Festival Sens Interdits: Burning (Je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura)

Fermant presque la marche du Festival Sens Interdits, à Lyon, le spectacle de Julien Fournier est une admirable épopée exposant bien des paradoxes du monde du travail, en l'agrémentant d'une rare puissance poétique du jeu et de l'image.

 Il y avait bien longtemps qu’une époustouflante performance d’acteur, adossée à la conception rigoureuse, sur le plan dramaturgique, d’un spectacle théâtral, ne nous avait procuré autant de plaisirs et d’effrois. On rendra donc grâce au belge Julien Fournier d’avoir rondement mené son exercice de haute voltige (au sens propre comme au sens figuré), au point de nous rappeler les frissons éprouvés lorsque on tremblait devant les trapézistes ou funambules des cirques de l’enfance. 

Le sujet choisi n’a pourtant rien d’un jeu de bambins ou d’illusion magique, puisque le syndrome du burn out, dans le monde du travail, scelle un propos relativement « casse-gueule » s’il en est, du moins pour le théâtre. Car ici, point de fable ou de fiction troussée à la manière d’un Vinaver ou d’un Cormann, d'un Pommerat (1), point de happening à unique et forte valeur documentaire, même si, à l’instar de Pequeños territorios en reconstrucción (voir ici) des artistes mexicaines, Burning (je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura) évoque maintes études, maints sondages, maints questionnaires à visée concrète de rapports livrés non pas tout à trac mais judicieusement intercalés entre les diverses prouesses du jeu de l’acteur. L’esthétique du spectacle rappelle plutôt celle du collage, à la manière des Surréalistes, d’une partition empruntée à l’auteur Laurence Vielle et de divers numéros d’équilibriste, de clown, voire de gymnaste : trois des qualités principales de Julien Fournier qui n’a pas oublié – c’est essentiel – la théâtralité pour sertir ce beau bijou spectaculaire. L’artiste a suivi en effet une formation de voltigeur, d’acrobate, puis travaillé pendant dix ans au sein du Cirque Désaccordé imaginé avec certains de ses camarades de promotion du Centre National des Arts du Cirque, avant que de fonder sa propre Compagnie, en Belgique, la bien nommée "Habeas Corpus", en 2013.

 SE CONSUMER, S'OPPOSER

Burning  veut dire, on le sait « brûler » en français. Verbe qui a donné lieu à plusieurs déclinaisons, dont ce « burn out », terme usité – c’est dit dans le spectacle – pour la première fois par l’écrivain Graham Greene pour son livre  La Saison des pluies, roman ayant pour cadre une léproserie du Congo à la fin des années 50 du siècle dernier, où des médecins constataient l’état consumé de leurs patients arrivés au terme de leur maladie et de leurs douleurs. Sas de guérison, donc, avant rétablissement définitif mais en lequel le souffrant est comme anesthésié de tout affect, à l’intérieur de lui, alors que le corps a survécu.

« Consumation » serait donc la meilleure traduction pour ce terme désormais quasi clinique de « burn out », mal moral de civilisation contemporaine comme le fut jadis la mélancolie pour le XIXè siècle et que redouble le sentiment d’un épuisement total des ressources physiques, dû à un surmenage généralement professionnel. On pourrait d’ailleurs légitimement s’interroger sur cette récurrente manie de recourir à des termes anglo saxons pour désigner ce que la pudeur défendrait de nommer et burn-out ne diffère pas de cette fâcheuse habitude : fermons la parenthèse ? A propos de parenthèses, justement, c’est, bien sûr, le sous-titre de  Burning  incarcéré lui aussi par son double signe de ponctuation, qui est le plus intéressant à analyser, puisqu’il condense pas moins de trois figures de style marquant l’opposition : l’antithèse, l’oxymore et le paradoxe : « Je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura. » Outre sa beauté expressive, la phrase jongle, en effet, avec les concepts de vie et de non-vie (non de mort), de manière sinon vertigineuse du moins audacieuse. Antiphrase, si l’on veut, mais qui fonde tout le sens de la cohérence de ce spectacle dédié à la forme de résistance et d’opposition qu’il est salutaire de préserver, lorsqu'on devient la proie non consentante d'un univers infernal.

 DES VIES DÉBORDÉES PAR LE TRAVAIL

 Et le spectacle de se structurer en trois parties que nous avons repérées afin que le compte rendu du spectacle, ici, reste assez clair. Il commence par le récit de la vie d’une ou d’un employé (peu importe car l’indifférenciation du sexe a, justement, le mérite de concerner tout le monde) racontant son quotidien, selon le déroulé de jours précis : du lundi au vendredi, au cours desquels les heures et la densité du travail cimentent le reste à vivre pour les repas rapides pris en famille, les sorties du chien, les courses à l’hypermarché une fois par semaine. Le récit glisse ensuite, peu à peu, vers un exposé drastique du curriculum-vitae de l’employé-e qui détaille les différentes affectations qu’il/elle aura connues ou acceptées bon gré mal gré, au sein de son entreprise d’usinage. Diverses étapes dont on ne sait si elles correspondent de façon logique à une promotion, une montée sur l’échelle hiérarchique ou un simple et cynique jeu de chaises musicales censé profiter d’abord à l’entreprise plutôt qu’à l’employé-e.

