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Billet de blog 17 janvier 2026

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Pour Valère Novarina

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Que vaut l’éloge funèbre d’un véritable écrivain de théâtre (et pas seulement d’un Dramaturge, tant le sens de ce mot s’est galvaudé ces vingt dernières années), espèce souvent menacée, -sinon soupçonnée- de disparition, en notre époque si férue de frivolités purement distractives ou de performances scéniques se privant de préférence, de plus en plus souvent, du langage articulé? 

Peut-on encore prétendre qu’avec la mort de Valère Novarina, survenue à l’aube de ce 16 janvier, c’est véritablement toute une lignée de poètes dramatiques français et même européens, ayant eu foi surtout au Verbe, qui, désormais, s’est interrompue ? Du plus ancien de tous, Alfred Jarry, jusqu’à lui, ils n’étaient pas si nombreux (mais chacun d’entre eux fameux) : de Tardieu (Jean) à Valletti (Serge), en passant par les Ionesco et Dubillard, les briseurs de syntaxes, les champions de l’anacoluthe, fracasseurs de syllabes, experts en coq-à-l’âne et autres bourreaux lexicographes à n'avoir jamais fini de faire sursauter les spectateurs éventuellement assoupis dans le moelleux de leurs sièges vermillon ou bleu marron. Seuls certains artistes de rap contemporains ont la réputation d’avoir pris le relais, nous chuchote-t-on du bout de lèvres à demi cousues. Oui, mais…

Illustration 1
Valère NOVARINA dans son atelier parisien, photo: Léa Crespi pour le magazine La Vie, tous droits réservés

Et je prends soin, ici, de distinguer les auteurs qui ont fait du langage le principal vecteur de toute action théâtrale (ils sont bien plus nombreux) de ceux qui sont allés au-delà, en s’attaquant vraiment à sa logique et à ses formes.

La phrase novarinienne se reconnaît plus que toute autre, à sa façon de mêler fantaisies orale aussi bien qu’écrite, de frôler sans les respecter tout à fait les douze pieds d’un alexandrin, de subordonner référence éventuellement étymologique à la conjonction de deux vocables aux sonorités résonnant de manières inédites et de sembler créer, donc, mille néologismes par scène sans que l’incompréhension, jamais, n’ose prétendre régler leur compte aux situations. Le secret réside dans l'assemblage original des mots les uns aux autres, le plus souvent prolixe et souvent énumératif, obsessionnel, même. Variation inépuisable et même inextinguible autour d’un monde plein de « bruit et de fureur » selon la formule synthétisée Shakespeare, la scène novarinienne s’entiche toujours des dimensions enviables du champ de bataille qui reste le plus adéquat pour que quiconque surgisse et soit légitime à (dé) prendre la parole à ses propres chausse-trappes. Autopsiant, pour mieux la pasticher la moindre formule aux sérieuses allures d’équation mathématique, comme, par exemple celle du Temps, ses personnages (ou Figures) font semblant d’endosser, anonymement, des noms particuliers pour mieux enfiler des hardes loqueteuses taillées dans de fausses généralités, elles même inconnues au bataillon du reconnaissable : l’identité de chacun et chacune, de chaque chose, de la plus infinitésimale jusqu’à la plus conséquente, passée au crible de l’écriture de Novarina, est aussitôt mise en doute, mise à mal et souvent inversée, renversée, bousculée. Le Temps, la Vie, la Matière, le Discours, la Mort: voilà les grandes thématiques que l'on pense, à tort, simplistes (uniquement pour ceux qui n'y prendraient pas garde) de cette cosmogonie à part, tour à tour familière et étrange.

LA GUERRE DU SENS

Mots en apparence menottés, concepts gardés à vue, verbes mis en joue : à force de vouloir la guerre du Sens, le Langage y est pourtant laissé plus libre qu'ailleurs quand tout est alternativement rendu suspect dans sa sphère pas plus infernale, au fond, que celle réputée réelle en laquelle nous croyons pouvoir évoluer alors que nous oublions l’essentiel, comme l’a si fréquemment rappelé Roland Barthes (lui qui, lisant les premières œuvres de l’auteur du « Drame de la vie », décréta n’avoir jamais autant ri) : qu’il ne peut y avoir de révolution valable sans avoir, au préalable, dynamité le langage.

