Sécurité alimentaire : "Je croyais que Nestlé était une entreprise responsable !"

Yasmine Motarjemi, spécialiste de la sécurité sanitaire des aliments pour l’OMS, puis Nestlé d’où elle a été licenciée, témoigne de l’injustice dont elle fait l’objet depuis 2006.

Yasmine Motarjemi au Parlement européen le 16 avril 2019 © DR Yasmine Motarjemi au Parlement européen le 16 avril 2019 © DR

Pourriez-vous nous expliquer en quelques mots votre parcours ?
Je suis une ancienne directrice par intérim de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, ndlr), en tant qu’experte des toxi-infections alimentaires. Puis, pendant dix ans, j’ai occupé la fonction d'Assistant Vice-Président chez Nestlé, en Suisse. J'étais alors en charge de la sécurité sanitaire des aliments au niveau mondial. Je suis arrivée dans ce groupe d’agroalimentaire en 2000, après avoir été remarquée par René Jaccoud au cours d’une conférence que je donnais en Thaïlande sur la sécurité des aliments pour le compte de l’OMS. Les propositions de Nestlé ont commencé en 1998, j’ai longtemps refusé avant d’accepter en 2000, quand on m’a offert le poste de directrice de la sécurité des aliments, un poste de premier niveau de la direction du groupe. J’ai été licenciée en 2010, après quatre années d'enfer. En mars 2011, j’ai déposé plainte pour harcèlement moral et psychologique. Depuis, Nestlé fait traîner l’affaire, même si en janvier 2020, le harcèlement a été reconnu par le tribunal d’appel cantonal. Nestlé refuse d'assumer ses responsabilités et de m'indemniser pour mes pertes, donc la procédure en justice se poursuit. Ils cherchent à m’épuiser, ma bataille pour la sécurité des aliments continue.

Qu’est-ce qui vous oppose à Nestlé ?
Dès mon arrivée j’ai remarqué que, même s’il y avait quelques experts et que les documents décrivaient bien le système, la notion d’expertise n'était pas répandue dans l'entreprise. C'était l'époque de la vache folle, la sécurité alimentaire prenait de l'importance, mais n'était pas établie comme une vraie discipline. Je me suis fait un programme de travail en quatre points : renforcer le système de gestion de la sécurité des aliments, développer un programme pour les risques émergents ou négligés, apporter mes conseils en cas d'incidents, et suivre les développements dans le monde pour adapter nos politiques et pratiques. Le travail était immense, et j’avais un grand réseau à gérer qui me demandait beaucoup de temps. J’ai formé une équipe de sept personnes et apporté toute mon expertise de l'OMS et des experts que j'y avais côtoyés. J'ai significativement renforcé le système de sécurité des aliments et géré pas mal de crises. Mes évaluations étaient excellentes, certaines même « au-delà des attentes ». La première période de 2000 à la fin de l'année 2005 s'est donc plutôt bien déroulée, malgré le fait que je devais me battre pour obtenir chaque amélioration. Pendant ces années il y a évidemment eu des défaillances par manque de ressources, de savoir-faire ou de personnel, mais certaines également dues à des négligences de nature criminelle. J’essayais de régler les lacunes, mais ai commencé à me heurter à de grandes barrières, allant du manque de ressources, aux résistances au changement, voire à la négligence délibérée.

Il y a l'exemple du biscuit pour bébé.
La recette de fabrication de ce gâteau en France rendait la croûte du biscuit anormalement dure, et certains bébés s’étouffaient en l’avalant, car il ne se ramollissait pas assez vite. Le produit était vendu pour des bébés de 8 mois alors qu'à cet âge, ils n'avaient pas encore de dents pour le croquer. En France, Nestlé recevait de nombreuses plaintes des parents à ce sujet, déclarant que le produit était dangereux. Ces plaintes ont longtemps été négligées, et la production et la vente du produit continuait, comme si de rien était. Quand j’ai eu connaissance de ces plaintes, j'ai fait plusieurs propositions à la Direction pour gérer les risques du produit. Entre autres, j'ai suggéré que l'âge de consommation soit repoussé temporairement à un an et demi, jusqu'à ce que le produit soit convenablement conçu. Suite à cette affaire, on m'a assuré que la qualité de la farine avait été changée et qu'il n'y avait plus eu de plaintes. Plus tard, j'ai découvert qu’on m’avait menti. Au tribunal, Roland Stalder a avoué que rien n'avait été fait suite à mon alerte interne. Nestlé, c'est House of lies !

