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Billet de blog 24 mars 2021

Chronique de la brutalité sous pandémie 4/ Déloger et s’en laver les mains

Mayotte est devenue folle. La mise en œuvre implacable de la Loi ELAN qui ambitionne de résorber l’habitat insalubre ne détruit pas seulement des maisons. Elle attaque les fragiles équilibres qui assurent tant bien que mal la survie de la majorité des populations en détruisant l’habitat pauvre traditionnel et les réseaux de solidarité. Un jeune homme témoigne d'un indicible désarroi.

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Démolitions sous confinement, Koungou, mars 2021 © collection daniel gros

Aucun bilan ne sera tiré de la démolition du quartier Jamaïque à Koungou. L’État se soucie comme d’une guigne des effets de sa brutalité. Aussi quand par arrêté préfectoral, un quartier entier se trouve effacé de la carte et du territoire par tractopelles et bulldozers, comment rapporter les misères et les calamités produites[1] ?

Le seul inventaire possible, et son train de désastres, se découvre dans les chiffres donnés par le préfet lui-même dans sa communication. Et alors tout résiste au sens commun. De qui se moque-t-il sinon de lui-même ou de la loi ELAN qu’il invoque systématiquement pour s’autoriser à la barbarie ? Son arrêté du 29 janvier 2021 prévoit la destruction de 85 logements. En tout et pour tout. Voilà le seul programme auquel lui-même se limite en signant l’arrêté et que la loi permettrait si au moins il respectait l’obligation de reloger. Les habitants ont été informés, enfin ceux qui étaient présents lors de l’unique passage des agents, les autres l’apprendront par le trait de craie blanche apposé à leur logement.

Tous les événements qui ont suivi échappent aux obligations d’une loi déjà bien permissive. La semaine précédant la démolition, le préfet conduit une stratégie de terreur, envoyant ses gendarmes et autres uniformes évacuer l’ensemble du quartier et ses environs en débusquant les familles de leur habitation par des lancers de bombes lacrymogènes. Une horreur ! Le nombre de logements à détruire soudain s’enfle dans les derniers jours jusqu’au dernier chiffre d’une série de 220 marquée sur les tôles. Tout ce qui ressemble à un logement précaire, informel ou encore insalubre selon l’excuse que l’on préfère, se trouve pris dans la folie destructrice. Et pour couronner la réussite de son opération, monsieur le préfet annonce aux médias avoir fait procéder à la démolition de 230 habitations, montrant ainsi le respect dans lequel il tient la loi ELAN : il sait s’en affranchir et le prouve en triplant le nombre des démolitions réalisées par rapport à ses intentions officielles. A moins que la loi elle-même dans son article 197 soit pur prétexte et ouvre la voie à cette folie qui se répète ici pour la troisième fois déjà depuis seulement quatre mois[2]. Mais entre le déni de droit et le droit dérogatoire qui fait de Mayotte un territoire à part dans la République, le délégué du gouvernement et son administration peuvent s’en donner à cœur joie[3].

Qu’importe alors que la loi prévoit, même pour Mayotte, qu’« un rapport motivé établi par les services chargés de l'hygiène et de la sécurité placés sous l'autorité du représentant de l'État dans le département et une proposition de relogement ou d'hébergement d'urgence adaptée à chaque occupant sont annexés à l'arrêté » ! Selon le préfet lui-même dans sa communication, seules 30 familles (sur 230 logements) auraient souhaité un tel secours. Un tel ratio dénote le peu d’empressement de la préfecture à honorer l’obligation, pourtant inscrite dans la loi, de reloger durablement avant toute opération d’éradication de l’habitat insalubre.

Pour connaître ce qu’il advient aux rares personnes dans cette situation « privilégiée », parole est donnée à un jeune homme, célibataire, âgé de 21 ans, étudiant en BTS. Il avait lui-même construit sa maison dans le quartier démoli lorsqu’il était en cinquième de collège, suivant la tradition qui veut que les jeunes hommes quittent la maison de la mère à la puberté et construisent leur banga, petite maison d’une seule pièce, à l’écart du village. Cette tradition se perpétue dans les quartiers pauvres, par nécessité[4]. Le jeune homme a passé la journée de démolition à supplier qu’on épargne sa maison de la destruction. Ce sont les policiers et les ouvriers démolisseurs apparemment touchés par la détresse de ce garçon qui auraient appelé les services sociaux pour lui venir en aide. Il se confie alors qu’il vient d’arriver dans le logement d’urgence qui lui est alloué trois semaines par contrat.

 *   *   *

« Ça va mal ici. Très très mal. Déjà ils ont détruit ma maison. C'était pas facile. Déjà je voulais pas qu'ils la détruisent. Je voulais avoir des informations, des explications, des accompagnements. Je voulais être accompagné par quelqu’un. Je voulais m’inscrire dans une association, trouver des aides comme ça. Mais j'ai pas eu le choix en fait. Je voulais pas qu'ils la détruisent.

