DES DISQUES TROP PEU RAYÉS 6/ "Duvet gris" (Isabelle MAYEREAU)

Est-il si aisé de concevoir une chanson qui puisse évoquer en ne sombrant pas dans le misérabilisme ou la compassion, le sort ou la condition de ceux que la Vie n'a pas épargnés? avec pudeur, mais sans rien inventer? Isabelle MAYEREAU, avec son art habituel de l'ellipse, a pensé que c'était possible. Et c'est plus que réussi. Qu'on en juge plutôt.

J'ignore pourquoi, pour cette rubrique, je n'ai pas songé à évoquer, plus tôt,ce "Duvet gris", extrait du dernier album connu à ce jour de Isabelle MAYEREAU. J'avais choisi il y a presque un mois de deviser sur "Où allez-vous?" et ne vais certainement pas me dédire au point de dépublier l'article car la chanson reste un titre que j'estime important dans la discographie rare et discrète d'Isabelle MAYEREAU (mais que bien des auditeurs qui ne s'en laissent pas conter, apprécient eux aussi et sans réserve. Sans tapage ni hystérie: l'auteur de "Tu m'écris" n'inspire pas les casseurs de fauteuil épris d'ébriétés musicales et parolières. Cela se saurait.

Mais, un article, publié récemment sur Médiapart et signé Emma Rougegorge (voir ici ) à propos de l'absurdité entretenue par certains médias de vanter les mérites et l'aisance des ventes ou locations d'appartements plus ou moins luxueux à l'heure où de plus en plus de gens ont du mal à se contenter de foyers mal fichus et même indignes, m'a conduit à écrire un commentaire en marge de ce même article et qui, plutôt que d'user de digression, voulait signer, de façon sonore et par ricochet, mon approbation à cet état des lieux réels.

"Duvet gris" est un titre qui figure dans le dernier album connu de MAYEREAU, le si bien nommé "Hors-Pistes" (2009, il y a donc 10 ans déjà). Qui recèle quelques perles ("Comme la porcelaine", "Amoureuse de vous", "Chevrolet Impala" ...). Faut-il préciser qu'en l'absence, désormais notoire, de vrais amateurs de chanson française, les radios n'ont pas eu, pas plus à l'époque qu'aujourd'hui, la bonne idée de les diffuser et les faire mieux connaître?

HORS-PISTES, OUI MAIS... 

Il serait facile de croire que ce nom générique "Hors-Pistes" désigne seulement la condition de son inventrice, qui aurait pu se glorifier gentiment ou crânement de demeurer hors les sillons qu'aiment à labourer les médias jusqu'à n'y dénicher que de pauvres pierres ? Mayereau, sauf erreur ou omission de ma part, n'a jamais geint nulle part, dans aucun journal, quant à son sort d'artiste mise éventuellement au ban d'un quelconque palmarès. Pas le genre de la maison. Même si plusieurs de ses fidèles aimeraient, à sa place, exprimer une douce rage contre pareille injustice évidente: ils sont bien trop occupés à se renseigner, grâce à un réseau qui n'a rien d'occulte, quant à la date du prochain concert d'Isabelle, à prévoir co-voiturages éventuels et logis ou camping pour ne rien rater de l'événement  rare et néanmoins jamais distillé avec parcimonie.

Car, non, ce "Hors-Pistes" est bien plus subtil que cela: il n'oserait surfer sur la seule poudreuse ouatée du narcissisme éventuel de l'Artiste. Ceux qui aiment être rassurés par des chants, des propos et des musiques consensuelles et qui ne visent rien d'autre que l'approbation molle à des mots et notes passe-partout, en seraientt pour leurs frais; chacune des chansons de cet album prouve qu'on peut créer loin des sentiers battus.

A commencer, donc, par ce Duvet gris, qui ne figure pas en titre premier sur ledit album. Ni tranche de vie, ni hommage facile à une quelconque connaissance repérée au préalable, ce titre abrite plutôt un petit trésor d'inspiration fulgurante. Qui sait réconcilier - mais est-ce étonnant de la part d'Isabelle MAYEREAU? - mystère et cohérence d'un texte avec l'expressivité et l'éloquence d'une musique (à moins que ce ne soit l'inverse?).

UNE ERRANTE AUX ALLURES D'OPHÉLIE

Si la musique semble se proposer comme une balade à un rythme tranquillement fluvial, en contraste, des percussions suggèrent une sorte de tension d’autant plus inquiétante qu’elles assènent des coups réguliers et insinuent l’embuscade d’une menace muette et cependant bien réelle. Comment ne pas tendre l'oreille? pour tenter de saisir l'itinéraire de ce que cette musique va nous offrir? Aux premiers mots non immédiats, on saisit qu'il s'agit de l'évocation d'une vagabonde. En un lieu parisien en apparence ramenée à sa plus simple topographie: la rue de Rivoli. Que la femme errante a, peut-être, des raisons de conserver par devers elle, le secret des motifs de sa dérive :« et ne dit pas un mot de ses revers-retours », susurre pudiquement le refrain.

Ramenée à, quasiment, la condition d’infans (littéralement : celui/celle qui ne parle pas), elle est même comme définitivement figée en de vagues flashs qui l’épinglent dans un immobilisme  acquis– voire une mort tragique – dénoté par le recours aux verbes évoquant une passivité radicale : « couchée..., clouée au sol..., laissée sur le dos... elle se retrouve au bord de l’abîme...perdue dans le courant » : le texte essaime des indices qui, tous convergent vers un non-lieu, une u-topie cependant bien repérable: endroit où plus rien ne se passe, pour elle, comme pour tous ceux que la trépidation de l'existence tant recommandée a cessé, jusqu'à "laisser filer le temps".