Ce sont ces mensonges qui vous ont fait rester plus longtemps au sein de l’entreprise ?
Je croyais sincèrement en la bonne volonté de Nestlé parce que les premières années j'avais un bon chef. Comme je n’étais pas la supérieure hiérarchique, mais uniquement fonctionnelle, de Roland Stalder, je ne pouvais pas lui imposer quoi que ce soit. Quelques temps plus tard, promu et muté ailleurs, il m’a adressé deux plaintes à propos du biscuit, ne voulant pas laisser le dossier à son successeur. Si un bébé était mort à cette période, c’est moi qui aurais été impliquée, alors que je n’avais aucun rôle dans la gestion de ce dossier. J'ai pris connaissance de ces plaintes cachées le jour où il a quitté son poste.

Il y a donc eu de la dissimulation de plaintes, qui vous ont finalement été transférées au moment de la mutation de Roland Stalder, vous laissant la charge d'en assumer les conséquences ?
Voilà. Je voulais arrêter la distribution de ces produits, mais on m'a assuré qu'il pouvait arriver qu'un enfant avale de travers, et que ces deux plaintes n’étaient que des cas isolés. Comme je voulais être sûre qu'il n'y en avait pas eu d'autres, j'ai demandé qu'on m'envoie tous les retours concernant le biscuit. Quand je les ai reçus, j'ai découvert qu'il y a avait eu près de 40 cas, seulement pour l'année 2002.

Pour une plainte reçue, il y a souvent bien plus de personnes concernées.
Absolument. Comme j'ai travaillé à l'OMS sur la surveillance des maladies d'origine alimentaire, je savais que les gens rapportent peu leurs problèmes. En 2012, en me préparant pour le tribunal, j'ai fait des recherches pour les cas d'étouffements des bébés avec des biscuits, en l'occurrence le produit Nestlé. J'ai trouvé un forum de discussion sur lequel les consommateurs disaient que ce produit était dangereux. Beaucoup d’entre eux n'avaient pas rapporté l'information.

Quelle était la culture d’entreprise chez Nestlé à votre époque ?
Alors que j'étais en train d'enquêter sur ces étouffements, j'ai trouvé un jour une note sur ma chaise, disant "si vous voulez des biscuits pour bébé, oubliez la sécurité des aliments". Cette note était datée de 1998, quatre ans avant le premier incident recensé. Elle avait été déposée là, par une personne voulant m'informer, mais qui avait trop peur pour le faire en personne. J’ai essayé de savoir qui m’avait transmis cet élément capital, mais aujourd’hui, je l’ignore encore. La culture de Nestlé, c’est ça. Quelques semaines après mon arrivée chez Nestlé, la secrétaire m'a apporté le visuel de ces trois singes qui se bouchent la vue, les oreilles et la bouche. Elle voyait que je fouillais trop, c'était une façon de me mettre en garde amicalement. Mais ce n'était pas la seule. Cette culture d'entreprise, je l'ai d'ailleurs écrit au CEO, est une culture de peur, de népotisme, de mensonge et de harcèlement. Les gens qui ont le potentiel d'abuser et de tricher sont promus, ceux qui sont honnêtes sont mis de côté. En 2005, Roland Stalder avait par exemple permis la vente de lait infantile en violation de normes d'iodes en Chine, ce qui a créé un grand scandale. En 2008, il a encore refusé de vérifier nos matières premières en Chine, ce qui a à abouti au scandale de la mélamine. Le népotisme joue un rôle central, ils se couvrent donc entre eux.

Est-ce toujours le cas aujourd'hui ?
Je ne saurais dire, je ne suis plus dans l’entreprise. Ce que je sais, c’est que le harcèlement continue, car des personnes me contactent régulièrement ou portent plainte. Mais je sais qu'en 2015 Nestlé a connu une grande crise de sécurité des aliments en Inde, les explications n'étaient pas convaincantes et manquaient de rigueur scientifique. La télévision France 5 a également rapporté un cas de fraude de Nestlé au Cameroun. Les informations sortent au compte-goutte, les médias sont muets sur ce sujet.

