notamment le BICE.

Agir et en même prendre position, chaque fois que nécessaire, chaque fois que l'occasion s'en présente, cette double exigence qu'ont des acteurs du social en Russie vis-à-vis d'eux-mêmes est ce qui y fait avancer l'action sociale et la solidarité.

ASI (7 novembre 2019) - Site du Centre de pédagogie clinique, en russe, ici et ici, l'historique du centre, en anglais (d'autres pages du site le sont également) - BICE

 

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