Et il est vrai qu’au sortir d’un spectacle de ou d’après Novarina on avait chaque fois l’impression tenace que le monde, l’espace de deux ou trois heures, avait été lavé, rincé, essoré. Pas forcément pour ressortir plus blanc mais avec cette sensation de frais conférée par le linge flottant, triomphant en plein vent, après avoir été plongé dans un bain d’eau mi bouillie mi refroidie. De vivre une épopée à la fois sérieuse et grotesque, philosophique et historique et un instant où seul l’Imaginaire le mieux débridé avait su dicter ses lois fallacieusement anarchiques, malicieusement retorses. Comme une décalcomanie de l’univers, qui laisserait sans scrupules apparaître fièrement ses couleurs saturées, ses bavures immodérées, ses frontières et contours, reliefs désarçonnés.

"Ce dont on ne peut parler, c'est cela qu'il faut dire", pour reprendre le titre d'un autre texte extrait de son Théâtre des Paroles: bien moins cérébral qu’il ne semble, gouleyant et cocasse autant pour les oreilles que pour les yeux,  le Théâtre de Novarina exige des interprètes hors-pair, pas seulement rompus à l’art de distiller les subtilités cabossées du langage, mais des forces de la Nature, athlètes de la scène sachant se livrer à bien d’autres contorsions que celles permises par le pur Verbe. Il fallait avoir vu un Daniel Znyck, acteur prodigieux s’il en était un, sorti tout droit de la Cuisse de Valère, dévider tout un chapelet de phrases convenues, gelées par les automatismes de mauvais romanciers à un rythme si soutenu au point de voir son visage s’empourprer, ses postillons s’envoler en cascades d’une bouche cherchant puis atteignant l’orgasme, dans L’Opérette imaginaire, pour dérider le plus rétif des spectateurs toujours éberlué de constater que la performance physique est indissociable des exploits langagiers.

Même si ces derniers demeuraient bien sûr prioritaires et mettaient au défi les compétences des acteurs-phraseurs, lesquels devaient avoir, auparavant, s’être assurés que le muscle de la mémoire était parfaitement échauffé avant que de laisser se dévider une kyrielle de mots débités à toute allure sans la moindre écorchure, syntagmes délurés entrechoquant aspérités des consonnes, veloutés des voyelles, hérésies de hiatus…

Témoin, cet autre acteur de la Troupe Novarina, Dominique Pinon, à qui revenait de réciter, en une prouesse inégalée et de plus en plus accélérée, la fameuse équation mathématique du Temps précédemment évoquée (extraite de L'Origine rouge, mise en scène de l'auteur, Festival d'Avignon 2000). Car la célérité dont fait preuve brillamment le comédien est l'idoine démonstration que ce ne sont pas toujours les mots qui "disent", mais la façon de les dire qui permet d'apprivoiser bien plus qu'un sens éventuel: une pleine, satisfaisante et bien malicieuse éloquence:

Valère Novarina, La formule du temps, par Dominique Pinon © dovino1278

Foisonnant et passionnant, et donc infernal : tel est le Théâtre de Novarina. Au point que, même lorsque l’auteur rôdait ou apparaissait quelque part, la réalité semblait en deçà de toute prévisibilité. Deux anecdotes vécues m’en ont toujours persuadé. La première avait pour cadre une route enneigée, en Haute-Savoie, fin 1989, empruntée avec deux camarades à bord d’une fourgonnette transportant nos décors et costumes d’une pièce pour enfants que nous allions interpréter, chaque jour, en divers endroits, à l’instigation du théâtre qui nous avait engagés pour une tournée plutôt conséquente.Or, un jour, la fourgonnette tombée en panne nous obligea à revenir au siège de la Compagnie à Annecy en recourant à l’auto stop. Assez vite, sans doute à cause d’une météo particulièrement agressive, nous fûmes pris en charge par un automobiliste bienveillant. Et le trajet fut dépaysant, car le conducteur n’était autre que… le père de Valère Novarina, architecte de métier très réputé. L’homme aurait pu taire cette caractéristique et c’est bien évidemment à la faveur d’une discussion à propos de notre déboire et de nos pérégrinations sur cette route de campagne, qu’il comprit qu’il avait affaire à d’éventuels collègues de son fils, lequel n’était alors pas encore aussi célèbre qu’il le devint par la suite mais qui avait, cependant, déjà fait beaucoup parler de lui. Puisque trois ans auparavant, en 1986, la présentation de deux de ses pièces, grâce à Alain Crombecque, alors directeur du Festival d’Avignon, avait suscité autant d’enthousiasmes que de controverses.

