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Billet de blog 4 déc. 2022

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Anne Sylvestre : manège ré-enchanté

Tournicoti-tournicota ! On savait l'artiste Anne Sylvestre facétieuse, y compris à l'égard de ses jeunes auditeurs, fabulettement grandis au rythme de ses chansons, alors qu'elle ne cessa pas de s'adresser aussi aux adultes irrésolus que nous demeurons. Presque au point de la croire ressuscitée, grâce à l'initiative de la publication d'un ultime mini album.

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TOURNIS, TOURBILLONS ET AUTRES CHEMINS DE VENT

"La vie n'est que manèges et j'ai toujours aimé tourner en rond" confessait l'artiste lorsqu'elle présenta son dernier tour de chant, en 2019. Celle qui se sentait souvent le plus en phase avec tout ce que le monde comprend de ménestrels, troubadours, chanteurs, auteurs, interprètes, gens de scène, pourvu qu'ils assument leur âme de saltimbanques, rêva, en 1993, d'un cirque "du Vent" pour enfants et où danse une certaine Lala, pour un conte musical qui fut partagé avec sa « sœur de scène », Michèle Bernard.

Et Anne Sylvestre de poser, pour les affiches du spectacle de 2019 devant une de ces attractions foraines meublée de chevaux de bois qui tournoient à belle allure dans toutes les vogues et kermesses de France. Photo reprise, bien sûr, pour l’édition toute récente de ce désormais vrai ultime album de chansons inédites (tout juste rôdées avec parcimonie lors de ses derniers concerts, ce qui explique les applaudissements audibles sur certains titres interprétés en public) et qui, ainsi, peut faire figure de générique à l’ensemble de sa discographie.

Illustration 1

Certes, il y a belle lurette que plus personne (hors les nostalgiques purs et durs) n’écoute des chansons sur ce qu’on appela longtemps « galettes noires » ou encore microsillons, tournant sur une platine ou un électrophone, chaîne hifi sophistiquée ou mange-disque de plastique rouge. Mais le tourbillon a toujours été l’élément atmosphérique et la cadence préférés de notre "Sorcière comme les autres" : entre 1962 (« La Femme du vent », titre de son deuxième 33 tours) et 2003 (« Les chemins du Vent »), Anne Sylvestre n’aura eu de cesse de convoquer zéphyrs, brises, bises, bourrasques et tempêtes traversant les existences de nombreux personnages, quand ce n’étaient pas les siennes qu’elle évoquait, frondeuse bravant tous les lanceurs de pierres dans son jardin se prêtant bien mal à l’acclimatation générale aux faux semblants.

 Elle qui redoutait de se « répéter », à chaque conception de nouveau disque ou de nouveau spectacle et veilla à ne pas trop user des mêmes cordes de guitare et encore moins de la moindre recette pour coudre le texte d’une chanson, semblait donc avoir admis qu’un artiste, un écrivain, quoi qu’il s’en défende, finit, tôt ou tard, par enrouler et dérouler toujours le même manchon de laine, pourvu que le pull ayant adopté sa forme définitive semble avoir varié ses motifs et sa trame.

Car « Manèges », le mini-album, donc, propose 7 titres, dont 2 instrumentaux, vraiment originaux et réussis, alors qu’ils semblent reprendre d’anciennes obsessions comme autant d’idées ayant filé trop vite.

DERNIÈRES MISSIVES

Deux ans après sa mort (le 30 novembre 2020), Anne Sylvestre, avec ce disque (conçu par ses proches artistes et sa famille qui ne souhaitaient surtout pas gratter les fonds de tiroir mais voulaient compléter une discographie jusqu’ici estimée quasi intégrale par l’édition d’un coffret additionnant 60 ans de carrière et pour le seul répertoire « adultes ») paraît vouloir nous écrire ses dernières missives, telle une luciole réclamant un dernier carnet de vol ou tour de piste, pour encore éclairer nos ténébreuses puisque décidément trop humaines « affaires ».

 En guise d’ouverture, comme un rappel salutaire que la correspondance se devrait de veiller à rester aimable, même en cas de guerres larvées ou de querelles mal vidées, l’instrumental de la chanson « Que les lettres d’amour » (1) est parfait pour donner le rythme chaloupé en presque tango d’un manège démarrant ma non troppo : celles et ceux qui connaissent bien ce titre n’ont aucun mal à se réciter le texte de mémoire :

 Les mots durs qui sont en paroles
On s'en console
Les yeux dans les yeux
Mais dès qu'ils sont sur une page
C'est grand saccage
C'est comme du feu

On ne devrait permettre

Que les lettres d’amour

On ne devrait écrire

Que pour dire bonjour

 Elle ne donne que plus de relief à une autre, inédite, dont le titre bref annonce déjà la barbarie d’un néologisme apparu au début des années 2000, « Texto », en lequel la chanteuse n’hésite pas à lister tous les défauts, tous les abus, qu’un tel mode de communication numérique entraîne dans son sillage souvent mal orienté :