Écoutez monsieur je vais vous expliquer tout, comment les gens ils vivent. Ce que je viens de découvrir là, c’est pas une maison. [ il découvre le logement ] Quand les ouvriers étaient là pour détruire les maisons, j’ai essayé de leur demander qu’ils m’aident. Ils m'ont dit que je peux voir des gens qui peuvent m'aider. J'ai dit "d'accord". Je savais pas comment faire, où j'allais habiter, comment faire quand on va détruire ma maison. Je ne savais pas ce que j’allais devenir. Des gens ils étaient venus le jour de la destruction pour regarder. Les gens ils se sont présentés pour demander si on avait un travail. Une association est venue, c'était pas évident. C'était pour l'hébergement d'urgence. Ils ont fait un contrat, pour avoir une maison en urgence. Mais j'ai dit: “comment je vais faire pour manger, je mange quoi si on me donne une maison si loin de Koungou”.

On voulait me donner une maison pour deux nuits. La personne que j’ai vue hier à Koungou ne m’avait rien dit. Elle ne m’avait pas expliqué comment ça se passait. Je m'étais dit : “si on nous donne des bons d’achat, je peux manger”. Je pensais que dans la maison, on me donnerait quelque chose à manger, pour me dépanner. Mais au final non. La dame que j’ai vue aujourd’hui, elle me dit que ça ne fonctionne pas comme ça. Il n’y a rien à manger, c’est juste un hébergement d’urgence qui est prévu. C'était seulement pour dormir. La dame, elle dit que c’est juste pour loger les gens. J'ai dit à la dame : “Comment je vais faire pour manger ?” Je pensais que peut-être on me donnerait des bons d’achat. La dame m'a expliqué qu’il n'y aura rien dans la maison, on ne donne pas à manger. Y a rien. C’est juste pour l'hébergement d'urgence. Comment je fais pour trouver quelque chose à manger ? Je n’ai plus rien.

En plus déjà le contrat que j’ai signé pour l’hébergement d’urgence, c'était pour trois mois, non pour trois semaines. C'est pas beaucoup trois semaines. En ce moment je suis dans la maison. On m’a appelé hier pour me donner rendez-vous et prendre la maison aujourd’hui. Parce que en fait, je voulais pas qu’on détruise ma maison. Ma maison, c’est la dernière qu’ils ont démolie. Tout était déjà détruit, il ne restait plus que la mienne. Ils étaient pas obligés de la casser. C’était tout en haut. C’était pas important de la détruire. Je voulais pas. C’était une belle maison. Ils ont dit qu’ils étaient obligés de tout casser. Et je me suis battu pour la garder.

Ma maison, c'était pas n'importe quelle maison, je voulais pas qu'on la détruise. Déjà c'était une maison qui avait un étage, j'avais fait un sous-sol, en m’aidant de la pente. Elle était belle ma maison, j'ai beaucoup travaillé pour faire ma maison. Même la police, ils m'ont dit que j'étais un génie. Tout le travail que j’ai fait là et l’argent que j’ai dépensé. C’était 800 euros. Je l'avais vraiment bien faite, c’était un beau travail. J’avais fait un énorme travail. Et même ceux qui l’ont détruite, ils ont vu tout le travail qu’il avait fallu pour construire la maison. Les ouvriers, il y avait quatre personnes en haut. La police ils étaient en bas. Et ils regardaient et ils admiraient ma maison. Quand ils ont vu ma maison, ils ont dit que j'étais un génie.

J’avais quitté la maison de ma mère quand j’étais en cinquième. C’est là que j’ai commencé à construire ma maison. C’est pour cela que je ne voulais pas qu’on la détruise. Et aujourd’hui je me retrouve sans rien. Non là c’est vraiment... je ne suis pas d’accord avec ça. Je ne peux pas rester ici.

Au moins qu’on me donne quelque chose à manger. S’il y a quelque chose de sûr, c’est que je ne vais pas rester là. Toutes mes affaires sont à Koungou. On m’a juste dit de venir ici [au logement attribué], comme ça on va parler, comme ça on va signer le contrat. C’est juste pour trois semaines. Si c'est comme ça, je veux rentrer à Koungou, je ne peux pas rester ici, je veux parler avec les gens et dire que je veux rentrer à Koungou. Si c'est comme ça, si c’est n’importe quoi, qu’il n'y a rien à manger, je veux rendre les clés et je pars.