Vous dites qu’à l'OMS, qui a été mise au courant de toutes vos problématiques judiciaires, personne ne vous a contacté ?
Personne. L'OMS est à Genève, Nestlé à Vevey. Si je n'ai pas rapporté mes difficultés judiciaires au directeur de la sécurité à l'OMS pour des raisons qui me sont propres, je suis convaincue qu’ils n'ont pas pu passer à côté de cette information : j'étais dans tous les médias suisses. Mais l'OMS n'est pas la seule organisation à être restée silencieuse. Je comptais des centaines de personnes dans mon réseau professionnel, trois à quatre seulement ont maintenu le contact.

Y-a-t-il des liens entre ces grosses industries et les organisations internationales ?
Je doute qu’il y ait des liens entre l’OMS et Nestlé. Mais vous me posez des questions auxquelles je cherche des réponses depuis dix ans ! Je cherche des journalistes d'investigations pour enquêter, or il n'y a pas un journaliste professionnel et technique dans le domaine de l'alimentation qui a voulu traiter mon histoire. Même quand j'ai eu le prix de Lanceur d'alerte au Parlement européen, que j'ai partagé mon discours, gagné mon procès, pas une ligne n’a été écrite. J’ai aussi contribué à un livre sur le sujet de l’éthique avec un chapitre sur les lanceurs d'alerte. Le passage sur mon expérience chez Nestlé a été censuré.

Comment l'expliquez-vous ?
C'est à vous, aux journalistes, de trouver la réponse ! Expliquez-moi pourquoi la BBC m'a censurée après une interview, dont ils m’ont annoncé la date de diffusion. Après avoir gagné mon procès, les journalistes m'ont écrit que leur avocat ne leur permettait plus de la diffuser. D’autant qu’il s'agissait essentiellement d'une interview à propos du fait d’être femme et lanceuse d’alerte. Pourquoi cette censure ? Mon nom est tabou. J'ai amené au tribunal deux PDG et six grands directeurs de la plus grande entreprise d’agroalimentaire mondiale, et les journaux de référence n'ont pas écrit une ligne sur le sujet. Je rappelle que j'ai été licenciée à cause de mon opinion sur la sécurité des aliments. C'était mon travail. De plus, quand il y a eu quelques articles dans les journaux locaux sur le fait que j'avais prouvé mon harcèlement, que l'enquête dont j'avais fait l'objet était falsifiée, pas une analyse des faits, un questionnement ou une demande n'ont été adressés aux dirigeants de Nestlé. Cette situation laisse croire que Nestlé contrôle les médias. Quand il n'y a pas de transparence, comment les consommateurs peuvent-ils avoir confiance dans le fait qu'ils seront informés ? Comment savoir s'il n 'y pas d'autres produits contaminés ou défectueux si les médias ne rapportent pas la vérité ?

Vous avez donc été licenciée pour avoir fait votre travail ?
C'est juste. Non seulement, par ma fonction, j'avais le devoir de soulever les problèmes et de suggérer des rectifications, mais de plus le Code de conduite professionnelle de Nestlé l'exigeait. Après mon licenciement, je ne pouvais porter plainte que pour moi et les préjudices que j'avais subis. Mais au cours de mon procès j'ai rapporté les dysfonctionnements et la nature de mes conflits au sujet de la gestion de la sécurité des aliments. Peu de média internationaux ont vraiment repris l'histoire en creusant le sujet, à l'exception du Financial Time et Die Zeit. Plusieurs affaires concernaient la France, pourtant le journal Le Monde n'a pas écrit un mot. Nestlé nourrit des gens du monde entier et la duplicité que je rapporte se passe à la direction de Nestlé. C'est le cockpit de l'entreprise, l'impact des décisions à ce niveau touche l'opération de Nestlé à travers le monde.