La troisième et dernière partie du spectacle propose alors une lente déconnexion, désintoxication des considérations sur le labeur pour viser poétiquement une sphère mentale cherchant à retrouver les affres d’une relative liberté et d’une concentration sur les vertus du bien-être et d’une relative sérénité (même factice).

 Tandis que la voix off enregistrée de l’auteur et comédienne Laurence Vielle énonce ainsi ces divers chapitres, l’interprète et concepteur de Burning (Je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura) n’aura de cesse de déplacer, emboîter, désemboîter une vingtaine de cartons, formant ainsi diverses figures géométriques sur le large praticable où il évolue qui n’est pas sans rappeler un ring de boxe ou des tréteaux de cirque. Ces jeux de déplacement obéissent à une métrique précise et les cartons deviennent alors des supports permettant toutes les combinaisons, ainsi que la superposition, par diapositives,  d’une quantité de chiffres, de données statistiques (sur les pourcentages de Belges avouant connaître une fatigue psychique ou physique dans l’exercice de leur métier, parmi divers exemples) et les résultats de questionnaires fouillés quant aux conditions de travail éprouvées par tel ou tel salarié. Evidemmment, ces données s’accompagnent de considérations plus générales et doctes sur l’économie, la gestion des ressources humaines, les exigences des actionnaires de l’entreprise et de la direction de celle-ci qui n’hésite pas à recourir aux injonctions paradoxales pour désorienter, voire piéger ses employés, dont certains finiront licenciés, sauf s’ils ont eu le réflexe prudent, avant que de finir sacrifiés sur le billot du travail abrutissant, de démissionner afin de sauver ce qui leur reste de peau et de sursaut de conscience, en contrepartie de quoi, bien sûr, ils ne pourront prétendre à la moindre compensation financière, tout juste à une lettre de quatre lignes accusant réception de leur décision de quitter l’enfer où ils auront servi pendant 23 ans…

photo: Hubert AMIEL, droits réservés photo: Hubert AMIEL, droits réservés

 PARADOXES, CONTREPOINTS : LE LUDIQUE ET LE LABEUR

 Le spectacle, par moments, sur le plan de son strict contenu, ne diffère pas des articles lus ici ou là dans la presse ou des documentaires aperçus au cinéma ou à la télévision, récitant ainsi la logorrhée des tenants et aboutissants d’un monde inanimé, voire déshumanisé, à force d’obséder tout un chacun par la seule valeur du travail. En contre-champ, les prouesses physiques de Julien Fournier apparaissent comme des commentaires ou contrepoints parfois humoristiques, parfois dramatiques. Et, lentement, telle une guillotine se levant sur sa victime, le praticable scénique quitte son horizontalité et la fermeté du sol pour une verticalité qui rappelle celle des murs où s’entraînent les passionnés d’escalade en haute montagne. Tour à tour, le rythme du spectacle s’accélère, se décélère pour s’emballer encore davantage et c’est cette succession de rythmes qui dicte le métronome de l’engagement total de l’acteur. L’artiste Julien Fournier semble à la fois marionnette ou manipulateur, objet et sujet de ce parcours labyrinthique au cours duquel les flèches ou la voix d’un GPS absurde ordonnent impasses et fausses directions, tâches répétitives ou vidées de toute substance.

 L’autre paradoxe de Burning (Je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura) est sa durée, qui n’excède pas 55 minutes alors qu’on a l’impression qu’elle s’étire sur leur double : ce n’est qu’un des méritants et poignants vertiges que le spectacle nous offre à ressentir, tant il parvient parfaitement à nous faire éprouver toute la charge pesante induite par la multiplication des gestes, pas, démarches, documents, halls, bâtiments mimés, édictés, listés, évoqués.

 Bien que d’apparence ludique, grâce aux astuces et trouvailles originales dans la manipulation des cartons mais aussi le fonctionnement du praticable qui s’anime (comme précédemment expliqué), l’atmosphère irrespirable d’un monde du travail est ainsi rendue, comme trouée d’apnées bienvenues.

Et les dernières minutes du spectacle de diffuser, en guise d'apogée et par fort contraste avec ce qui fut précédemment mis en jeu, une libération du souffle, une souplesse (après son raidissement intense) du corps, un étirement des traits du visage que s’efforce de détendre Julien Fournier qui, sous sa tignasse désordonnée et sa barbe faussement négligée, arbore un corps presque suant à force d’avoir brûlé ses plus infimes ressources qu’il ne ménage guère pendant toute la durée de sa performance.

