Pauline Bureau «hors la loi» au théâtre, pour une conscience citoyenne

Pour sa première création à la Comédie-Française, Pauline Bureau écrit une pièce à partir du « procès de Bobigny en 1972 », dont les répercussions ont, en 1975, contribué à l’adoption de la loi Veil*.

© Brigitte Enguérand © Brigitte Enguérand
Nous sommes en 1971. C’est l’été. Le bac se prépare. Marie Claire à 16 ans. Il y a les fêtes entre copains. Le hula hoop tourne en rythme sur ses hanches insouciantes. Un soir, le copain de confiance devient prédateur. Il la viole. Elle tombe enceinte. Elle avorte dans la clandestinité. Échappe à la mort. Comble d’ironie le violeur dénonce Marie Claire, sa mère et la faiseuse d’anges à la police française. Elles sont accusées de complicité. Elles risquent de la prison ferme. Gisèle Halimi est avocate. A onze ans, elle a fait une grève de la faim pour arrêter de servir ses frères. En 1971, elle vient de signer le manifeste des 343. L’avocate, Marie Claire et sa mère, vont remettre la loi en question.

Marie Claire a aujourd’hui 60 ans, mais depuis ses 16 ans, la terreur est toujours lovée au fin fond de sa pensée. Sans qu’elle soit dans un ressentiment grandiloquent, sa peur lui confère une sobre lucidité. Pauline Bureau, par son écriture citoyenne, donne de la force a ce qui vient du souvenir du personnage. C’est là que l’auteure touche juste. Les choses sont dites, mais pas jugées. Il y a dans Hors la loi du politique théâtral et vice versa. Alors la catharsis s’opère naturellement. D’où l’importance du théâtre sociologique dans l’œuvre de Pauline Bureau. Son regard donne un point de vue, qui tourne en orbite, autour de la politique dans l’espace expansif du théâtre. Son propos dramatique est pensé pour que le public reçoive l’intériorité profonde du personnage qui de ce fait libère notre empathie. Marie Claire, héroïne anonyme est face à l’Histoire, elle prend part à l’action et en paye un prix fort. La lumineuse Danièle Lebrun peut en témoigner, comme signataire des 343 : « pour les risques, on s’en moquait complètement ! Il faut dire que la notoriété nous a protégées, j’avais un nom, semble-t-il suffisant, pour ne pas avoir d’ennui. Mais certaines filles en ont eu, elles se sont fait insulter, ont eu des problèmes dans leur travail, avec la police… Après le procès, qui a été très médiatique, les insultes n’ont fait qu’empirer ».

La liberté des hommes ne s’arrête-t-elle pas où commence celle des femmes ?

Certes, nul n’est censé ignorer la loi. Mais cette autorité, que prescrit l’État, est une domination qui, pour être juste, doit toujours revoir sa copie. En 1920 l’homme, qui n’entendait rien en matière de contraception et d’avortement, interdisait à la femme le droit de disposer de son corps librement. La femme était donc implicitement opprimée. Cette interdiction fut remise en question. Elle a trouvé son épilogue en 1975, avec la promulgation de la loi Veil en 1979, et son évolution sans limite de temps. La liberté des hommes ne s’arrête-t-elle pas où commence celle des femmes ? Car Hors la loi c’est aussi une page de l’Histoire des femmes, nous dit Pauline Bureau dans l’entretien qu’elle accorde, pour le dossier de presse, à Chantal Hurault : «  Cinq mille femmes mouraient chaque année à cause de cette loi interdisant l’avortement. Durant la cinquantaine d’années de son existence, cela fait plus de deux cent cinquante mille femmes ». Pauline Bureau nous raconte et rend hommage à deux cent cinquante mille mortes, à travers l’histoire de Marie Claire : les  hontes, les violences, les deuils, avec une histoire vraie, sans jamais la simplifier. Elle met sur le plateau des héroïnes qui sont ses contemporaines. Cette histoire des femmes se joue : « autour de ces accusées ayant accepté de faire de leur vie un symbole, autour de l’engagement de Gisèle Halimi, autour de la détermination des nombreuses personnalités venues témoigner : le prix Nobel de médecine Jacques Monod, l’homme politique Michel Rocard ou, dans la lignée du Manifeste des 343, la comédienne Delphine Seyrig ». 

