«Une côte sur la table» d’Angélica Liddell, une écriture charnelle de la parole

Dans son dernier livre « Une côte sur la table », Angélica Liddell trouve un sens nouveau, dans la putréfaction du temps qui passe. Elle écrit les mots à voix haute, car ses lèvres n’ont pas ceux de la prière. Son écriture douloureuse, via le théâtre, fouille l’âme humaine, au fin fond de l’amour, de la guerre et de la folie.

une-cote-sur-la-table-una-costilla-sobre-la-mesa

Une écriture charnelle de la parole

La mère d’Angélica est morte. Le feu brûle, sur le bûcher du souvenir, la maternité : lieu déserté où la vie n’est plus convoquée. La chair décomposée se purifie dans un chaudron d’excréments. Nul besoin de pardon, s’il y a présomption de culpabilité.

Angélica Liddell est maintenant orpheline face à sa blessure intime, la vie. Ses fantômes hantent sa chair dans l’effroi de son destin biologique. Nous le savons, la naissance nouvelle porte le poids du monde : « dans le fond, naître, c’est être rejeté par un autre corps. (…) Nous ne pardonnerons jamais à celle qui n’a pas permis que son ventre devienne notre tombe ». 

Les larmes des Anges tombent sur la terre où est née la petite Angélica. Ces êtres spirituels, derrière leurs masques de mystère, leurs regards de marbre, défient les lois, visionnent le non-sens et la déraison. Leurs mémoires représentent un médaillon d’or sur lequel se dessine, dans un puzzle de feu, une image cadavérique. La pièce maintenant manquante. Voilà Angélica qui devient flamme. Elle purifie la lettre A, broderie d’amour pour les hommes. Elle revendique l’art comme bouclier sexiste. L’hypocrisie du puritanisme engendre la violence et fait des plaies dans sa propre chair : «  sans maladie, il n’y a pas de création ». Le long de la frontière de son existence, il y a un côté où commence le dégoût de la vie : « pardonne-moi si je te chante avec ma langue mortelle (…) ce n’est pas le crime qui nous rend coupables, mais la loi ». 

La réalité n’est qu’apparence pour Angélica Liddell. L’objet de son abstraction met en scène l’invisible : « car il est inconcevable de représenter la réalité ». Une réalité qui pose la question d’une machine pour momifiés vivants, dialysés au sang électrique, et prolongés par un tube où pointe tout au bout l’extinction : « chaque fois que j’achète des médicaments pour mes parents, je me dis : n’est-ce pas une atrocité que de soigner l’infection pour les maintenir en vie et grabataires ? ». Cette question est centrale à l’heure de la mort de Vincent Lambert*.

Faire du théâtre revient à prier. A.L

La lettre écarlate d'Hawthorne brode avec Liddell un péché poétique : « le mal, le destin, la pitié. Je dois savoir quel a été mon véritable péché, ce qui m’a fait tomber en disgrâce ».

L’écriture d'Une côte sur la table est à fleur de peau, striée de blessures. Nous avons le devoir d’être beaux, car il est donné pour acquis que nous seront coupables. Prédestinés depuis la nuit des temps. Heureusement, la transgression est un répulsif contre la bien-pensance agressive et les processions offensantes : « comment éviteront-ils que le vagin soit la porte d’entrée vers la nuit et la porte de sortie vers la lumière du jour ? 

Faire du théâtre revient à prier

La lettre écarlate* brode avec Liddell un péché poétique : « le mal, le destin, la pitié. Je dois savoir quel a été mon véritable péché, ce qui m’a fait tomber en disgrâce ».

Nous avons entendu et vu, au théâtre de la Colline en janvier 2019, Liddell jouer Angélica l’Artiste qui doit porter le signe de son péché avec le A de l’adultère. Cela n’est rien d’être paria pourvu que naisse la beauté, malgré les vices de l’humanité. Mais les vœux inavouables des affreux puritains sont bien cachés dans leur conscience : « je n’aime pas ce monde où les femmes ont cessé d’aimer les hommes ». C’est dans l’espace théâtral qu’elle tente d’être supérieure à son destin. La voilà en Prométhée, voleuse de la semence du père. Elle rejoue Freud, accouche de Jésus, car : « toute forme est une vie déjà vécue ». 

Tout en tout

Angélica Liddell convoque, avant de s’envoler de son bûcher absolutoire, Marie, Artaud, Jésus, les anges, le Caravage, le néant qui seul l’éclaire, les fous qui sont des prières en flammes etc., dans une contradiction feinte qui contient tous les livres : «  c’est le livre des vaincus, des hommes seuls, c’est le livre de tous les morts, de tous les malades et de tous les hélas, hélas de la vie, hélas de l’amour, hélas de la folie, hélas de la mort, une longue plainte qui nous mène à la quête de nouvelles entrailles, entrailles père, entrailles mère, entrailles bien-aimé. Ce n’est pas qu’un requiem, c’est une déflagration de la culpabilité et un besoin d’expiation à travers la beauté ». C’est surtout le livre d’Angélica Liddell où chaque page laisse tomber, dans un là-bas immense, le secret des blessures d’être au monde.

* L'affaire Vincent Lambert est une affaire médico-politico-judiciaire française des années 2010 liée au débat sur l’acharnement thérapeutique, le droit des handicapés et l'euthanasie.

Lire aussi Les dits du théâtre. https://blogs.mediapart.fr/dashiell-donello/blog/170119/angelica-liddell-digne-heritiere-d-artaud

 

Une côte sur la table (Una costilla sobre la mesa)

Les Solitaires Intempestifs

https://www.solitairesintempestifs.com

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.