Femme-Infans qu’une famille a peut être maltraitée (« des parents pas cadeaux »), Femme-SDF ayant succombé à l’alcoolisme (« des poisons dans des fioles »): la pudeur est bel et bien le mode adéquat choisi par Mayereau pour, à la fois, dénaturaliser sa chanson aux motifs trompeusement réalistes (rien à voir avec Fréhel ou Piaf) mais surtout pour évoquer cette figure à qui elle prête volontiers les apparences fantomatiques d’une Ophélie à jamais flottant, endormie ou morte, sur les ondes d'eaux troubles. Celles, précisément, qu'on ne veut pas voir.

Car, mystérieusement et même si la métaphore de la dérive présuppose presque avec fatalité l’idée d’un cours d’eau en lequel une existence chute, tandis que la vie, elle, s’apparente à une traversée ou à une embarcation en voie de défaillir, Mayereau insiste presque sur l’importance de l’eau, laquelle est renforcée par la multiplication des rimes en « o ». Et si, malgré la volonté, par sentiment d’impuissance, de lui rendre ainsi une aura ou dimension mythiques contemporaines, et même mystiques (Ophélie vouée aux ténèbres " à l’abîme et au chaos ») l’identité de celle qui demeure sans-abri, est comme à jamais flouée par l’unique accessoire de campement dérisoire qui l’enveloppe (mais ne la protège pas contre « le danger sur la peau »), quoi qu'il essaie de la distinguer d’une masse anonyme : elle est « la femme au duvet gris » ; sans nom ni prénom ni autre qualité humaine repérable.

DUVET GRIS: DE LA RIVE AU LIT

Le choix, bien sûr, pour l’auteur-compositeur-interprète de ce qui n'est surtout pas un détail, ce sac de couchage à la couleur incertaine et peu lumineuse, n’est pas innocent. Le mot « duvet » désigne peut-être cette protection impropre à lui tenir chaud puisqu'il reste la seule preuve à peu près tangible d'un bivouac qui tente, cependant, à tout prix de disparaître à la vue de tous, radeau d'infortune flottant sur une Seine (Scène?) tout aussi morne. Aussi, puisque, retournée sur le dos, comme c’est le cas pour les tortues - d'eau ou de terre- , en ce logis improbable, l’espoir d’une survie s’énonce impossible. 

Et comment ne pas être saisi, après la somme de toutes les questions que la chanson de MAYEREAU nous pose, sans jamais qu'elle se risque à dénoncer rien, cependant, de nos éventuelles ou confortables distractions, malgré qu'elle les égraine pour les universaliser, comme autant de pièces de puzzle qu'elle ne s'ingénie pas à masquer puisque nous-mêmes refusons à nous les avouer, par l'éloquence d'une chanson qui ne condamne rien ni personne mais vise à raviver nos sensibilités dont on ne devrait pas rougir?

Ramenée à la fois à la condition de pure animale n'essayant que de trouver, instinctivement, des reliefs  de secours qui l'aideraient à survivre, la "Femme au duvet gris" n'a peut-être pas choisi par hasard, non plus, ce secteur. De la Rive au Lit, il y a encore, même infinitésimal, non l'espoir, mais le savoir que nos destinées peuvent finir, depuis le bord sans aucun apprêt d'un trottoir, vers celui d'un fleuve, d'une mer lointaine,  engloutissant à jamais l'histoire de celles, de ceux qui, comme elle, s'évanouissent sans plus se préoccuper de rien, parce qu'ils ont compris, désormais ,que "plus rien ne leur arrive".

Ou, ravagé(e)s par les flots d'une impuissance de plus en plus courante, sur tous les fleuves, sur toutes les mers, qui, sans nous arranger tous, nous laisse sans voix, sans bras?

MAYEREAU, si peu implacable (ce n'est pas son genre), tient quand même à marquer que nous sommes tous complices et bienheureux de vivre  morcelés, embarqués dans le même bateau mais visitant des continents distincts: le "bel Archipel" final devrait nous faire frissonner: il désigne, en effet, comme chacun sait, l'apparente cohésion de territoires néanmoins dissociés les uns des autres... et qui semble nous convenir à tous...

Duvet gris © Isabelle Mayereau - Topic

Qu'est-ce qui lui est arrivé
Pour qu'elle vienne se coucher
Dans la rue d'Rivoli
Tous les jours, toutes les nuits
La femme au duvet gris ? {x2}
Qui l'a clouée au sol
L'a laissée sur le dos
Sont-ce des mots-vitriol
Des poisons dans des fioles
Des parents pas cadeaux ?
La femme au duvet gris {x2}

Elle est belle comme le jour
Et ne dit pas un mot
De ses revers-retours
Qui a coulé le bateau ?
Elle est belle comme le jour
Perdue dans le courant
Belle comme le jour
Elle laisse filer le temps

Pour quel cœur d'artichaut
Elle se retrouve au bord
De l'abîme, dans l' chaos
De midi à l'aurore
Le danger sur la peau
La femme au duvet gris ?
Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
Je n' la vois plus jamais
Dans la rue d' Rivoli
A-t-elle mis aux orties
À jamais l' duvet gris
La femme au duvet gris ? 

Elle est belle comme le jour
Et ne dit pas un mot
De ses revers-retours
Qui a coulé le bateau ?
Elle est belle comme le jour
Perdue dans le courant
Belle comme le jour
Où est-elle maintenant ?

Dans son bel archipel, sûrement...

 

 

 

 

 

 

 

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