«Elles disent… l’Odyssée» de Jean-Luc Lagarce, dans le trouble du présent

Jean-Luc Lagarce, depuis La Roulotte compagnie de théâtre amateur, a fait connaître son théâtre à l’international. Dans les pas d’Homère, il écrit «  Elles disent… l’Odyssée ». La publication, chez Les Solitaires Intempestifs, de cette pièce de jeunesse, en est la preuve quarante et un ans après sa création.

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Avec seulement 18 scènes l’auteur de «  J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne » nous donne une troublante vision de ce qui allait être son avenir théâtral. Il raconte déjà, en 1975, un théâtre antique, par un chœur de femmes dans un présent contemporain.  Avec Elles disent… l’Odyssée, c’est l’attente du retour.  De même que le personnage de l’Aînée qui attend son frère dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Pénélope, Calypso, Circé, Nausicaa, attendent Ulysse, dans l’Odyssée. Quand ce dernier revient, elles disent tout le temps d’absence qui semble être au-dessus de son retour. Déjà le style personnel de Lagarce transparaît par la précision des mots et des verbes de son écriture.

Oui, nous l’avons déjà dit, l’œuvre lagarcienne se conjugue à tous les temps du théâtre. Un avenir du théâtre, au fond de l’infini d’un ciel du présent, d’une écriture qui puise dans le passé. L’ambivalence dans l’œuvre de Lagarce est la matière première de sa langue sans cesse remodelée par ses personnages. Comme si la phrase lagarcienne n’était jamais assez explicite. 

Contemporaines dans sa vie et classiques dans sa «  fin du monde », ses pièces parlent toutes les langues, sont jouées sur toutes les scènes de notre planète, et 24 ans après sa mort, son théâtre toujours nous ravit. 

En 1978, il écrivait dans son journal : «  incapable d’écrire un roman ». C’est peut-être par ce constat que le fond infini de son inspiration a été l’air à plein poumon qu’il respira au cours de sa vie, pour devenir dramaturge. Il lui fallait donc le théâtre comme énergie, comme matière première, comme ce qui va de soi à la façon aristotélicienne : le réel explicite de la fiction, dans un art vivant. Tous les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature ont en germe d’autres chefs-d’œuvre. L’Odyssée d’Homère en est l’exemple parfait ; soit par la réécriture, soit par le déclic qu’actionne l’imagination de l’auteur. Le théâtre de Jean-Luc Lagarce va trouver les thèmes de son écriture dans l’Odyssée. Celui de l’attente, avec Pénélope, et celui du retour avec Ulysse. Il y a une ligne parallèle avec le personnage de l’aînée dans « j’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne ». Elle nous dit : J’attendais. Est-ce que je n’ai pas toujours attendu ? ». De l’autre côté l’Odyssée d’Homère est aussi, comme dans j’étais dans ma maison de Lagarce, une histoire avec une femme qui attend. Où d’autres femmes comme Calypso, Nausicaa, Circé, les sirènes, sont la mesure du temps du retour d’Ulysse quand il les rencontre.

L’antériorité de l’Odyssée porte, à son insu, ce que le dramaturge allait écrire plus tard : Elles disent… l’Odyssée. Une pièce avec les éléments, les femmes, les héros et les dieux. Il y a la mer, le vent, des vieilles femmes, un marin sur la colline, et les navires qui accostent. Plus de bruit de colère, juste des larmes de femmes qui coulent pour la jeune fille qu’on tua pour faire vivre la guerre. Les vieilles disent aussi : « (…) un roi est mort sous les coups d’une épouse infidèle ».

Au palais, dans la rumeur de la guerre grandissante, elles doivent vivre sur des marches qui montent sans cesse des profondeurs de la mer. 

Dans le chœur féminin, Pénélope est vieille et fatiguée : «  les enfants qui viendront parleront de Pénélope qui passa sa vie à tisser son linceul ». Pour le jeune Lagarce une épopée se rêve avec l’errance des héros et des gens de la vraie vie, afin que la normalité d’existence soit au monde. C’est peut-être pour cela que :  « Ulysse est jeune sous ses habits de mendiant ». Car comme tout son théâtre, Jean-Luc Lagarce ne vieillit pas.

Nous vous recommandons vivement ce texte du jeune Lagarce. C’est une belle introduction à son œuvre. Les connaisseurs reconnaîtront dans cette pièce les personnages de ses textes futurs, et les plus jeunes découvriront son théâtre qui est toujours en expansion, depuis le théâtre de la Roulotte en 1977.  

 

LES SOLITAIRES INTEMPESTIFS

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Lire aussi J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne https://blogs.mediapart.fr/dashiell-donello/blog/270218/jean-luc-lagarce-jamais-notre-contemporain

 

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