"Génération sacrifiée" : une prophétie autoréalisatrice ?

La pauvreté touche principalement une population jeune. La crise sanitaire a aggravé cette tendance. Les files interminables devant l'aide alimentaire et autres appels à l'aide ont été insuffisamment entendus. Au lieu de multiplier les discours à destination d'une génération sacrifiée, la classe politique ne doit pas oublier d'essayer de la sauver du sacrifice.

Avant l'arrivée de la crise sanitaire, la pauvreté en France était déjà un phénomène qui touchait principalement les jeunes. Parmi les 5 millions de pauvres en 2017 situés sous le seuil de pauvreté (fixé à 50 % du niveau de vie médian), un tiers sont des enfants et des adolescents. Plus de la moitié des personnes pauvres a moins de trente ans. En 2019, 20 % des 18-29 ans étaient sous le seuil de pauvreté. Le rapport du Conseil national de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE) de mai 2021 concernant la pauvreté démultipliée mentionne très clairement les facteurs de cette pauvreté : sans encore de revenus tirés d’un emploi stable, sans accès à la plupart des minima sociaux mais sans cotisations suffisantes pour avoir droit au chômage, ils cumulent, pour financer leurs études ou s’insérer sur le marché de l’emploi, les contrats précaires, ou des petits boulots. 

La pandémie n'a fait qu'aggraver cette situation. 

Nous, les jeunes, venons de vivre une année horriblement difficile. N'ayons pas peur de mettre des mots sur nos souffrances. 

Difficile psychiquement, d'abord. La culpabilisation constante du rôle des jeunes dans la propagation du virus a d'abord été un poids psychique très lourd à porter. Oui, les jeunes ont été des propagateurs du virus, on le sait. Mais les jeunes ont dû subir cette stigmatisation alors même que les plus riches, selon une étude de la DREES, étaient deux fois plus susceptibles que les classes moyennes de contracter le virus et donc de le propager. Les jeunes ont pourtant dû endurer cette stigmatisation. Les jeunes ont bien sûr également vécu une considérable perte de liens sociaux, une perte de motivation et de sens face au basculement des cours en 100% distanciel, cédant la place à un décrochage scolaire massif. Et à une épidémie de solitude aux conséquences sociales, mentales et physiques désastreuses. cela s'ajoute l'incertitude constante : celle de ne plus pouvoir se projeter dans l'avenir, y compris dans la semaine suivante. La violence de devoir rendre son premier appartement. Il n'y a qu'à échanger avec des jeunes ou des étudiants pour en être convaincu. Et si les témoignages ne vous suffisent pas, les chiffres parlent d'eux mêmes : la part des 15-24 ans rapportant des symptômes d’anxiété ou de dépression est deux fois plus élevée depuis la pandémie selon l'OCDE. Le nombre de suicides est alarmant. La détresse l'est tout autant. 

Difficile physiquement, ensuite. Le rapport du CNLE nous explique qu'en 2020, 74 % des jeunes ont rencontré des difficultés financières. Selon un sondage Ipsos en partenariat avec la Fondation Abbé Pierre réalisé sur une population de jeunes de 18 à 30 ans, 37 % des jeunes de cette tranche d'âge ont connu une baisse de leurs revenus. Pas étonnant : la pandémie a détruit ces petits boulots que les jeunes multipliaient péniblement pour pouvoir vivre. 20 %, soit 1 jeune sur 5, a eu des difficultés à payer son logement. 15 % disent avoir recouru à l'aide alimentaire. On a vu les files de jeunes devant les associations d'aide alimentaire. On sait que les jeunes n'avaient pas de quoi se nourrir et qu'ils n'ont plus les moyens d'assurer les moyens matériels de leur propre survie, sautent des repas, mettent leur santé en péril. 

Nous méritons mieux que cette paupérisation qui s'aggrave. L'Etat doit être au rendez-vous. 

Bien sûr, des mesures ont été prises. On a eu le doublement des aides d’urgence versées par les Crous ; heureusement. Des repas à 1€, initialement réservés aux étudiants boursiers, ont été mis en place pour l'ensemble des étudiants, à raison de deux repas par jour. C'est une mesure qui va dans le bon sens et ne laisse aucun étudiant de côté. Il faut le saluer. Fin novembre 2020, une prime de 150 € a été octroyée à 400 000 jeunes touchant les APL et/ou étudiants boursiers. 150€. C'est une somme dérisoire face aux difficultés abyssales des jeunes. En novembre 2020 également, 20 000 emplois pour étudiants décrocheurs ont été créés. Je ne suis pas sûre que c'est d'un job étudiant dont les élèves en difficulté scolaire ont réellement besoin. Le plan 1 jeune 1 solution a été développé puis élargi. C'est un bon début mais c'est insuffisant. Le rapport du CNLE souligne la création d'un dispositif d’accompagnement spécifique pour la recherche d’un premier emploi, avec le retour d’une aide financière jusqu’à 500 € par mois, en rappelant, à juste titre : "encore faudrait-il qu’il y ait des emplois". L'annonce de l'extension de la garantie jeune procède également d'une bonne idée, mais nécessite un temps de mise en place particulièrement long. Concernant aujourd'hui 100 000 jeunes, avec un passage à l'échelle annoncé en novembre 2020 pour atteindre 200 000 jeunes, cet accompagnement et cette aide financière de 500€ donnés aux jeunes de 16 à 25 ans sans emploi ni formation nécessite un accompagnement individualisé par les missions locales. Pour un doublement des jeunes qui doivent recevoir cet accompagnement, y a-t-il eu un doublement des effectifs de ces missions locales ? Leur donne-t-on réellement les moyens d'accompagner ces jeunes ? Un tel choix permet d'offrir "des solutions adaptées au parcours, au profil et aux difficultés de chacun". Or, qui dit personnalisation et individualisation des aides dit aussi longueur des délais de mise en place, complexité administrative, méconnaissance des droits, non-recours. Les jeunes ont besoin de pouvoir vivre, immédiatement. Leur souffrance n'attend pas. Ils cohabitent péniblement avec elle depuis maintenant un an et demi. 

