Russie, délinquance: ce qui change, c'est les jeunes

Un arbre – l’augmentation en 2020 de 1,0 % du nombre des crimes et des délits enregistrés en Russie – ne doit pas cacher la forêt – une diminution considérable de la délinquance des jeunes en vingt ans.

J’ai restitué plusieurs fois dans ce blog des analyses faites par Iekaterina Chtcherbakova dans Demoscope Weekly, le bulletin de l’Institut de démographie de Moscou. La dernière, qui porte sur les statistiques de la criminalité en Russie en 2020, est passionnante. Elle exploite les statistiques publiées par le ministère de l’intérieur et les services du procureur général de la Fédération sur les crimes et délits enregistrés, leurs auteurs et leurs victimes. J’y reviendrai, j’espère, il y de quoi écrire plusieurs billets. Je voudrais juste aujourd'hui mettre l’accent sur un point qui me semble majeur, et qui convainc que la Russie n’est pas un pays figé, qu’elle se transforme, et qu’elle le fait dans doute de façon irréversible, à l’insu d’un pouvoir et d’une oligarchie en fait installés dans son passé. 

Commençons par la dernière statistique annuelle de la délinquance, bien qu'elle ne soit pas la plus significative : en 2020, le nombre de crimes et de délits enregistrés s’est accru de 1 %. Cette hausse s’était amorcée en 2019, elle faisait suite à une période de baisse particulièrement prononcée, que met en évidence le graphique suivant.

Graphique I : nombre de crimes et de délits et nombre de victimes enregistrés en Russie entre 1985 et 2020

Évolution sur longue période du nombre des crimes et délits et du nombre de leurs victimes en Russie © Daniel Mathieu Données et graphique Demoscope Weekly Évolution sur longue période du nombre des crimes et délits et du nombre de leurs victimes en Russie © Daniel Mathieu Données et graphique Demoscope Weekly

Suivons le fil de ces courbes, et l'histoire récente de la Russie, pour être plus précis. Le début de la pérestroïka s’accompagne d'abord d’une baisse du nombre des crimes et délits. Leur nombre augmente ensuite brutalement, concomitamment avec la disparition de l'URSS. Il reste ensuite à un palier, pendant la très grave crise économique et sociale, comparable à la crise de 1929, qu’a traversé la Russie dans les années 1990. Suit une nouvelle augmentation, elle aussi brutale, dans la période d'installation du nouveau pouvoir. Le maximum, 3 855 000 crimes et délits enregistrés, est atteint en 2006.

Les dix années qui suivent sont en revanche marquées par une baisse continue et spectaculaire, à laquelle seule l’année 2015 fait exception. Elle débouche sur une presque division par deux du nombre des crimes et des délits, mais s’interrompt, comme on l’a vu, en 2019 et 2020. 

Ces évolutions peuvent être ponctuellement liées à des réformes législatives et de la procédure pénale et ou à des modifications pratiques des services chargés de l’application de la loi. La sévérité des peines a pu aussi jouer. Elles ont cependant très probablement pour principale cause la sortie de la crise et les transformations socio-économiques qu'a connu la Russie dans les années 1990 et 2000. Elles reflètent aussi des changements sociétaux.

Regardons pour nous en convaincre l’évolution du nombre des crimes et des délits et de la criminalité par classes d’âge. 

Graphique II : nombre des personnes ayant commis un crime ou un délit en Russie entre 1990 et 2020, par classe d'âge

Évolution sur longue période  par âge du nombre d'auteurs de crimes et de délits enregistrés en Russie © Daniel Mathieu Données et graphique Demoscope Weekly Évolution sur longue période par âge du nombre d'auteurs de crimes et de délits enregistrés en Russie © Daniel Mathieu Données et graphique Demoscope Weekly

Les personnes de moins de 30 ans représentaient environ la moitié de ceux qui ont commis des crimes dans les années 1990-2000. Depuis 2011, leur part est en baisse, passant de 57% en 1990-1993 à 33 % en  2020. Cette baisse s’est amorcée plus tôt s’agissant du nombre des délinquants mineurs, âgés de moins de 18 ans au moment de la commission de l’infraction. Leur nombre, après une hausse modérée, était de l’ordre de 200 000 en 1995. Il est en 2020 de 33 600, soit 3,9 % du total, et toujours en baisse (- 11,9 %) par rapport à 2020. 

Pour les jeunes de 18 à à 24 ans, la baisse est plus récente. Elle commence en 2001. Elle est continue à partir de l’année 2006, et annule complètement la hausse constatée dans les années 1990. Pour les jeunes de 25 à 29 ans, les évolutions sont moins marquées, mais, à partir de 2017, c’est également une baisse significative qui s’enclenche.

Pour les classes d’âges plus âgées, après la baisse qui marque la sortie de la crise des années 1990, la tendance est plutôt à la stabilité. 

Si l’on rapporte le nombre des auteurs de crimes et d’infractions au nombre total des personnes appartenant à la classe d'âge considérée, on constate aussi que la baisse de la propension à commettre des infractions est d’autant plus importante que l'on est jeune.

Graphique III : part des personnes ayant commis un crime ou un délit en Russie entre 1995 et 2020 dans leur classe d'âge

Evolution sur longue période des taux de commission par âge des crimes et délits enregistrés en Russie © Daniel Mathieu Données et graphique Demoscope Weekly Evolution sur longue période des taux de commission par âge des crimes et délits enregistrés en Russie © Daniel Mathieu Données et graphique Demoscope Weekly

Il y a dans ces chiffres plus qu'une évolution, une véritable rupture. Il faudrait aller plus loin, et savoir l'analyser, je peux le faire, c'est un travail de sociologue et de longue haleine. Prenons les donc juste comme une nouvelle preuve de profondes différences entre les générations nées après l’effondrement de l’URSS, et grandies dans les années de crise, et celles qui les précèdent. J’avais consacré un billet à ce qui ressortait d’une enquête du centre Levada sur le sujet, et cité l'exemple des écarts dans la manière d’accéder à l’information et dans l'utilisation d'internet. Cet exemple n’est pas le seul, et il n’est pas peut-être pas le plus important. Celui de la délinquance vient en tout cas le compléter.

Et pour l'oligarchie et le personnel politique russe, notamment celui issu des forces de sécurité, cette évolution est difficile à comprendre et à intégrer, quelles que soient les sources d’information dont ils disposent sur la population russe. Ils appartiennent au passé, à un monde où la violation de la loi était plus ordinaire. Il en ont profité, l’ont sans doute pratiquée. En cela ils ne ressemblent pas à la jeunesse russe.

Demoscope weekly (19 avril - 2 mai 2021)

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