« Électre / Oreste » d’Euripide, dans la boue des Atrides, à la Comédie Française

Ivo van Hove, après avoir convoqué «  Les Damnés » de Visconti, réuni en une seule pièce Électre et Oreste d’Euripide, à l’occasion d’une nouvelle entrée au répertoire de la Comédie Française, en cette année 2019.


 © © Jan Versweyveld © © Jan Versweyveld
Ivo van Hove démonte et cherche à résoudre le «  Rubik »  textuel et dramaturgique d’Euripide. Avec deux textes en un, couvert de la boue des Atrides. Pour amener les chefs-d’œuvre grecs dans notre XXIe siècle contemporain, où, selon le metteur en scène, la radicalité antique ressemblerait à celle de notre temps.

La scène représente l’extérieur du palais, lié à une passerelle menant à un champ de boue. La maison du laboureur est figurée par un cube, ouvert en son centre, qui symboliquement pourrait être un lieu d’ambivalence, entre la vie et la mort. Le ventre de la vie et le trou noir de la malédiction. Il est posé sur un espace boueux, où le chœur de la tragédie apparaît et disparaît selon les strophes et antistrophes. Les nobles paradent en costumes bleu roi. Personne ne peut sortir immaculé de cette boue maudite qui vient des Atrides : mythologie grecque du meurtre, du parricide, de l’infanticide, de l’inceste et pour celui d’Électre / Oreste du matricide.

Trois ans après Les Damnés, van Hove revient à la Comédie-Française avec Électre / Oreste d’après Euripide. Sur le programme, il parle du réalisme presque contemporain des deux pièces et de leur radicalité : « ce processus de radicalisation est le problème central de la mise en scène. La fin des Damnés* est le point de départ d’Électre / Oreste ». 

Le prologue, dans cette version, n’est plus au laboureur, mais à Électre :  « Ô noire nuit, nourrice des étoiles d’or, tu es encore là que je vais déjà, cette cruche posée sur ma tête, puiser de l’eau à la rivière. Non que je sois réduite à si grande indigence, mais je tiens à montrer aux dieux comment m’outrage Égisthe (…) ». 

Pour qu’Électre ne conçoit pas, de quelques seigneurs qui viendraient briguer sa main, un fils qui vengerait Agamemnon, Égisthe la retient dans le palais, lui refusant de lui donner un époux. Quand il se résout de la tuer, sa mère, si cruelle qu’elle soit, la sauve de ce dessein funeste. Cela lui sert d’excuse pour le meurtre de son mari. Égisthe imagine de mettre la tête du fils d’Agamemnon à prix et donne en mariage Électre à un pauvre laboureur. Cet homme n’outrage pas cette vierge d’une si haute maison : « Celui qui me jugerait fou, pour avoir fait entrer une fille dans ma maison, sans vouloir la toucher, qu’il le sache : son jugement faussé mesure la sagesse à sa propre aune : le fou, c’est lui, c’est l’impudique ». Électre, maintenant exilée, telle une des Érinyes, entretient sa fureur en attendant son frère Oreste qui déjà, à l’insu de tous, est sur le sol arien. Il doit venger Agamemnon le père d’Électre et  tuer Égisthe l’amant de Clytemnestre, la mère parricide. Mais sa sœur Électre veut l’entraîner plus loin.

La mise en scène d’Ivo van Hove s’accorde avec la khoreía de Wim Vandekeybus. L’un donne aux interprètes le lyrisme vindicatif des deux tragédies d’Euripide, et l’autre la transe bachique manipulée par les cymbales tribales du  trio Xenakis, dans un large panel rythmique de vibrations et de percussions qui répondent au texte par la musique charnelle d’Éric Sleichim.

L’interprétation de Suliane Brahim, quoique bien investi, semble chercher la vigueur physique dans la voix, est-ce la faute de la sonorisation ? Ce qui rend confus l’émotion de son personnage. Alors que dans les moments dansés, elle nous offre toute l’intensité dramatique d’Électre. Comme cela se fait en musique, nous avons déploré le manque de pauses dans son jeu, et une écoute plus subtile, avec le Coryphée (Claude Mathieu) joué dans la vraisemblance que l’on doit à la tragédie. Nous n’avons pas retrouvé la belle résonance de Christophe Montenez qui s’était montré plus inspiré dans « Les Damnés ». 