Je suis pas un esclave, je suis pas un animal, vous me logez ici et vous me laissez comme ça. J’étais un étudiant, je vais faire quoi moi, tous les jours tous les petits boulots que je trouve, c'était à Koungou. Comment je fais pour l'aller-retour ? Ici il n’y a pas de travail, je ne connais personne. Le taxi, c’est très cher, c’est 15 euros l’aller-retour. Comment je fais ? Je vais abandonner [le lieu d'hébergement] ça c'est sûr. Je ne pourrai même pas tenir trois semaines. Ça c’est n’importe quoi. Il n’y a rien à manger, rien rien ! On ne me donne rien, même pas de bons d’achat, on me laisse comme ça. La nourriture je vais la chercher où, comment ?

Et la semaine prochaine c'est la reprise de l'école. Je fais comment moi ? Je vais sécher les cours pour aller chercher à manger ? C'est n'importe quoi. Je vais la chercher où, la nourriture ? A Koungou encore.

Moi je pensais qu'on allait m'accueillir ici quand je suis venu le matin. Quand je suis arrivé, il n’y avait personne. J’ai fouillé dans toutes les pièces. Personne. A 14h j'ai vu arriver une voiture où y avait marqué Conseil départemental avec une dame qui est venue me parler.

C'est trop compliqué. C'est pas possible qu'ils aient détruit ma maison, non non non! Je pensais que l’on allait m’accueillir ici, cette personne qui est venue ici, non non.

C'est quelque chose qui m'a touché, qu'on a détruit ma maison. On ne nous écoute pas. Il y a vraiment un problème. On nous a menti et tout ça pour détruire ma maison. Il vaut mieux nous dire la vérité que de nous mentir. Ces gens, ils ne nous regardent pas[5], ils ne donnent rien rien rien! Je vais retourner là-bas et je vais reconstruire. Tout ce qu'on a fait, tout ce qu’on m’a dit, ce qu’on a essayé, on m’a menti. Eh oui. Tout ce qu’on a fait pour nous, c’est vraiment pas possible, on est des esclaves, C’est n’importe quoi tout ce qu’on a fait là. J’ai même envisagé de … Parce que c’est mort, même mon BTS, comment je vais faire ? J’arriverai pas. Même mon mémoire, comment je fais ? C’est tout mélangé mes dossiers. J’y arriverai pas, je pense que j’y arriverai pas à faire le BTS là. Je ne sais pas comment je vais faire.

Pour moi la solution, peut-être, c’est de trouver une attestation et essayer de trouver un travail. Comme ça si je travaille, je gagnerai un peu de sous. C’est le point très important : trouver du travail. Si je trouve un travail dans une entreprise et gagne un salaire normal, je pourrai même me louer un appartement. Si je trouve quelqu’un pour m’aider à faire les démarches pour le travail, parce que je n’ai même pas pu terminer les démarches pour m’inscrire à la sécurité sociale, j’ai fait la demande mais personne ne répond jamais. J’ai complété tout le dossier, je l’ai envoyé mais jusqu’à maintenant, je n’ai rien reçu, rien, rien. Depuis plus de trois mois. Les gens qui sont venus me voir pour l'hébergement d'urgence, ils ne connaissent rien, rien, rien.

Même le chef de ceux qui cassent les maisons, je lui ai parlé, il m'a compris. Je me suis dit “il faut que je trouve une solution”. Si j'avais su, je ne serais pas venu ici, je serais resté dans la campagne. Toute ma famille s’est installée dans la campagne, mais je ne peux pas y aller. Dormir avec les mamans, dormir avec ma sœur à côté je peux pas. En tout cas je vais partir, je vais rentrer à Koungou, le taxi c'est très cher. C’est 15€ l'aller-retour, c'est très cher.

Il faut qu'on nous aide, on n'est pas en esclavage. »

_____________________________

Notes

[1] Ce texte peut se lire comme la suite de la précédente « Chronique de la brutalité sous confinement » 3/ Délinquance d’État à Mayotte », le 10 mars 2021. Les mêmes événements ont fait l’objet d’un article dans Le Monde du 16 mars 2021, page 11 : Grégoire Mérot : « Dans les bidonvilles de Mayotte, « il n’y a plus rien ».

[2] Destruction de Kahani le 23 novembre 2020 ; destructions à Dzoumogne le 15 février 2021 ; destruction à Koungou le 8 mars. La démolition de deux autres quartiers en Petite-Terre sont programmées. Voir les billets précédents de cette série.

[3] Lire à ce sujet : Marie Duflo et Marjane Ghaem, « Mayotte, une zone de non-droit », Plein-droit, Gisti, 2014/1, n°.100, pp.31-34 ; Marjane Ghaem, « Le droit à Mayotte, une fiction ? », Plein-droit, Gisti, 2019/1, n° 120, pp. 41-44.

[4] Cet aspect est abordé dans le premier volet de la série en cours : « Chronique de la violence et de la brutalité » 3 mars 2021.

[5] Il veut dire : « ils ne s’occupent pas de nous ». En langue locale, le verbe uangalia signifie regarder, s’occuper de.

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