Decryptage de la sémantique gouvernementale

De l’utilisation des amalgames entre immigration et terrorisme pour justifier une remise en question du droit d’asile et la transformation de l’Europe en forteresse.

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Le double langage et l’hypocrisie, sur le sujet de la politique migratoire, n’est pas nouveau, tous les gouvernements successifs ont brillé dans ce domaine. Pour autant la remise en question du droit d’asile, jusqu’ici, ne s’exprimait pas aussi ouvertement dans la majorité actuelle. Il y a un peu plus d’un an, Emmanuel macron avait bien commencé à le sous-entendre, mais à huis-clos, lors d’un discours aux parlementaires qui avait finalement « fuité », opportunément ou non

Le président avait alors déclaré : « J’ai défendu et je continuerai toujours à défendre le droit d’asile, j’y crois très profondément, ça fait partie de nos valeurs et nous avons face à nous une formation politique qui veut le supprimer, le fragiliser, le découdre. Mais je constate que le droit d’asile aujourd’hui est détourné de sa finalité par des réseaux, des gens qui manipulent, et est le théâtre de distorsions. »

Deux Semaines après, dans un discours cette fois public, au Conseil de l’Europe, les propos sont plus policés : « Le droit d'asile est, aujourd'hui, menacé en Europe, par les discours de ceux qui veulent tout confondre, qui estiment que l'Europe doit se barricader derrière des murs, ne plus accueillir ceux qui fuient la guerre et les persécutions, et qui ont besoin de sa protection. La Constitution française, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale comme notre texte constitutionnel, ici même, au Conseil de l'Europe, porte le droit d'asile, c'est-à-dire la protection des combattants de la liberté. C'est un de nos acquis, les plus fondamentaux. Ça fait partie de ce que nous sommes. Ce fut inventé ici sur ce continent. (...) Aujourd’hui, la demande d'asile est l'objet, de manière évidente, d'un contournement, si ce n'était un détournement. »

Un an après, Emmanuel Macron s’exprime d’une tout autre manière lors d’une conférence de presse qui a eu lieu le 10 novembre à Paris, avec Sebastian Kurz (chancelier autrichien), Angela Merkel, Marc Rutte (Pays Bas) ainsi qu'avec le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen.

 Il y a un an il fustigeait « ceux qui veulent tout confondre », et aujourd’hui « Il ne faut en rien confondre la lutte contre l'immigration clandestine et le terrorisme, mais il nous faut regarder lucidement les liens qui existent entre ces deux phénomènes. »

Litote présidentielle © 15h52

Parfaite illustration de l’utilisation rhétorique de la litote dans le discours politique, comme l’a décrypté Clément Viktorovitch !

Plus tard dans la conférence de presse, une journaliste lui pose la question du respect du droit d’asile, et il répond ceci : « Tout particulièrement, et c’est un sujet dont nous devons nous emparer collectivement, nous constatons dans tous nos pays un dévoiement de ce qui est le droit d’asile. Le droit d’asile est fait pour les combattants de la paix, pour ceux qui prennent un risque dans leur choix politique dans leur pays. Et nous voyons de plus en plus aujourd’hui de personnes qui viennent demander le droit d’asile en Europe et qui viennent de pays qui ne sont pas en guerre, auxquels nous donnons des centaines de milliers de visas chaque année. Donc il y a un dévoiement, qui est utilisé chaque année par des trafiquants, par des réseaux qui sont bien identifiés. »

Dévoiement présidentiel © 15h52

Ce glissement sémantique est inquiétant. Quand M. Macron parle du droit d’asile sous cette forme, il ne parle pas du droit d’asile au sens de la convention de Genève, mais bien uniquement de l’asile sous sa forme constitutionnelle française.

Asile constitutionnel : "toute personne persécutée en raison de son action en faveur de la liberté" (alinéa 4 du préambule de la Constitution de 1946)

L’OFPRA le détaille comme ceci :

  • existence d'une persécution effective (et donc pas seulement d'une crainte de persécution)
  • les auteurs des persécutions peuvent être déterminés ou non, organisés ou non
  • le demandeur a fait preuve d'un engagement actif en faveur de l'instauration d'un régime démocratique ou des valeurs qui s'y attachent (liberté d'expression, liberté d'association, liberté syndicale...)
  • l'engagement du demandeur doit être dicté par des considérations d'intérêt général (et non d'ordre personnel)

 Cette forme est bien plus restrictive que l’asile au sens de la Convention, Article 1, A, 2 : « toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays. ».

Quand Emmanuel Macron déclare que c’est un sujet dont les pays européens doivent s’emparer collectivement, faut-il craindre que des discussions au sein des États-membres s’engagent sur une restriction des critères d’attribution de l’asile ? Voire une remise en cause de l’asile conventionnel ?

