La Russie abandonne la définition soviétique de la pauvreté

C’est une proposition du ministère du travail et de la protection sociale, qui consisterait à calculer le taux de pauvreté en référence au salaire médian, et non à un minimum de subsistance.

Dans un article qu’il faut lire pour comprendre comment la sociologie et les administrations soviétiques et russes se sont forgé leur conception de la pauvreté, L’enquête de Taganrog, Natalia Rimachevskaïa et Lidia Prokofieva décrivent la surprise et les tensions qu’avait provoquées au sein du comité central du parti communiste la présentation de cette enquête : elle établissait qu’il y avait des pauvres en URSS, notamment parmi les retraités. Les faits contredisaient le dogme. 

70 ans après, connaitrions-nous une réplique de ce tremblement de terre idéologique ? Confronté à l’impératif présidentiel de diviser par deux le taux de pauvreté en Russie d’ici 2030, le ministère du travail et de la protection sociale propose de changer la définition de la pauvreté :

Le seuil de pauvreté était jusqu'à présent calculé en Russie en faisant référence à un minimum de subsistance, à partir du prix d’un panier de biens et services considérés comme absolument indispensables (l’alimentation, qui représente 50 % du total, les habits, le logement, quelques autres services). Le calcul de montant de ce minimum de subsistance est fait pour chaque trimestre par l’Agence fédérale des statistiques (Rosstat). Au deuxième trimestre 2020, il est en moyenne de 11 468 roubles par mois (122 euros). Cette moyenne n’est qu’une simplification, dans la mesure où le minimum de subsistance varie suivant la situation de la personne, selon qu’elle est d’âge actif, retraitée ou enfant. Il varie aussi, de façon significative, suivant les régions russes, à cause des écarts importants dans le niveau des prix. 

Le minimum vital est pris en compte pour fixer les minima sociaux, mais, comme ceux-ci ne sont pas réévalués systématiquement en fonction de l’inflation, ils peuvent lui être inférieurs. Cela a été le cas pour le salaire minimum, mais l'écart a quasiment disparu depuis 2019, c’est encore le cas, sauf pour les allocations attribuées pendant la période de confinement, pour les allocations chômage. Il sert également à établir le montant ou le plafond de certaines aides sociales, par exemple le contrat social que j’évoquais dans ce billet. 

Le projet présenté par le ministère du travail consiste à ne plus apprécier la pauvreté de façon absolue (c’est le terme utilisé par les statisticiens quand il est fait référence à un panier de consommation) mais de façon relative, en retenant comme seuil une fraction du revenu médian, comme nous le faisons dans les pays de l’Union européenne.

Les experts russes saluent cette proposition, qui ferait rentrer la Russie dans le cercle des « pays modernes », qui définissent la pauvreté par rapport au niveau de vie moyen, et la ferait sortir de celui des pays où l’idée de « survie » est prédominante dans sa conceptualisation. C’est la position prise, par exemple, par Lilia Ovtcharova, vice-recteur de l’École des hautes études en science économique de Moscou, et directrice de l’Institut des recherches en politiques sociales, pour laquelle « cette approche est conforme à la pratique mondiale consistant à déterminer le seuil de pauvreté en fonction de la corrélation avec le niveau standard de consommation », Et, effectivement, dans un contexte d’augmentation du revenu moyen, ce mode de calcul est plus favorable aux « pauvres », puisque le seuil utilisé pour définir la pauvreté suit l’augmentation des revenus de la population, plutôt celle des produits de base. 

L’enfer peut néanmoins se cacher dans les détails. Citons en trois :

- Le taux envisagé par le ministère du travail est relativement bas. Le projet propose en effet de fixer le seuil de la pauvreté à 44,2 % du revenu médian, ce qui correspondrait à la transposition, en moyenne fédérale, de son niveau actuel. Le seuil est en France de 60 % du revenu médian. La différence est sensible, d’autant plus les revenus des Russes sont pour une part significative d’entre eux juste au-dessus du minimum vital. Au regard des standards statistiques occidentaux, cette option devrait donc être considérée comme diminuant artificiellement le nombre de pauvres. 

- Les écarts entre le seuil de pauvreté ainsi calculé, au niveau régional, et les minima régionaux de subsistance actuels varient significativement. Dans 11 régions, dont Moscou, le nouveau seuil est supérieur au minimum vital, ce qui conduira à un relèvement — par étape, selon le projet — des minima sociaux. Dans 61 régions, il lui est inférieur, ce qui devrait déboucher sur une baisse de ces minima, et, fort opportunément au regard des objectifs pluriannuels de réduction de la pauvreté, du nombre des personnes en-dessous du seuil qui permet de la calculer. 

- Le dernier point, sur lequel je reviendrai dans un prochain billet, est celui de l’évolution du revenu médian. Pour qu’un système de mesure de la pauvreté en niveau relatif soit « vertueux », il faut qu’elle soit orientée à la hausse. Il a au contraire baissé en Russie depuis 2014. 

Kommersant (24 septembre 2020)

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