Russie: ce qui change, c’est les jeunes?

Une étude du centre Levada conclut que les jeunes russes se distinguent de leurs aînés dans leurs valeurs sociales et dans leurs engagements, et depuis peu dans leur relation au pouvoir.

 Le Centre Levada, du nom du sociologue Iouri Levada (1930-2006) est un organisme d’étude russe, à but non lucratif et à caractère non gouvernemental qui procède régulièrement à des études sociologiques auprès de la population russe. L’équipe de recherche du centre a été la première à mener des sondages d’opinion réguliers а travers le pays, а partir de 1988. Il a été inscrit sur la liste des « agents de l’étranger » par le ministère fédéral de la justice russe.

Il revient, dans une analyse signée de Denis Volkov, Stepan Gontcharov et Maria Snegovaïa, sur une enquête réalisée en octobre-novembre 2019 sur l’engagement citoyen et civique des Russes âgés de 18 à 35 ans. Leur étude fait également la synthèse de travaux antérieurs, de Levada, ou d’autres organismes. Elle identifie plusieurs spécificités des jeunes Russes par rapport aux générations plus âgées. J’en reproduis ici les conclusions, presque textuellement. Elles me semblent être suffisamment intéressantes pour être livrées au lecteur sans commentaire particulier. 

Selon l’étude, les jeunes russes (de 18 à 35 ans) se distinguent d’abord par leur rapport aux médias. Ils sont beaucoup présents et actifs sur internet – dont 65 % d’entre eux déclarent qu’il est leur principale source d’information – et sur les réseaux sociaux. Les chaines YouTube et les blogs Instagram sont régulièrement regardés par environ un tiers des Russes, et les jeunes, qui se tournent vers elles 5 à 6 fois plus souvent que les plus âgés, constituent la majorité de leur auditoire. Elles ont permis à des hommes politiques, des militants et des journalistes russes de s'adresser directement à des millions d'entre eux : citons par exemple la chaine du journaliste Iouri Doud (que j’ai mentionnée dans ce billet), qui a 7,5 millions d’abonnés, ou celle d’Alexeï Navalny, qui en a 4 millions.. 

L’utilisation de la télévision pour s’informer est globalement en recul (70 % des Russes âgés de plus de 18 ans y ont recours, pour 90 % il y a 10 ans) disparait chez les jeunes, qui déclarent souvent dans les panels de discussion ne jamais la regarder, et même ne pas en avoir chez eux. Les auteurs de l’étude concluent ainsi l'existence de deux espaces médiatiques parallèles, avec leurs propres publics et leaders d'opinion, et constatent que les jeunes échappent à l’emprise de la propagande de la télévision publique.

L’étude aborde ensuite le rapport des jeunes Russes à l’entrepreneuriat privé, pour indiquer qu’ils en ont une perception plus positive que les plus âgés. Ils seraient également plus enclins à penser que c’est dans le secteur privé que travaillent les personnes les plus avisées et les plus capables, et valorisent la création d’entreprise, non pas pour gagner beaucoup, mais pour la possibilité de se réaliser et l’indépendance qu’elle procure.

Les jeunes Russes sont également sont également plus nombreux à penser que les droits de l’homme doivent avoir priorité sur les intérêts de l’État. Ils sont en revanche moins à penser que le soutien de l’État leur est nécessaire pour vivre. Ils rompent ainsi avec le modèle « paternaliste », assimilant chef de famille et chef de l’État, et limitant au nom de la responsabilité des autorités les libertés individuelles, modèle encore largement partagé par les générations plus âgées. 

Ils font également preuve d’une plus grande tolérance vis-à-vis de l’homosexualité, bien qu'une fraction d’entre eux restent dans une position de rejet. Cette plus grande tolérance ne s’étend pas à toutes les minorités : leur niveau d’hostilité vis-à-vis des immigrés est par exemple comparable à celui des autres classes d’âges. Il en est de même du niveau de réprobation des violences à l’encontre des femmes, mais, parmi les femmes, les jeunes femmes considèrent plus souvent ces violences comme un problème significatif, et qui doit être débattu publiquement. 

