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Billet de blog 4 janv. 2017

«Place des Héros» de Thomas Bernhard, la douleur d’être autrichien

En mars 1938, Hitler fit un discours au balcon de l’actuelle Bibliothèque Nationale de Vienne devant plus de 250 000 personnes réunies sur Heldenplatz. L’Anschluss était prononcé malgré les traités de Versailles et de Saint-Germain-en-Laye qui interdisaient une union entre l’Allemagne et l’Autriche…

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En mars  1938 Hitler fit un discours au balcon de l’actuelle Bibliothèque Nationale de Vienne devant plus de 250 000 personnes réunies sur Heldenplatz. L’Anschluss était prononcé malgré les traités de Versailles et de Saint-Germain-En-Laye qui interdisaient une union entre l’Allemagne et l’Autriche. Cinquante ans après, Claus Peymann commande une pièce à Thomas Bernhard afin de célébrer le 100e anniversaire du Burgtheater. Écrite en 1988, Heldenplatz sera la dernière pièce du grand dramaturge autrichien.

Les clameurs d’Heldenplatz

Après avoir émigré à Oxford durant la guerre, le professeur Josef Schuster, un intellectuel juif,  rentre à Vienne. Comment est-il possible au cours de l’année, dans l’air du printemps, de se sentir bien dans cette ville ? Pourtant tout est encore bien pire qu’il y a cinquante ans. Est-ce pour cette raison qu’il vient de se suicider ? Madame Zittel la gouvernante et Herta la bonne évoquent des souvenirs dans l’appartement du professeur Schuster, situé près de la Place des héros, au troisième étage. Herta était là au moment du drame. Elle a vu le professeur se jeter par la fenêtre. Elle ne peut quand même pas passer toute la matinée à regarder en bas dans la rue. Madame Zittel sait que ça n’y changera rien. Il faut vider les placards, cirer les chaussures pour Monsieur Lukas qui a la même pointure que le professeur, repasser les chemises aussi. L’appartement a été vendu trop précipitamment, il doit être vidé au plus tard après-demain. La peur est rétrospective, Madame ne s’en remettra pas. Elle recommence déjà à entendre les clameurs sur Heldenplatz. Personne ne les entend elle les entend. Ses clameurs résonnent aussi pour Thomas Bernhard dans la douloureuse fatalité d’être Autrichien. 

Les implications politiques de Thomas Bernhard

« où il y avait un être humain il y a un nazi » cette réplique dans Le Faiseur de théâtre (1986) traduit moins le scandale dénoncé par ses détracteurs que les fortes implications politiques défendues par Thomas Bernhard, car le monde n’est qu’un théâtre où chacun joue son rôle en attendant que la mort le fasse sortir de scène. De fait, l’auteur se situe bien plus dans la tradition baroque façon mémento mori, que dans la chronique des faits divers où l’on voudrait le classer. L’art et la vie de Bernhard forme un tout indivisible. L’autobiographie de l’être se mue en une fiction  qui reprend vie sur scène. Son théâtre est une chimie qui agit profondément chez le spectateur et ne s’arrête jamais. Car comme le dit le professeur Robert dans Heldenplatz : « aucun écrivain n’a encore décrit la réalité comme elle est réellement voilà ce qui est effroyable (…) il (son frère Josef ) ne prévoyait pas que les Autrichiens après la guerre seraient beaucoup plus haineux et encore plus antisémites qu’avant la guerre (…) ».

Hélas ! Thomas Bernhard serait bien plus étonné de voir cette haine perdurer aujourd’hui, bien au-delà de l’Autriche, de l’Europe pour ainsi dire. Donc pas d’ambiguïté pour l’auteur sur la douleur d’être Autrichien ; et de la responsabilité de  l'Autriche dans l’Anschluss. Son théâtre de l’irritation, dit testamentaire dans Heldenplatz vient bien de son identité indissociable de sa vie,  où ni lui ni personne n’est épargné. 

1986 a vu l’élection à la présidence de la République de K. Waldheim dont le passé nazi était un fait notoire. Souvenons-nous de son slogan : « Nous les Autrichiens, nous votons pour qui nous voulons ». 

Thomas Bernhard lui a répondu en 1988 avec la création au Burgtheater de sa pièce « Heldenplatz ». Malgré le report de plusieurs semaines provoqué par le scandale de ce texte, l’auteur et le metteur en scène Claus Peymann avaient triomphé, par le biais du théâtre, sur le politique devant un public bernhadien enthousiaste. 

* Anschluss : annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie

Lire aussi : https://blogs.mediapart.fr/dashiell-donello/blog/051216/des-arbres-abattre-lupa-demiurge-bernhardien

Place des Héros de Thomas Bernhard

Lire aussi Thomas Bernhard, une vie

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