Si nous avons bien le sentiment que le théâtre de van Hove cherche, avec le galet dramaturgique, à ricocher sur une société en proie aux mêmes maux de l’antique jusqu’à aujourd’hui, nous ne sommes pas certains de ce qui commence ou bien finit dans l’histoire humaine des Atrides. C’est peut-être là que le bât blesse dans cette création Électre / Oreste : le dénouement de deux tragédies mêlées, peut-il partager un même deus ex machina dans le pluriel tragique ? C’est là la question. Nous nous interrogeons aussi sur l’affirmation du metteur en scène : «  La fin des Damnés est le point de départ d’Électre / Oreste » ?  

D’où l’importance pour Oreste du tribunal et du débat de l’Aréopage**. Apollon purifie Oreste après le matricide qu’il lui a conseillé. Cela nous met dans la question de sa mélancolie pour l’ordre qu’il a reçu : « tu as bien vu l’infortunée écarter sa robe, me montrer son sein, au moment où je la tuais, et traîner, ô horreur, sur la terre, le giron d’où je suis sorti ».  Partant de ce constat, tuer la mère, c’est comme s’il n’existait plus, n’avait jamais existé. Les constructions fantasmées (les Érinyes) par lesquels Oreste entre dans le déni de son histoire, sont-elles excusables ? À l’inverse d’Œdipe, l’acte chez Oreste est volontaire, mais sous la boue du matricide, nous savons, depuis la psychanalyse, que le meurtre de la mère est le geste ultime, la transgression absolue. Le meurtre d’Oreste ne vient pas de son hostilité envers sa mère, mais a contrario de celle qui le fit naître. Son acte, tout en le menant à la folie, le libère de ses visions infernales. N’est-ce pas Clytemnestre qui jadis ne fit rien contre la relégation d’Électre et l’exil d’Oreste ? N’est-elle pas également une mère anéantie par la mort de sa fille Iphigénie ? Si nous sommes réservés sur cette adaptation, nous vous invitons, malgré tout, à vous faire un avis par vous-mêmes. Car n’y a-t-il pas trois Électre antique ? Chez Eschyle avec l’oracle de Delphes, chez Sophocle avec la psyché de l’héroïne sans la voie religieuse, et chez Euripide avec la pression mise sur Oreste par Électre et Apollon ? Voilà de quoi débattre sur notre sort de pauvre mortel, dans la passion de cet art de la vie qu’est le théâtre.

* Lire aussi Les Damnés https://blogs.mediapart.fr/dashiell-donello/blog/290916/les-damnes-la-comedie-francaise-mise-en-scene-ivo-van-hove

** Assemblée de juges, de savants, d’hommes de lettres très compétents

Électre / Oreste d’Euripide

Traduction Marie Delcourt-Curvers

Version scénique Bart Van den Eynde et Ivo von Hove

Mise en scène Ivo von Hove

Scénographie et lumières  Jan Versweyvel

Costumes An D’Huys

Musique originale et concept sonore Éric Sleichim

Travail chorégraphique Wim Vandekeybus

Dramaturgie Bart Van den Eynde

Avec Claude Mathieu, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaeli, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Loïc Corbery, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier sandre, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Gaël Kamilindi

Et les comédiens de l’Académie de la Comédie Française, Peio Berterretche, Pauline Chabrol, Olivier Lugo, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer

Et Trio Xenakis  Adelaïde Ferrière, Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry

Percussions (en alternance) Othman Louati, Romain Maisonnasse, Benoît Maurin

Jusqu’au 3 juillet 2019 en alternance. Matinée à 14h, soirée à 20h30

Comédie-Française

Place Colette

75001 Paris

Réservations 01 44 58 15 15

www.comedie-française.fr

Électre / Oreste au Cinéma Pathé-Live

Spectacle diffusé en direct au cinéma le jeudi 23 mai 2019 à 20h15

Reprises au cinéma le 16 juin 2019 à 17h, les 17 et 18 juin 2019 à 20h

Tournée internationale : Festival d’Athènes et Épidaure

Théâtre antique d’Épidaure (Grèce) 26 et 27 juillet 2019

 

 

 

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