À la suite du choc théâtral de « Mon cœur », qui met en scène l’affaire du Mediator, Pauline Bureau remet sa conscience citoyenne au service d’une théâtralité civique, pour et avec les citoyennes et citoyens anonymes comme Marie Claire, ou bien célèbres comme Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, Delphine Seyrig etc. Pauline Bureau sait aussi que son médium est un art. Alors, avec tout son talent, sans nous mettre au banc pédagogique, elle nous intéresse par un théâtre social sans nous plonger dans l’ennui, qui est le diable au théâtre pour Peter Brook. 

Le théâtre de Pauline Bureau est une réflexion qui examine   le fond et la forme dans une perspective d’espace ou se joue l’histoire. Pour le fond, ce qui est dit est sociétal. Pour la forme sa manière est artistique, avec Emmanuelle Roy magicienne de la scénographie qui prolonge la pensée de l’auteure par l’image, mise en lumière par Bruno Brinas. Une vision qui nous donne de l’avant-scène au lointain, une succession de plans, ambiance Tennessee Williams, à la façon « fenêtre sur cour » d’Alfred Hitchcock : « Pour raconter cette histoire au plateau, j’avais besoin d’une circulation très concrète. (…) J’avais envie d’aborder concrètement cet endroit de honte passé sous silence, que l’on voie un lit, un bout de toilette. Nous avons travaillé avec Emmanuelle Roy, qui crée la scénographie, sur la transformation de l’appartement au fur et à mesure du spectacle. (…) Nous accordons une vraie importance au hors-champ dans l’appartement mais aussi durant le procès ».

Pour l’incarnation des personnages, Pauline Bureau est très précise : « J’écris avant tout pour des actrices et des acteurs que j’ai rencontrés et avec qui il y a eu un lien immédiat, fort.Ce sont leurs visages, leurs corps qui me guident. La pièce ne serait pas du tout la même sans eux. Par exemple, ma rencontre avec Martine Chevallier il y a presque un an m’a donné envie d’écrire le personnages de Marie-Claire à 60 ans ». Cela se voit sur la scène. Martine chevallier, coryphée sublime, sans le masque de la tragédie, nous met dans le présent émotionnel. Coraly Zahonero porte en elle, le combat  déterminé d’une mère et la truculence de Delphine Seyrig.  Alexandre Pavloff nous donne un agréable et surprenant Michel Rocard. Françoise Gillard, sans effet de manche, trouve la justesse de l’avocate Gisèle HalimiDaniel Lebrun, nous impressionne avec son personnage de Simone de Beauvoir.  Comme toujours, les comédiennes et comédiens du français nous ravissent par leur jeu. Et le lien immédiat dont parle Pauline Bureau, a fait de Hors la loi un rendez-vous avec le public qui a ovationné, avec force bravos, cette convaincante  et utile représentation citoyenne. Car, si Hors la loi, nous rappelle que les femmes ont le droit de choisir de donner la vie ou non. Nous savons qu’aujourd’hui encore l’avortement est toujours remis en question, par des populistes de tous genres. Comme tout récemment aux États-Unis où la justice bloque une loi anti-avortement dans le Mississippi.

*Loi Veil

HORS LA LOI de Pauline Bureau

Scénographie : Emmanuelle Roy
Costumes : Alice Touvet
Lumières : Bruno Brinas
Vidéo : Nathalie Cabrol
Musique originale et son : Vincent Hulot
Maquillages et coiffures : Catherine Saint-Sever
Dramaturgie : Benoîte Bureau
Assistanat à la mise en scène : Sabrina Baldassarra

Mise en scène Pauline Bureau

Avec : Martine Chevallier, Coralie Zahonero, Alexandre Pavloff, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Danièle Lebrun, Claire de la Rüe du Can, et Sarah Brannens, Bertrand de Roffignac   

Comédie-Française Vieux-Colombier

https://www.comedie-francaise.fr/fr/evenements/hors-la-loi18-19
Du 24 MAI au 7 JUILLET 2019

 

 

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