Comment avez-vous réagi par rapport à la récente pollution dans une rivière des Ardennes ?
J’ai twitté à ce sujet en posant de simples questions : « Pourquoi ce problème est-il arrivé ? Quelle erreur y a-t-il eu ? On va surement dire que c'est la faute d'un ouvrier qu'on va mettre à la porte, mais peut-être qu’à l'origine la direction a été défaillante. Il faut enquêter jusqu'à la direction de Nestlé et ne pas prendre l'ouvrier en fin de chaine qui fait une erreur ». Tant de fois, j'ai vu des erreurs sur le terrain, alors que nous étions conscients, au siège, que l'usine manquait de moyens. Les réponses de Nestlé sur la pollution de la rivière sont aussi contradictoires. « On déverse des déchets propres, mais on s'excuse ». Pourquoi s’excuser si tout est propre ? C'est parce qu'on n’a pas écouté mes recommandations que les choses se répètent, et pas seulement en France. Comprenez-moi bien : partout des incidents se produisent et personne n'est au-dessus des erreurs. Mais si les erreurs doivent être pardonnées, les négligences, elles, ne se pardonnent pas. Ce que je reproche à Nestlé ne sont pas des incidents, mais des négligences. Pendant des années, on a vu des enfants suffoquer, c'est de la négligence criminelle ! En France, quatre bébés sont morts à cause des produits Nestlé et à ma connaissance aucune investigation criminelle n’a été faite, pourquoi ? Aucune sanction contre Roland Stalder n’a été prise, pourquoi ? Les parents d'un cinquième bébé - qui a souffert de séquelles neurologiques mais qui va mieux aujourd’hui -, ont dû porter ce cas en justice et souffrir des années pour finalement gagner leur procès. Nestlé n'a pas volontairement reconnu ses erreurs et a même fait un recours ! Est-ce le comportement d'une entreprise responsable ?

Pensez-vous que les consommateurs préfèrent ne pas savoir ?
Seule une petite minorité agit. Je ne sais pas pourquoi. En avril 2019, aux États-Unis, Nestlé a rappelé de la nourriture pour chats au motif que des morceaux de plastique avaient été trouvés dans le produit qui pourraient provoquer un étouffement. Lors du rappel, Nestlé a explicitement alerté les consommateurs sur les risques d'étouffement. Quelques années plus tôt, un directeur de Nestlé France a laissé circuler un biscuit pour les nourrissons qui a provoqué l'étouffement d'au moins 40 nourrissons par an pendant plusieurs années. Cette fois, un grand nombre de parents ont contacté Nestlé, se plaignant et décrivant des situations qu'ils ont vécues. Pourtant, ce directeur a ignoré les plaintes des parents jusqu'à ce que je découvre le problème et intervienne. Malgré sa négligence, ce gérant a été promu et il est devenu mon supérieur. Il a déclaré au tribunal qu'il considérait que le produit en question était sûr.

Pourquoi un risque pour la santé des animaux aux États-Unis justifie un rappel de produit, tandis qu'en Europe, des enfants souffrent, voire meurent, sans que ce problème ne soit réglé ?
J'explique ce qui ne va pas, c'est aux journalistes, aux consommateurs et aux organisations de consommateurs d'interroger les autorités. Rendez-vous compte que, pendant mes dix ans chez Nestlé, aucune autorité n'est venue me poser des questions pour savoir comment je travaillais ! Ni en interne, ni en externe. Personne, en dix ans ! Même quand il y a eu des incidents, même quand j'ai demandé qu'il y ait un audit interne pour la sécurité des aliments. Pour finir mon histoire, en 2006, quand Roland Stalder est devenu mon chef, non seulement il a commencé à me harceler, mais il a aussi bloqué mes travaux. Note au passage : à l'époque, Nestlé avait lié le bonus au retrait des produits. Cela veut dire que si un manager retirait des produits contaminés ou défectueux du marché, il était sanctionné. Cette politique a probablement contribué à mon harcèlement et au fait que Nestlé n'a pas voulu tester ses produits pour la mélamine.