Bref, des mesures ont été prises, mais elles manquent d'ambition. Comment prétendre réparer les souffrances économiques, psychiques, physiques des jeunes sans s'en donner les moyens ? Je ne parle pas d'une faiblesse des moyens financiers - 9 milliards d'euros ont été investis dans le plan 1 jeune 1 solution - mais d'une faiblesse politique. Elles n'envoient pas de signal fort à la jeunesse qui en a tant besoin et qui sort si abattue de cette crise. 

Pour éviter le sacrifice d'une jeunesse que tout le monde semble annoncer, il faut investir pour lui montrer que l'on croit en elle. Il ne suffit pas de parler d'une génération sacrifiée. Il faut se donner les moyens pour qu'elle ne le soit pas. C'est, il me semble, ce que le gouvernement ne parvient pas à faire. La jeunesse a besoin d'être écoutée, d'être entendue, d'être une cible d'action publique considérable. Quand l'Etat est insuffisamment présent, des institutions tierces prennent le relais : on a parlé des associations d'aide alimentaire. Beaucoup d'autres ont été au rendez-vous. La société s'organise. Ces gestes de solidarité interpersonnelle permettent aux jeunes de tenir, de ne pas perdre espoir. L'Etat devrait créer les conditions pour que notre jeunesse ne dépende pas de ces charités. 

Comment ? En rassurant les jeunes et en assurant leur qualité de vie. En lui offrant un avenir plus radieux, ou du moins en leur garantissant la possibilité de grandir, de démarrer leur vie, hors de toute précarité. Aujourd'hui, les jeunes entre 18 et 25 ans ne peuvent pas prétendre au RSA, qui n'est ouvert qu'aux personnes de plus de 25 ans. Il faut donner à cette jeunesse les moyens de survivre - car, avec un RSA à 565€ pour une personne seule, on ne peut que survivre - en leur donnant accès au RSA. C'est, après tout, ce que notre Constitution lui doit : selon le Préambule de la Constitution de 1946, qui figure dans notre bloc de constitutionnalité, la Nation "garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs". Aujourd'hui, elle ne les garantit pas aux jeunes de 18 à 25 ans qui, sans emploi ni formation, ne reçoivent aucune aide de la part de l'Etat. 

Et pourtant. Et pourtant, le gouvernement refuse la création d'un RSA jeune, principalement au nom du refus de "l'assistanat". On refuse d'ouvrir le RSA jeune et les 18-25 ans sans emploi ni formation, majeurs civilement mais mineurs socialement, continuent de vivre dans la précarité. On leur empêche l'espérance d'un avenir au nom de l'assistanat. Alors même que, comme le rappelle la chercheuse Léa Lima, ce soupçon récurrent d’assistanat des jeunes repose sur des préjugés démentis par toutes les études. C'est absurde. Ce n'est pas de l'assistanat mais un investissement dans les jeunes qui sont l'avenir de notre pays. Ceux-là même qui n'ont pas de formation. Ceux-là même qui ne trouvent pas d'emploi. 

Pourquoi ne parle-t-on pas d'assistanat mais d'investissement lorsque l'Etat aide les entreprises ?

Pourquoi ne parlerait-on pas d'investissement lorsqu'il s'agit d'aider la jeunesse ? 

Quand est-ce qu'on change de paradigme ? 

Au-delà des mesures de réaction à la crise sanitaire, on l'a vu, la pauvreté des jeunes est un fléau qui perdure depuis des décennies. Il faut se donner les moyens de la combattre. Si le RSA aux 18-25 ans ne convainc pas, proposons un revenu minimum pour la jeunesse. J'avais parlé d'un revenu universel étudiant ; nous pourrions imaginer un revenu universel pour la jeunesse. Pour garantir à l'ensemble des jeunes l'accès à des ressources lui permettant de vivre au-dessus du seuil de pauvreté. Pour lui redonner l'envie de croire qu'elle n'est pas, justement, sacrifiée. Or, les réformes structurelles annoncées semblent aller à l'exact inverse de cette trajectoire. En effet, une étude de l'Unédic sur la réforme de l'assurance chômage, entrant normalement en vigueur au mois de juillet, nous montre que les 18-25 ans représenteront 30 % des chômeurs durement touchés par la réforme. L'avenir ne s'annonce pas radieux alors que les jeunes sont la population la plus exposée au chômage, et alors que le nombre de chômeurs de moins de 24 ans a bondi de 16 % en un an au troisième trimestre 2020. Il est même bien sombre. 

Au lieu de multiplier les discours à destination d'une génération sacrifiée, la classe politique ne doit pas oublier d'essayer, à tout prix, de la sauver du sacrifice. 

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