DIRIGER UN THÉÂTRE EN RÉGION: LE CLUB DES 5 EN EMBUSCADE

Du nouveau pour alimenter le feuilleton de la nomination de la prochaine Direction du TnP à Villeurbanne...

C’est bien connu : dans les Ministères, souvent, quand une personnalité en remplace une autre, elle tient à marquer son passage par des réformes plus ou moins tonitruantes, révolutionnaires ou parfois, même… passéistes.

 On ne peut pas dire qu’à la Culture, depuis qu’il a succédé à Françoise Nyssen, l’actuel Ministre, Franck Riester choisisse la voie de l’innovation ni même de l’audace. Ce qui ne lasse pas de nous surprendre, puisque il a tout de même rejoint le staff de Emmanuel Macron/Edouard Philippe qui ont, jusqu'ici, avec le succès que l'on sait, voulu faire table rase de tout ce qui advint avant... 2017.

Témoin, ce nouvel épisode du feuilleton « Succession artistique à Villeurbanne ». Puisque l’étau se resserre peu à peu et selon un calendrier préempté : il ne reste plus que cinq candidats qui espèrent être nommés à la Direction du TnP, qui sera restée finalement assez peu ou maladroitement convoitée. Voir nos précédents articles ici et ici

LE DÉSAPPOINTEMENT D'UN ARTISTE CANDIDAT

 Le metteur en scène Thomas Jolly qui briguait le poste, n’a pas caché son désappointement, hier, par un court message publié sur Tweeter, en apprenant, le 18 mars, par l’intermédiaire de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, qu’il ne faisait pas même partie du fameux … Club des 5.

Et ce, au motif qu’il n’avait jusqu’à présent aucune expérience de direction d’une structure artistique et culturelle d’envergure.

 On peut légitimement s’étonner d’un tel reniement. En premier lieu, parce que, trois mois plus tôt, le même Ministère n’a pas hésité à nommer dans d’autres Centres Dramatiques Nationaux, des artistes qui n’avaient pas davantage à leur actif , la pratique et la Direction d’un Théâtre. Comme à Reims, Ivry-sur-Seine, Colmar, Vire… Illogisme et opacité, en tout cas, de cette politique de nomination puisqu’apparemment, aucune ligne de force ne semble vouloir harmoniser sérieusement les décisions.

 Il y a quinze ans, le même Ministère avait établi des règles relatives à cette politique de nomination. Plus ou moins respectées, elles avaient au moins (même si l’on n’y souscrivait pas forcément) le mérite d’annoncer clairement leur couleur : le vœu de renouvellement des personnalités était celui qui devait prévaloir.

Vint s’y mêler, pour complexifier ce qui s’apparentait de plus en plus à un jeu de bonneteau, le désir de parité pour ré-équilibrer une politique qui, il est vrai, avait tendance à davantage privilégier la gent masculine.

 Les récentes déceptions pour des raisons plus ou moins avouées de ceux qui ont bénéficié cependant de cette politique, et non des moindres, comme l’artiste d’origine argentine Rodrigo Garcia (au Théâtre des 13 vents à Montpellier) ou Irina Brook (à Nice) et qui les ont conduits à ne pas aller jusqu’au bout de leurs seconds mandats respectifs, ne semblent pas avoir ému un Ministère qui paraît renoncer à édicter ne serait-ce qu’une éthique à peu près claire et à s’interroger davantage sur ces établissements.

 Bien sûr, dans le cadre de la décentralisation culturelle, les avis et choix, recommandations des autres tutelles (la Région, surtout) comptent beaucoup et le Ministère est bien contraint d’en tenir compte (même s’il finit par parachever les décisions).

 Thomas Jolly est un artiste qui, issu de l’Ecole du Théâtre National de Rennes, est souvent plébiscité par les publics qui gardent en mémoire les longues fresques shakespeariennes que furent Henri VI ou Richard III, mais aussi Arlequin poli par l’amour, de Marivaux, une pièce de Mark Ravenhill, Piscine, pas d'eau et, encore récemment, dans la Cour du Palais des Papes au dernier festival d’Avignon, un Thyeste de Sénèque qui a encore ravi ses plus ardents admirateurs. Et la critique, même si un peu plus mitigée qu’à l’accoutumée, fut unanime à saluer une fête théâtrale qui privilégiait le jeu des acteurs, le texte, les rapports au public et qui ne boudait pas son goût pour le spectaculaire, qui, quoique évidemment différent, semblait vouloir raviver les heures glorieuses d’Avignon quand Ariane Mnouchkine domptait la Cour d’Honneur avec le fracas, la magnificence et le succès que l’on sait.

FÉDÉRER, PARTAGER... : DES VERBES MALENCONTREUX ?

 Mais peut-être que, justement (simple hypothèse), ce plaisir-là pour le spectaculaire, est-il un tant soit peu suspect pour des tutelles qui choisissent de retenir dans leur dernière liste des candidats maintenus, des metteurs en scène déjà aguerris et rompus au délicat exercice d’animer, administrer une Maison d’envergure nationale mais dont les répertoires, jusqu’à présent, ne s’apparentent pas toujours à des liesses habiles. Et, surtout, parmi les cinq personnalités restant en course, aucune, aucun n’a brillé particulièrement pour une volonté efficiente et probante de fédérer moult autres artistes, que ce soit pour la distribution de leurs spectacles que pour la cohabitation avec d’autres équipes (bien qu’ils aient su parfois manœuvrer pour en donner l’illusion).

 Le TnP de Villeurbanne aurait cependant été certainement un lieu propice pour bénéficier du savoir-faire, et surtout du « savoir être » d’un artiste comme Thomas Jolly, moins trublion qu’il ne s’en donne l’air parfois, et qu’on ne saurait soupçonner de réfréner son goût du partage et de l’œuvre surtout collective.

 Sans doute paie-t-il justement le prix de ces qualités, plus que sa supposée inexpérience en matière de direction de grande institution (les autres artistes pressentis n’ont jamais géré vraiment eux-mêmes directement leurs établissements, ne nous leurrons pas).

 Car fédérer, partager, mêler le populaire au sérieux, la poésie au spectaculaire sont peut-être aussi, pour l’actuel Directeur Régional des Affaires Culturelles, Michel Prosic, des atouts qu’il ne faudrait pas trop encourager. Monsieur Prosic est en effet un homme politique qui, de 2013 à 2016, a exercé, entre autres, des fonctions notoires en tant que Sous-Préfet de l’Arrondissement de Thiers, puis d’Aurillac ou de Secrétaire Général de la Préfecture du Cantal. Une proximité et des affinités certaines avec l’actuel Directeur de la Région Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Lequel craint, comme on le sait, et comme la peste, l’ombre de qui pourrait s’apparenter à un-e éventuelle… gauchiste.

 On souhaite, en tout cas, à Thomas Jolly, de se remettre de sa déception et de trouver, plus tard, un lieu où il pourra exercer en homme et artiste libre, son art personnel et ainsi revendiquer, enrichir ses affinités placées essentiellement sur les valeurs du partage et des échanges non frelatés avec ce qui est réellement « Autre »…

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