Finalement, vous avez fini par vous faire entendre à l’interne.
Après trois années de dénonciation, le directeur de la conformité a fini par me recevoir et m'a dit : «Nous ne ferons rien concernant vos plaintes, vous pouvez vous tourner vers les autorités ». La direction de Nestlé savait qu'elle pouvait contrôler les autorités de santé publique et manipuler le système judiciaire suisse. Elle savait également que si j'entamais une action en justice, je serais ruinée. On a fait une enquête sur mon harcèlement, mais pas sur la sécurité des aliments. Cette enquête était bidon : quatre personnes qui ne m’ont jamais rencontrée ont signé un rapport garantissant qu'il n'y avait pas eu de harcèlement. Ils n'ont pas interrogé mes témoins et, contrairement à qu'ils ont écrit dans leur rapport, ils n'avaient pas reçu mes preuves, mes documents. Ils n'ont même pas interrogé les membres impliqués de la direction. Voyant cela, j'ai contacté un avocat, qui a demandé à rencontrer le PDG par lettre, et j'ai été licenciée. Une procédure judiciaire a commencé et elle dure depuis dix ans. Finalement, en 2020, le tribunal a reconnu le harcèlement de la part de la Direction de Nestlé et que l'enquête interne était un simulacre. Il a tout reconnu mais n'a pas déterminé le dédommagement. Je ne parle pas de sanctions pour ma souffrance, seulement des montants pour les frais de justice et une partie du salaire perdu. Ce que nous devons collectivement comprendre c’est qu’une entreprise peut violer la loi, harceler toute personne qui proteste, elle ne sera pas sanctionnée. Le harcèlement en Suisse n'est pas un délit ou un crime. Aucun organisme de consommateur, aucune ONG, Public Eye, Greenpeace… personne n’a protesté. Si même la BBC a peur de Nestlé, personne n'a intérêt à parler.

Pourquoi peu de personnes parlent ?
J'écris aux journaux de référence, personne ne répond. Certains hauts fonctionnaires de Nestlé disent : « Yasmine a tout à fait raison mais on ne parle pas parce qu'on risque de perdre notre travail ». Nous sommes dans une situation pyramidale où même les rédacteurs en chef de certains journaux se taisent parce qu'ils ont peur de perdre leur job. Les médias font partie du monde économique, ce monde se serre les coudes. Quand il s'agit de critiquer le monde politique, les médias n'hésitent pas, mais c'est au compte goutte que les scandales du monde des affaires et le nom des dirigeants des entreprises sont cités. On n'a pas hésité à salir le nom de Dominique Strauss-Kahn, de Valéry Giscard d'Estaing, mais on ne veut pas mentionner les dirigeants de Nestlé.

Qu'est-ce qui vous fait tenir ?
Ma croyance profonde que chacun doit faire son travail, avec conscience et du mieux qu’il peut. Je suis responsable de l'effort que je mets dans ce que je veux faire, le résultat ne m'appartient pas. On m'a demandé ce que je ferais si je gagnais, mais je ne pense même pas à cela. Je pense à ce que j'ai à faire, et le fait que je gagne ou non donnera un aperçu de la qualité et de la valeur de la justice et de la société. J'ai la responsabilité de rapporter quelque chose de dysfonctionnel, je ne fais qu'assumer ma responsabilité. La société doit faire sa part pour que mon expérience, pour laquelle je suis en train de payer très cher, serve à quelque chose. Le pire pour moi est de voir que j'ai tant souffert pour rien. Je ne cherche pas à me venger de Nestlé ou à faire du mal. Je crains qu'en l'absence d'une sanction contre Nestlé, tout continue comme avant. Au tribunal, j'ai apporté la preuve de multiples mensonges, personne n'a réagi. Comme si c'était normal qu'une entreprise qui nourrit des millions de personnes manque d'éthique. La personne coupable de harcèlement et de négligence dans le cadre de la plus grande intoxication alimentaire mondiale a une vie formidable, avec son bonus et sa retraite. Moi qui ai essayé de protéger la santé des consommateurs et la réputation de l'entreprise, je suis rejetée. Quelle est cette société qui ne réagit pas à une telle situation ? On a du mal à vivre. Tous les jours on pense au suicide, parce qu'on n’a rien à voir avec cette société. On ne peut pas vivre avec cette société qui dit : « laisse tomber, ça ne vaut pas le coup ». Personne ne m'a soutenue, sauf les autres lanceurs d'alertes comme Stéphanie Gibaud. Ce ne sont que des personnes qui ont vécu une expérience similaire, les autres dorment toujours. J'ai encore l'espoir de les réveiller.

Matthieu Delaunay est sur Twitter

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