Ce vendredi doit se tenir une réunion du Conseil Européen, avec tous les ministres de l’intérieur européens. Il faut rappeler que Gérald Darmanin aurait évoqué une remise en cause du droit d’asile, le 18 octobre. Sujet qui n’aurait « pas été à l’ordre du jour » du conseil de défense, contrairement à son souhait. Jusqu’à quand ?

Le sujet demande une grande vigilance, une remise en question du droit d’asile au sens de la Convention de Genève fermerait la possibilité d’une protection pour une grande partie des personnes qui nous demande de les protéger.

Ce discours « décomplexé » du président est poussé par l’amalgame courant faisant le lien entre l’immigration et le terrorisme.

Pour autant… Oui il existe un lien entre l'immigration et le terrorisme… mais pas celui que vous croyez.

Il est nécessaire de rappeler quelques faits :

Le droit d'asile permet chaque année, en Europe, de PROTEGER en moyenne 300 000 personnes (ce qui représente 0,07% de la population européenne). Depuis 2015, le droit d’asile a permis avant tout de PROTEGER 2,1 millions d’hommes, femmes et enfants.
(62% d’hommes, 38% de femmes, 30% de mineurs) (1)

Parmi ces 2,1 millions, il y avait, entre autres, :
920 000 syriens, 270 000 afghans, 200 000 irakiens (2)

Depuis 2015 les attentats islamistes ont fait :
1000 morts en Syrie, 1000 morts en Irak, 785 morts en Afghanistan (dont 50 étudiants dans les 30 derniers jours) (3)

Donc... le droit d'asile permet aussi de PROTEGER du terrorisme des centaines de milliers d'hommes, femmes et enfants.

Depuis 2015, parmi les auteurs d’attentats quelques-uns sont entrés en Europe en infiltrant les filières d’immigration.
Une dizaine.
Une dizaine… sur 2,1 millions.

 OUI, la lutte contre le terrorisme est indispensable.

Mais renforcer les contrôles aux frontières jusqu’à transformer l’Europe en forteresse aura surtout pour conséquence de ne plus pouvoir protéger les victimes de ce terrorisme.

Parce qu’il faut le rappeler, les premiers responsables des franchissements irréguliers des frontières et du commerce des passeurs, ce sont les États-membre de l’Union Européenne.

Les voies légales d’ÉMIGRATION sont largement ouvertes pour nous, européens.

En tant que citoyen européen nous pouvons grâce à notre passeport aller dans 180 pays sans avoir besoin de visa.
Pour un Syrien, un Afghan ou un Irakien, le passeport ne permet l’accès qu’à une vingtaine de pays, et aucun de ces pays n’est européen. (4)

Oui, certains étrangers extra-européens déposent une demande d’asile sans pourtant entrer dans les conditions requises par la Convention de Genève. La raison en est simple : nous avons fermé toutes les autres possibilités d’entrée légale en Europe. Un Afghan, un Soudanais ou un Erythréen souhaitant sauver sa peau et venir demander une protection en Europe n’a AUCUN moyen d’entrer légalement. Les risques de persécutions ne sont pas réservés aux ressortissants des pays en guerre. De nombreux pays continuent à appliquer la peine de mort pour les homosexuels, par exemple. Que vont penser les femmes qui fuient l'excision, pour elles ou pour leurs filles, en entendant les propos du président français ? Qu'il les accusent de dévoyer le droit d'asile ?

Sous-entendre, comme l’a fait Emmanuel Macron, que l’asile devrait être réservé aux personnes venant de pays en guerre est un recul fondamental et un signal inquiétant, réclamant une vigilance accrue.

Il faut le rappeler, le marteler, inlassablement, la seule politique migratoire respectueuse des droits fondamentaux passera par l’ouverture de voies légales et sûres d’immigration et le libre choix du pays d’asile. Il n’est aucunement question d’idéologie ou de naïveté, mais de justice.

 

(1) Source : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Asylum_statistics/fr#C3.82ge_et_sexe_des_primo-demandeurs

(2) Sources :
2015 - https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/7233427/3-20042016-AP-FR.pdf/ec39010f-9f64-45e5-a57c-ec8cb05a5b2f
2016 – https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/8001725/3-26042017-AP-FR.pdf/66d179f7-34e6-4382-b240-fc3713487497
2017 – https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/8817685/3-19042018-AP-FR.pdf/89ae56ea-112c-456b-ba05-7944733f6de1
2018 – https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/9747540/3-25042019-BP-FR.pdf/680d1055-801e-4a56-9788-d1bd299e7cdd
2019 - https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/10774026/3-27042020-AP-FR.pdf/58c0a0d3-7e25-b425-6827-83909f8abcf4

(3) Sources :
https://www.lemonde.fr/international/article/2020/11/02/afghanistan-l-universite-de-kaboul-visee-par-une-attaque-une-vingtaine-d-etudiants-tues_6058205_3210.html
https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/24/afghanistan-au-moins-treize-personnes-tuees-dans-un-attentat-a-kaboul_6057260_3210.html

 (4) Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Classement_Henley_des_passeports

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