"J'ai aidé l’Etat à récupérer 20 milliards, où est cet argent ?"

Depuis qu’elle a dénoncé son employeur, la banque UBS, en 2008 pour pratique de démarchage illégal en vue d’échapper à l’impôt, la lanceuse d’alerte Stéphanie Gibaud traverse un parcours du combattant impitoyable. Récit. 2/2

Stéphanie Gibaud à l'ambassade d'Argentine Stéphanie Gibaud à l'ambassade d'Argentine

Être lanceuse d’alerte aujourd’hui, c’est quoi ?
Les banques ont parmi leurs clients des gens qui ont des fortunes. Or les gens fortunés sont influents, connaissent les élites politiques, administratives, financières et judiciaires de ce pays. Ces institutions financières sont entourées des meilleurs cabinets d’avocats qui travaillent à l’international 24h sur 24, 7 jours sur 7, et ont un budget illimité pour répondre à une seule exigence : ne jamais être condamnées. De l’autre côté, vous avez votre vérité et on vous discrédite. C’est la première fois que j’avais affaire à la justice, et mon cas cumulait du droit pénal, social, fiscal et des entreprises. On vous demande de faire quelque chose en tant que salarié qui est répréhensible par la loi et vous refusez. Vous alertez, vous obéissez aux normes du travail, aux douanes, vous gagnez tous vos procès jusqu’à présent contre votre employeur et l’État et tout cela pourquoi ? Pour répondre concrètement à votre question, être lanceuse d’alerte, aujourd’hui, c’est ne plus savoir ce qu’est une vie. Tout cela se fait étape par étape : vous perdez vos collègues, puis vos projets, puis votre famille, puis vos amis. Vous ne sortez plus, il n’y a plus rien. Vous êtes dans vos histoires d’injustice à attendre qu’il se passe quelque chose, mais à chaque fois qu’il se passe quelque chose, ce ne sont que des éléments de communication.

On vous accuse d’avoir usurpé le statut de lanceur d’alerte. Est-ce que c’est une façon de « tuer le messager » ?
Assurément. Michel Sapin, alors qu’il était ministre de l’économie, a dit à mon propos en 2016 : « je vais faire passer une loi sur la protection des lanceurs d’alertes, je ne peux pas me prononcer sur un cas particulier ». C’est exactement ce que dit Boris Johnson sur le cas de Julian Assange aujourd’hui, soit dit en passant. Bercy m’a écrit plusieurs fois pour me dire que j’usurpais ce tire de lanceur d’alerte, en affirmant que je n’étais qu’un témoin dans le dossier. En France, il y a donc une loi-cadre sur les lanceurs d’alerte, dans laquelle je ne rentre pas. Pourtant, elle dit, à son article 6, que le lanceur d’alerte est « une personne physique qui révèle ou signale, de manière désintéressée et de bonne foi, un crime ou un délit, une violation grave et manifeste de la loi ou du règlement, ou une menace ou un préjudice graves pour l’intérêt général, dont elle a eu personnellement connaissance ». Il me semble que je rentre dans cette définition sans l’ombre d’un doute. Mais pour eux, ce n’est pas le cas. J’y vois évidemment beaucoup de mépris. Sur un plan médiatique, je me rends compte aujourd’hui que j’ai surtout servi à faire parler de la loi Sapin.