 Le spectacle, lui, semble ne jamais s’épuiser et, tandis que la projection de divers foyers d’incendies ne brûle pas les amas de cartons, ceux-ci s’ouvrent, comme des poupées russes, révélant leur intérieur gainé de formes architecturales miniatures s’apparentant à des gratte-ciels : l’image de ces maquettes éclairées en contre-jour et d’une planisphère en 3 dimensions diffusée en vidéo forme bien vite l’étendue d’une ville gigantesque, une « ville monde » comme la nomment divers philosophes ou sociologues d’aujourd’hui (tel Paul Virilio, entre autres).

 PÉRIL EN SOI DEMEURE

 Julien Fournier, enfin, ose un dernier péril : suspendu sur une étroite planche découpée et qui s’ouvre dans le praticable devenu mur, il s’enroule autour d’elle, se couche lascivement, fait mine de glisser et tomber dans le vide, se rattrape… autant de figures gymnastiques qui finissent par ponctuer cette épopée au royaume d’un enfer dantesque. Appelant, dans un ultime sursaut, à un renouveau de la Vie, après avoir séjourné dans les ténèbres d’une vraie petite mort. Pour rassembler aussi tous les morceaux épars abîmés par une dépersonnalisation, le désir de retrouver, intact, un for intérieur fort malmené, se balbutie dans le dessin des derniers exploits de l’acteur. Lequel, peut-être, bien que ne parlant jamais, bien que ne s’exhibant pas en son nom personnel, préférant ainsi endosser toutes les peaux usées de tous les laborieux malgré eux, aura éventuellement songé à sa propre existence, en mettant ainsi et de façon parfois si risquée, tout son être au service d’une ode à la renaissance.

 Captivés puis stupéfaits puis épuisés à notre tour de voir ainsi se démener l’interprète unique de Burning (Je ne mourus pas et nulle vie ne demeura) qui offre ainsi une quasi catharsis à ses spectateurs, on se surprend, dans les dernières secondes, à ressentir un fort picotement aux yeux comme annonciateur d’un germe faisant pousser nos larmes d’émotion en nos regards ainsi descillés.

Quoi de plus intense, quoi de plus magnifique, pour terminer pareil voyage et en espérer d’autres ?

 (1): Michel Vinaver, Enzo Cormann, Joël Pommerat:  auteurs dramatiques français, dont quelques unes des pièces majeures ont pour contexte le monde du travail.

BURNING (Je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura)

Un spectacle de et par Julien FOURNIER

Texte en voix off écrit et interprété par Laurence VIELLE

Création Vidéo: Yannick JACQUET

Création Sonore: Raphaël DODERMONT

Création Lumières: Arié VAN EGMOND

Conception Maquettes et Scénographie: Julien FOURNIER / construction Scénographie: Atelier Rododb

Régie Lumières et Vidéo: Emma LAROCHE

Régie Son: Raphaël DODERMONT, Brice AGNÈS, Antoine DELAGOUTTE

Photos: Jeremy JAVIERRE

Photo et Trailer: Hubert AMIEL

Diffusion: Fanny MAYNÉ (MoDul)

Production: l'Habeas Corpus Compagnie - en co-réalisation avec le Festival Sens Interdits.

Quelques dates des représentations à venir:

-CENTRE CULTUREL ANDRÉ MALRAUX,  LE KREMLIN BICÊTRE, Vendredi 10 et Samedi 11 janvier 2020, 20h 30. 

-THÉÂTRES EN DRACÉNIE (Auditorium Pôle Culturel Chabran), DRAGUIGNAN, Jeudi 2 avril 2020, 19h.

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PROGRAMME DES DERNIERS SPECTACLES FESTIVAL INTERNATIONAL SENS INTERDITS, LYON:

SAMEDI 26 OCTOBRE 2019:

-THEÂTRE ET RÉSISTANCE EN RUSSIE, Débat, 11h, Chapiteau, Place des Célestins, Lyon 2ème.

-ROUTE 1, Arts de la rue, 15h, place Bahadourian, Lyon 3ème.

-PAROLES D'EXILS, Lecture, 17h, Chapiteau, place des Célestins, Lyon 2ème

-LES SANS... spectacle, 19h, Théâtre Comédie-Odéon, Lyon 2ème.

-MANDELSTAM, spectacle, Théâtre les Célestins, Lyon 2ème

-DES CARAVELLES ET DES BATAILLES, spectacle, 20h 30, Le Radiant, Bellevue, 69300 Caluire-et-Cuire.

DIMANCHE 27 OCTOBRE 2019:

-DES CARAVELLES ET DES BATAILLES, spectacle, 16h , Le Radiant, Bellevue, 69300 Caluire-et-Cuire

Tous les renseignements, descriptifs des spectacles et informations pratiques sur:

sensinterdits.org 

 

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