Dix ans plus tard, plébiscité désormais partout et invité, cette fois, à un colloque universitaire à Valence, à propos de son œuvre (mise au programme au Baccalauréat spécialité Théâtre), sa présence nous valut quelques sueurs froides puisque, à l’issue de la première journée de ces festivités, avait été prévue une lecture de larges extraits de son Théâtre, dans l’enceinte du Pôle Latour Maubourg de la faculté. Jugeant d’un œil sévère un tel contexte, Novarina se décréta aphone et donc, dans l’impossibilité de donner audience lui-même à ses textes. Or, à la Comédie de Valence, nous étions déjà tous mobilisés tant et plus par nos propres programmes organisés, plus qu’il n’en fallait, même. Il fallait trouver un comédien remplaçant, mais à la hauteur de l’exigence artistique et verbale forcément intimidante. Inutile d’entrer dans les détails narrant les étapes ayant pu satisfaire un défi. Puisque, au final, Novarina lui-même, malgré ses appréhensions (feintes ou réelles, personne ne le sut vraiment), lut avec ravissement ses textes, devant un public venu très nombreux au bar/espace de restauration de la Comédie, cadre bien plus adéquat et convivial que les murs gris froid de l’Université, selon le principal intéressé qui se décréta enchanté par ce séjour en pays drômois.

HOMME ET ARTISTE: IMPRÉVISIBLES

Ne jamais paraître où on l’attendait, faire feu de tout bois théâtral, peindre de grandes fresques picturales, voir ses textes empruntés par le cinéaste Jean-Luc Godard (dans « Soigne ta droite » et « Nouvelle vague »), voir publié son propre et véritable Dictionnaire (sous la direction de Céline Hersant et Fabrice Thumerel), convoquer des assemblées théâtrales au premier rang desquelles l’acteur André Marcon, avec son Discours aux animaux a réjoui autant de publics hexagonaux qu’internationaux, mais aussi et par exemple la metteuse en scène Claude Buchvald, sa lettre à Louis de Funès, considérée comme un précieux mémoire à l’intention des apprentis artistes mais aussi de tous les praticiens de la scène, ont été des jalons d’importance, dans l’histoire du Théâtre du XXe et du début du XXIe siècles.

L’homme est imprévisible, c’est même à cela qu’on le reconnaît, semblait prévenir Novarina, friand des plus grands paradoxes. « Il est toujours inventif, il sort toujours ou entre toujours par une fenêtre qu’on n’a pas prévue » affirmait-il au metteur en scène et Directeur du Théâtre de la Colline, Wajdi Mouawad, en 2017, à propos de son spectacle « L’Homme hors de lui » (initialement intitulé « Le Vivant malgré lui » ,ce qui en dit beaucoup, déjà, quant à la conviction profonde du poète qu’exister ne va pas tant de soi). (1) Et, poursuivant : « L’Homme doit être, mentalement, une figure ouverte, et même une figure géométrique ouverte »). D’où ces choix de patronymes particulièrement savoureux, pour faire semblant de les définir (la malice consistant à les appeler sur le papier, tandis que pendant le spectacle, ces noms ne sont pas forcément mentionnés) : la Femme pantagonique, le Rongeur de son propre refrain, le Valet de Carreau, ou encore l’Acteur fuyant autrui, l’Ecrituriste, le Tresseur de zig zag…

Comment, lorsqu’on reçoit comme prénom de baptême, le prénom le plus « moliéresque » qui soit, qu’on étudie de près, à l’Université, la philosophie mais aussi et surtout la philologie, à la Sorbonne, et qu’on consacre ensuite son mémoire de fin d’études à Antonin Artaud, ne pas consacrer sa vie entière au théâtre ? Ces données éventuelles de prévisibilité ne pouvaient cependant parier sur la longévité plus que légitime et une réputation hors des frontières (les traducteurs cachent rarement le plaisir qu’ils ont à devoir résoudre l’adaptation de ses textes en une autre langue avec tous les défis que l’exercice promet) dont Novarina a bénéficié, alors que sa stylistique, unique en son genre, aurait pu l’isoler et le circonscrire à un temps et un territoire relativement restreints compte tenu de ses particularités inédites.

Comme un Rabelais ou un Perec à jamais présents dans les mémoires de lecteurs et spectateurs, ce « fou méthodique » (selon l’affectueux surnom qui lui fut donné par Philippe Sollers) semblait n’appartenir à aucun temps et à tous les temps, puisque, comme aucun autre avant et sans doute après lui, nul autre ne semble détenir le secret de savoir conjuguer et donc réconcilier classicisme et modernité. Gageons que sa place, une des toutes premières, dans le répertoire théâtral international, durera encore et toujours pendant un Temps plus qu’indéterminé : infini.

NB: Les textes de Valère Novarina sont publiés chez P.O.L.

Note: (1) à propos de ce spectacle, voir et lire le judicieux article composé, en 2017, par Luc Rigal, auteur d'un blog sur Mediapart, en suivant ce lien.

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