Ce qui m’a marqué en préparant cette interview est l’arrogance de nombreux journalistes à votre endroit et celui des lanceurs d’alerte. Comment l’expliquez vous ?
Je pense que les journalistes ont été vexés de ne pas avoir fait le travail pour lequel ils sont payés, et qu’ils ne supportent pas la moindre critique. L’affaire Assange et son peu de soutien au niveau international l’illustre bien. Les lanceurs d’alerte sont les premiers à fournir de l’information aux journalistes, or ils sont souvent les premiers à les mettre en risque. Toute la profession journalistique, à commencer par les syndicats de journalistes et les associations de défense de journalisme, se fiche d’un mot dont on ne parle jamais : la vérité. Nous ne sommes pas dans un monde de transparence, d’éthique et d’information mais de communication. Tout rentre dans des agendas politiques, dans des plans de carrières bâtis à vos dépends. Les lanceurs d’alertes qui sont allés voir des journalistes, sont comme des patients qui ont un cancer et qui vont voir un chirurgien : ils sont dans un tel état de stress, qu’ils mettent leur vie entre leurs mains. On s’attend à être opéré, pas poignardé en même temps qu’on est soigné ! Ces gens vont se faire mousser sur des plateaux télés, en se faisant passer pour des héros, alors qu’ils appartiennent simplement à des cercles, des réseaux, des fratries. De temps à autre, ils feront un tweet pour rappeler leur dignité, mais n’en n’ont rien à fiche, au fond. Ceux qui sont intègres, sont impuissants ou se mettent en danger. Dès que vous publiez des informations qui dérangent l’establishment, c’est souvent terminé pour vous. Le journaliste brésilien qui a récupéré le dossier Snowden a vécu un enfer. J’ai découvert ce monde au dépend de ma carrière, de mes enfants, de mon patrimoine, bref, de tout ce qui faisait une vie.

Pensez-vous que si l’État lâche financièrement avec vous, il devra lâcher avec beaucoup d’autres lanceurs d’alerte ?
Si Bruno Lemaire le voulait, il pourrait me convoquer à Bercy. Nous pourrions discuter, à deux dans son bureau, et les propos seraient estampillés « sécurité défense ». Il ne le fait pas, comme aucun autre ministre avant lui. Ils doivent avoir leurs raisons. Ils pourraient aussi choisir de fixer un tarif pour les renseignements perçus, et de rémunérer leurs informateurs, comme la police le fait pour le trafic de drogue, puisque deux textes de lois existent en ce sens. Mais je ne suis personne, et puis peut-être que ce n’est pas forcément le ministre qui décide. Les ministres changent, les hauts fonctionnaires eux, restent en place. Personne ne connait leur nom, leur visage, mais eux se connaissent tous entre eux et se tiennent les uns les autres. La plupart sortent de l’Inspection générale des finances, qui est une espèce d’État dans l’État. Ils n’y sont pas très nombreux, mais en sortent tous très puissants. En réalité, ce sont eux qui décident du sort de la Nation. Emmanuel Macron, qui a été ministre de l’économie et n’a jamais daigné poser un œil sur mon dossier, sort de cet organe administratif, comme le président d’UBS nommé au moment de mon licenciement. Le citoyen normal doit bien se comporter et respecter les règles, mais pas eux ? Comme il ne leur arrive rien, pourquoi voulez-vous qu’ils changent ? Je me répète :  j’ai aidé L’État à recouvrer 21 milliards d’euros et depuis 2016, je suis au RSA. Comment voulez-vous vivre avec 450 euros par mois ?

Je ne sais pas. J’ai la chance de n’avoir jamais eu à le faire.
Mais personne ne parle de cela, c’est tabou ! Il faut être maquillée, habillée, bien s’exprimer, surtout quand on passe à la télé. Il faut être parfaite sur tout et on vous dira : « ma pauvre dame, je vous plains ». Mais je ne souhaite pas être plainte, je souhaite être entendue ! Je me suis même faite engueulée par des députés parce que j’avais porté plainte contre l’État. Par-dessus le marché je n’ai ressenti aucune solidarité entre les lanceurs d’alerte. Ce statut est devenu un business, un agenda politique, avec des lois qui passent mais qui ne servent à rien puisqu’elles ne sont pas appliquées. Les suggestions intelligentes et citoyennes ne sont pas retenues, les réseaux prennent vos idées pour les remettre à leur sauce, et même les avocats peuvent être incompétents ou corrompus… Rendez-vous compte que mon premier avocat était un des avocats d’UBS. Il me l’avait caché.

