« Le 20 novembre » de Lars Norén, un texte ambigu ?

Nous connaissons Lars Norén pour ses textes qui s’apparentent à une psychanalyse de société. Sa pièce Le 20 novembre ne fait pas exception. Nous avons déjà vu, dans une autre mise en scène, ce texte en 2018* et nous étions restés dubitatifs. Comme rien n’est définitif, nous sommes revenus voir et entendre ce texte, dans une nouvelle version, pour affirmer ou infirmer notre première impression.

L’action se passe un 20 novembre. Un lycéen se prépare à tuer le plus grand nombre d'élèves et de professeurs de l'école où il a « souffert ». Il sait bien qu'il n'y survivra pas. Il a dix-huit ans, a grandi dans un milieu non défavorisé. Il s'est entraîné à « faire la guerre » en jouant aux jeux vidéo. Il a laissé trente victimes sur sa route lorsqu'il a dévasté en novembre dernier un lycée dans la petite ville d'Emstetten en Westphalie*. 

La volonté du metteur en scène Laurent Fresnais, ainsi que celle de Flavie Fontaine, la directrice de La Flèche théâtre, se voudrait directe et sans décor, en dialogue avec le public. Nous en avons la confirmation dès notre entrée. Dans la salle le comédien Cédric Welsch nous attend en buvant régulièrement de l’eau. Au centre du plateau un projecteur vidéo « façon diapo » à l’ancienne. La pièce Le 20 novembre de Lars Norén est souvent jouée dans les théâtres, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle porte en elle un trouble certain. Ce qui est préjudiciable quand ce texte met en action un drame dans une école. Nous allons essayer de comprendre pourquoi ? 

Drame dans une école

Sommes-nous ses otages du point de vue de la mise en scène ? C'est la  première question qui nous vient а l’esprit. Pas sûr. Le personnage, déjà en place, ne nous menace pas arme au poing (elle est dans son sac à dos). Certes, il nous provoque du regard, nous malmène, nous insulte, veut que nous le regardions : «  regardez-moi dans les yeux. regardez comme ils sont clairs », mais nous ne savons rien de sa présence parmi nous. Nous a-t-il convoqués ? Non. Il semblerait, à l’inverse de ce qu’il faudrait, que c’est nous public qui créons son personnage. Il est là. Nous devons faire avec, sans autre convention. Alors comment avoir une pensée active ;  et comment se fait-il que l’adresse du comédien ne soit pas argumentée par une circonstance de jeu ? Pour le coup, cela va être difficile de trouver une crédibilité à cette fiction qui se veut à la frontière du réel. 

Le comédien Cédric Welsch nous dit : « la principale difficulté (du texte) fut de m’approprier la parole et la pensée de Sebastian, sans le juger. (…) Je n’aime ni ne déteste Sebastian. Je tente simplement d’être au plus proche de lui, de ses sentiments, à un moment donné de sa vie ». Mais pour être au plus proche de lui n’aurait-il pas fallu, justement, que le comédien l’aime et le déteste parfois ? Quant à l’argument d’un avocat qui défendrait son client, nous avons du mal à adhérer, car nous ne sommes pas au tribunal et faire passer Sebastian pour une victime serait une mauvaise solution qui accentuerait davantage, chez nous spectateurs, le trouble où nous met l’écriture de Lars Norén. Son personnage dit qu’il n’est pas un nazi, mais : « (…) une arme dont on ne sert pas c’est pas une arme. (…) les hip-hopers, les Turcs, les putes, les fonctionnaires, les gros porcs de flics, les Protestants et les catholiques, vous me faites gerber, faudrait vous mener а l’abattoir ». Il y a dans les dialogues de l’auteur, une finalité ambiguë qui nous fait douter de leur sens. Laurent Fresnais nous dit : «  nous avons décidé avant tout de nous concentrer sur le texte. En être humblement le vecteur, le livrer le plus justement et le plus directement possible ». Pourtant cette humble concentration ne nous a pas percutés directement, ni ne nous a éclairés.

Puisque nous parlons du texte, osons la question : est-ce lui qui fait problème ? Il est vrai qu’il enfonce des portes ouvertes : « je n’ai pas décidé d’être au monde, (…) de toute façon je peux pas vivre dans ce monde comme il est, etc. ».  Ces clichés ne font que parasiter le dialogue avec le public ; et l’écriture proposée par l’auteur, n’aide pas non plus à clarifier l’histoire. Le théâtre, surtout quand il traite un sujet de société, se doit d’être explicite. Sous peine de se retrouver à l’envers de sa proposition. Au lieu de provoquer une catharsis théâtrale, le texte nous éloigne de l’objectif émotionnel et sincère que l’art dramatique nous promet. L’objectif de ceux qui s’approprient ce drame, dont les victimes sont des lycéens et leurs professeurs, voudrait choquer le public pour qu’il prenne conscience que notre société broie certains individus qui ne seraient pas en norme avec elle. Nous ne serions pas innocents, mais à qui s’adresse l’auteur ? Pour rappel nous ne sommes pas l’accusé ; et les personnes présentes dans la salle ne découvrent pas les tueries qui infestent notre monde, en entrant dans un théâtre. Nous n’avons pas tous des BMW, des grosses maisons avec piscine et nous sommes plutôt aux faits de ce qui se passe dans l’actualité. Cela va vite dans la besogne quand Sébastian souffle à l’oreille d’un spectateur : « peut-être que ta petite-fille s’est fait enculer par un gars de ton âge. » Sans prendre cela au premier degré, l’accusation est choquante. Sébastian n’est pas un martyr de la société, comme il se définit lui-même, c’est un déséquilibré et sa pathologie n’est centrée que sur lui. Ce serait une grave erreur que de donner raison à son mal-être. Or, à la lecture de la pièce, nous pourrions le croire. Le texte de Lars Norén se heurte à des raccourcis ambivalents. Son personnage n’a qu’un argument : il n’a pas trouvé sa place. C’est un loser, un raté. Cela est un peu court pour accuser autrui de tous les maux de la société. 

Nous pouvons ajouter aussi que les commandes de textes, avec un thème dans l’air du temps, ne sont pas toujours heureuses, (Lars Norén s’est inspiré en partie du journal intime du forcené. Comment est-il arrivé sous ses yeux ?). Lars Norén  a-t-il besoin, pour écrire, du journal intime d’un délinquant ? Nous comprenons bien que le dramaturge veut dénoncer « notre complicité bourgeoise », mais ne vaudrait-il pas mieux qu’il le fasse avec une philosophie qui lui appartienne en propre. Trop vouloir en faire, pour parraitre quelqu’un de bien, annule l’effet escompté. Ce n’est pas le délit d’une victime, c’est un acte terroriste ; et comme le dit le bureau public du procureur, celui d’un prédateur chargé de « frustration générale de la vie ». Voilà pourquoi nous n’avons aucune empathie pour ce texte, assez pauvre finalement.  C’est donc avec la même impression dubitative que nous sommes sortis du théâtre.

*Résumé de la pièce chez L’Arche en 2007. 

* lire aussi la critique 2018 : https://blogs.mediapart.fr/dashiell-donello/blog/080218/le-20-novembre-de-lars-noren-traverse-un-5eme-mur-trop-central

Théâtre La Flèche

77 rue de Charonne. 75011 Paris

Réservations au 01 40 09 70 40

info@theatrelafleche.fr

4 OCT - 29 NOV 2019

Tous les vendredis à 19h 

 

 

 

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