 Mais que mente que mente

Que mente ma tourmente

Que mentent ces jolis mots

Texto

Que mentent que mentent

Les sentiments qu’ils alimentent,

On tape tape tape

Mais c’est du pipeau

Ne restent que les mots…

 Antithèse de la vraie lettre d’amour, la chanson fait intervenir les bois habituels (clarinette, hautbois) comme autant de contrepoints ironiques, raillant la célérité toute artificielle par laquelle sont grossièrement cousus de pâles et pauvres messages. Noms d’oiseaux ambivalents par lesquels s’égosillent les mauvais amants n’ayant que la verroterie de pacotille à offrir en gage de fallacieuses promesses : les instruments miment habilement la course frénétique des doigts sur les rikikis claviers…

 Autre effet d’échos se répondant, voire se prolongeant, d’une chanson l’autre : Avec toi le déluge rappelle qu’Anne Sylvestre n’a pas attendu les étés de fournaise ou les climato-sceptiques pour alerter, il y a plus de trente ans (Un bateau mais demain (2)) sur la désinvolture des consciences si peu écologiques puis, en guise de rappel, il y a vingt ans, encore, lorsqu’elle prêtait à son somptueux Lac Saint-Sebastien (1) la faculté de réfléchir et d’exprimer tout haut, cette même incompétence humaine à respecter l’environnement :

Tiens,
Se dit le lac Saint-Sébastien
Sans doute ils n'y comprennent rien
L'eau qu'ils possèdent, ils la salissent
Ils y jettent leurs immondices
Et quand elle est bien polluée
Disent qu'il faut la purifier

 Constatant, mi fataliste, mi compassionnelle, que le désastre a encore gagné des paliers supplémentaires jusqu’à noyer des demeures, elle dresse un inventaire à peine dérisoire des derniers gestes de secours que tentent les nouveaux sinistrés, capables, même au moment le plus critique, de s’improviser Noés blaguant crânement sur leur situation :

Notre petit jardin

N’est plus qu’un marécage

Prends nos cliques et nos claques

Et grimpons à l’étage

Embarquons la guitare

Oublions le piano

Vues de notre balcon

Les rues sont des canaux

C’est encore pas trop grave

On se croirait à Bruges,

Avec toi, le déluge !

AUTO-CRITIQUE

 Tous ceux qui connaissent son répertoire savent aussi qu’Anne Sylvestre ne s’est jamais limitée à pourfendre, grâce à de poétiques vacheries, tous les comportements humains coupables de brutalités, jugements à l’emporte-pièce, préjugés racistes, sexistes ou homophobes : elle eut à cœur de se compter parmi ceux que sa verve pouvait cibler librement : « Me v’là », « Dis-moi, Pauline», « Trop tard pour être une star », « Ça va m’faire drôle », autant de couplets maniant férocement l’auto-critique à propos de sa condition d’artiste. Dans «Maman la chanteuse », elle paraît aller plus loin encore, osant un dédoublement quasi schizophrénique, par lequel, à l’instar de « Carcasse » (3), elle parvient à faire comprendre qu’être femme ET artiste peut conduire à des débats intérieurs vertigineux, comme une ronde sans fin.

 On se gardera de trop détailler les raisons d'être si courtoises, empathiques et généreuses de « Cœur battant » et de « Manèges », pour laisser les surprises intactes : deux chansons où il est question d’élans spontanés, de vaillance des sentiments malgré l’organe du coeur en panne ou les rages mal loties dans leur cage, appétences pour les voyages, tangages et tangos presque universels... La dernière n’oublie pas les mots de gratitude, les sourires échangés qui perdureront, les mouchoirs agités comme simulacres d’adieux et que l'artiste nous envoie d'outre-limbes...

Pas plus qu'elle, nous ne nous résoudrons au dernier tour de piste, de chant ou à la dernière caresse sur « le pelage du vent » (comme elle l’invente poétiquement) quand ils se conçoivent et se réalisent ensemble et de préférence avec elle.

Et que soient remerciés, ici, ceux qui ont imaginé et nous offrent cette nouvelle virée en une fête-aubaine si bien rêvée qu'elle semble entièrement improvisée. Afin que, même sur simple cylindre tournant, l'allégresse de retrouver une âme chère soit encore le plus longtemps possible, au programme.

Anne SYLVESTRE / MANÈGES

Référence 4833032/ 10,00 €/ éditions EPM Musique:

https://www.epmmusique.fr/fr/catalogue/3122-anne-sylvestre-manege-en-souscription.html

MINI CD 7 TITRES

LES DERNIERS 5 TITRES ENREGISTRÉS PAR ANNE SYLVESTRE:  -COEUR BATTANT/ AVEC TOI LE DÉLUGE/ MAMAN LA CHANTEUSE/ TEXTO/MANÈGES

Notes:

(1): extraits de l'album "Partage des eaux" (2000) - pour une présentation de la chanson "Que les lettres d'amour", voir ici

(2): extrait de l'album "J'ai de bonnes nouvelles" (1978)

(3): extrait de l'album "Dans la vie en vrai" (1981)

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