Une autre caractéristique distinctive des jeunes Russes est leur ouverture vers l'Occident et, en particulier, les pays européens. Ces sentiments contrastent fortement avec les générations plus âgées, où prévaut une attitude négative envers les pays occidentaux : environ 60% des jeunes Russes ont une attitude positive à l'égard de l'Union européenne et des États-Unis, contre seulement 30% des personnes de plus de 65 ans. Il y a sur ce point un écart significatif entre les jeunes urbains et ruraux, ces derniers étant moins attirés par l'étranger. Plus de la moitié des Russes âgés de 18 à 24 ans souhaiterait par ailleurs émigrer. 

Mais les jeunes Russes expriment aussi souvent dans les groupes de discussion l'opinion que la Russie devrait rester « indépendante » et « séparée ». Cette tendance isolationniste n’est pas pour les auteurs de l’étude l'effet de la propagande du pouvoir, mais serait liée à l’idée largement répandue parmi la jeunesse russe qu'en Occident « personne ne nous attend » et qu’ils « ne nous aiment pas », ainsi qu'à un sentiment de faiblesse de la Russie qui rend impossible des relations construites sur un pied d’égalité.

Jusqu'à l'été 2018, une majorité des jeunes Russes soutenait Vladimir Poutine et le système politique. Le net retournement qui a suivi est imputé à la baisse prononcée du niveau de vie depuis 2016, au report de l’âge de départ à la retraite et aux mesures prises par le gouvernement pour restreindre l’accès à internet. Cette évolution est particulièrement prononcée dans la tranche d'âge des 25 à 35 ans. L’utilisation plus active d'Internet et des réseaux sociaux conduit par ailleurs les jeunes russes à être bien informés des événements intervenus dans le pays et de leur répression, et n'est pas étrangère à cette évolution.

Venons à la question de l’engagement citoyen. Les auteurs de l’étude mettent en relation les résultats de deux enquêtes, faites à la fin 2018. Elles montrent que les jeunes Russes seraient plus prêts que la moyenne des Russes à s’impliquer dans des actions considérées en Russie comme les marqueurs de cette engagement. Pour les jeunes des grandes villes, l’écart est significatif, le plus souvent de l’ordre de 10 % à 20 %. 

 © Daniel Mathieu / données Levada © Daniel Mathieu / données Levada

C’est le cas dans le champ politique et la propension à voter, bien que les analyses sociologiques mettent en avant un certain désintérêt pour la politique et un fort scepticisme à l’encontre des hommes politiques. Ils sont également plus enclins à mentionner les autres formes d’expression politiques caractéristiques de la Russie (pétitions, adresse aux autorités, …) et à envisager de participer à des mouvements de protestation. L’étude rappelle cependant que leur part dans les manifestations varie peu depuis 10 ans, et fluctue entre 10 et 20 %. 

L’autre espace d’engagement est celui du bénévolat et de l’implication dans les organisations à vocation sociale. Parmi les jeunes, c’est la classe d’âge 30-34 ans qui est généralement la plus active, à l’exception du volontariat et du bénévolat, apanage des jeunes de 16 à 28 ans. C’est vrai également des jeunes de formation supérieure, avec la même exception pour le bénévolat et le volontariat. Les jeunes femmes s’engagent plus que les jeunes hommes, tout particulièrement pour les dons, de vêtements, de nourriture, ou d’argent. Le fait de parler une langue étrangère est également associé aux différentes formes d’engagement, sauf pour la propension à voter, pour laquelle il n’y a pas de différence significative. 

Levada (1er octobre 2020) - Étude intégrale (Pdf) - Voir aussi ce billet sur l'engagement civique en Russie, tous âges confondus - Et celui-ci pour la photo illustrant ce billet. 

Cinq volontaires de Starost v radost en renfort dans une maison de retraite touchée par le Covid-19 © I-ru Cinq volontaires de Starost v radost en renfort dans une maison de retraite touchée par le Covid-19 © I-ru

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