Que souhaiteriez-vous faire aujourd’hui ?
J’ai fait de la communication toute ma vie pour un gouvernement américain, un club de foot puis UBS… mon métier, c’est la communication. Je ne vais pas être plombier, ni infirmière. J’ai écrit trois livres, personne n’en parle. Les producteurs qui s’y intéressent se font taper sur les doigts, sont parfois victimes de contrôles fiscaux. Suite à un accident, j’ai dû aller récemment à l’hôpital pour la première fois depuis 30 ans et j’ai été très choquée par ce que j’ai vu, l’état de délabrement de nos services de soins. J’ai dit aux infirmières et aux médecins : « j’ai aidé l’état à récupérer 20 milliards, pourquoi vous ne leur demandez pas où est cet argent ? » J’essaie de réveiller les citoyens pour qu’ils réclament leur dû, mais, alors que je suis allée sur tous les médias, maintenant je suis placardisée. 

Comment expliquez-vous cette apathie collective ?
Difficilement. « Mon adversaire c’est le monde de la finance », disait François Hollande, on connait la suite : il y a eu Jérôme Cahuzac, dont on a retrouvé les comptes… chez UBS ! J’ai donné des conférences, car les entreprises ont tout intérêt à entendre parler d’éthique. Un lanceur d’alerte n’est pas là pour détruire l’entreprise mais pour l’aider à se perfectionner. Chez UBS, les personnes mises en examen et condamnées sont les mêmes qui ont eu des promotions ou ont été embauchées par la concurrence. Le monde du travail se complait à avoir des gens malhonnêtes en son sein. Pourquoi cautionnons-nous, au niveau de l’entreprise qui nous emploie ou que nous dirigeons, ce que nous ne cautionnerions jamais à l’endroit de nos enfants ou de nos conjoints par exemple ? Pourquoi est-ce que nous votons pour des politiques qui sont allés ou auraient dû aller en prison ? J’ai fait des conférences qui ont plu, mais je ne peux pas vivre sur des conférences faites en 2018. Pour continuer, ce serait à moi de financer mes déplacements, vous imaginez que c’est compliqué étant donnée la situation dans laquelle je suis. C’est ce qui est le plus désespérant, rien ne peut changer tant que les gens ne s’intéressent pas à ce que nous disons.

Pourquoi est-ce que les gens ne sentent pas concernés par les sujets que vous soulevez ? Est-ce que vous pensez que dans cette situation de crise qui dure depuis des décennies, et qu’on brandit comme une menace, la fatalité est un luxe que l’on peut encore se payer ?
Ma vie m’a permis de comprendre que deux choses marchent très fort : le déni, et la peur. On s’entretue sur les réseaux sociaux ou en famille. Sur le port du masque par exemple, il n’y a pas de dialogue possible, parce que les gens sont dans le déni et dans la peur. La peur est une arme politique qui permet de tenir les gens. 

A quoi tiennent-ils ?
Au crédit essentiellement : maison, voiture, vacances, iPhone, tous courent et font mine de ne pas voir, tant qu’ils ont à manger. Pourquoi n’ai-je pas de soutien ? Parce que personne ne veut prendre le risque d’être à 450 euros par mois. On instaure tant de peur entre les gens : homme, femme, couleur de peau, religion, que plus personne ne parle de cohésion. Or, il nous faut nous fédérer. Tant que nous n’avons pas envie de mettre un ciment, un joint entre nous, et de travailler ensemble pour la chose commune, nous ne pourrons y arriver. Soyons solidaires les uns des autres, cadres ou technicien, blancs ou noirs, nous devons être empathiques et avoir de la solidarité entre nous. Notre monde est d’une cruauté et d’une violence inouïes. Et puisque tant de gens sont sous éduqués, ils sont faciles à rouler. Dans le métro, les gens jouent à Candy Crush, comme certains députés sur les bancs de l’Assemblé nationale ! N’attendons pas de ceux qui se complaisent dans le système d’impulser un changement, cela n’arrivera pas. Le changement ne peut venir que des gens qui aspirent à autre chose. Nous allons arriver dans une période d’un tel chaos que nous allons collectivement avoir besoin de petites lanternes qui signaleront le « non » au système dans lequel nous vivons. Il nous faut impérativement changer de valeur, et abandonner celle de l’argent.

Lire la première partie

Livres de Stéphanie Gibaud

La femme qui en savait vraiment trop

La traque des lanceurs d'alerte

Matthieu Delaunay est sur Twitter

 

 

 

 

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