L'OR DU RHÔNE: À LA CULTURE, SE BRADENT ENCORE QUELQUES NOMINATIONS

L'annonce de la nomination de Richard Brunel à la tête de l'Opéra de Lyon a fait grincer quelques dents. On s'étonne - à raison? - qu'un relatif inconnu dans le monde de l'art lyrique, soit promu à ce rang.

Il y eut le feuilleton de la nomination du prochain et nouveau directeur du TnP de Villeurbanne ( voir ici) à la fin de l'hiver puis au début du printemps derniers. Le Ministère de la Culture, sous la direction de M. Franck Riester, se désolait de constater que les candidats n'obéissaient pas assez aux voeux de parité qui doivent ainsi désormais montrer que l'Etat se soucie du sort des femmes, accessoirement des artistes-femmes, encore plus accessoirement des artistes-femmes-capables-de-gérer-une institution. 

Richard Brunel, metteur en scène de théâtre, formé essentiellement à l'Ecole du Centre dramatique national de Saint-Etienne (mais sa biographie améliorée préfère évoquer ses formations en tant que metteur en scène au prestigieux Conservatoire national Supérieur d'Art Dramatique de Paris, parce que le dispositif "Metteurs en scène nomades" permettaient, fin des années 90, dans ce contexte, de fréquenter les plateaux et parrainages d'artistes prestigieux comme Kristian Lupa ou Patrice Chéreau) avait été l'un des candidats malheureux et déçus, retoqués par le Ministère qui s'obstinait à voir, donc, une femme à la tête de l'institution villeurbannaise. Or, ces Dames ont préféré décliner ces appels du pied pressants, ce qui contraignit ledit Ministère à choisir Jean Bellorini pour diriger désormais l'un des anciens bastions de la décentralisation dramatique, s'il en fut, car unique en son genre et, surtout, pour la légendaire qualité de sa programmation et de sa politique de production et de partage de l'outil artistique.

MERCI À LA VILLE, MERCI À LA RÉGION LYONNAISES

Est-ce désormais un signe que les régions, les Villes, décident, orientent désormais plus fortement que la Tutelle supérieure (l'Etat) les politiques culturelles? on pourrait aisément le penser puisque le même Richard Brunel a reçu, en guise de gros lot de consolation et grâce aux bons soins de la Ville de Lyon mais aussi de la Région (merci, Monsieur Wauquiez) la direction de l'Opéra. Cette recommandation et ce choix ne pouvaient avoir lieu que s'ils étaient dûment validés, tout de même, par les hautes instances ministérielles, ce qui fut fait assez rondement et sans discuter. A croire que, lorsque Franck Riester dut annoncer à Richard Brunel qu'il ne serait pas le futur directeur du TnP de Villeurbanne, une vague promesse de soutenir une autre candidature à un autre poste serait probante? Car, au fond, l'histoire n'a encore jamais dit pourquoi Jean Bellorini, plutôt que Richard Brunel ou Arnaud Meunier (directeur du cdn de Saint-Etienne), plutôt que Tartempionne ou même Tartempion?

Voilà de quoi agiter tout aussi promptement les langues, du Poulailler jusqu'à l'Orchestre, de celles et ceux qui ont davantage l'habitude d'exclamer leurs surprises, leurs dédains, colères ou enthousiasmes par le biais des vocalises. Car cet artiste, Richard Brunel, est considéré comme étant trop novice dans le pur domaine de l'art lyrique. C'est un peu oublier que, prudent, et peut-être sûrement flatté d'être invité à mettre en forme scénique quelques productions à Aix-en-Provence, Lille ou ailleurs, ledit artiste aura tout de même figuré, en tant que metteur en scène, sur quelques affiches de productions opératiques essentiellement hexagonales. Mais le petit monde de l'opéra n'a pas toujours bonne mémoire et, comme dans beaucoup de coulisses, plutôt la manie de dégoiser, de s'indigner à petits feux et surtout mezza voce, commenter les péripéties advenant en leur royaume. Comme certains artistes de théâtre, une fois "parvenus" à la direction d'un lieu, accusent des crises d'amnésie au point d'oublier que, s'ils ont été choisis, c'est d'abord pour s'occuper dudit lieu, de l'animer et de, surtout, le plus souvent, produire des mises en scène théâtrales suffisamment réussies pour qu'on ne les soupçonne pas d'aller voir ailleurs pour s'assurer quelques arrières au cas où l'aventure tourne court ou au cas où ils s'ennuieraient beaucoup avec les auteurs et artistes de théâtre, depuis qu'ils sont enfin parvenus à s'emparer d'un fief ...

Outre l'étonnement suscité par cette nomination avalisée, donc, par un Ministère qui semble ne pas prêter plus que cela d'attention à un sésame distribué - pour cause de moyens financiers bien plus importants - avant tout par les politiques régionales et qui donc, donne un exemple relativement nouveau de ce qui se pratique de plus en plus couramment, en France, on devrait plutôt être surpris de constater qu'ainsi, un Artiste formé depuis son relatif jeune âge (20 ans) aux arts de la scène théâtrale, puisse être, sans avoir suivi (sauf erreur ou omission) de sérieuses études musicologiques et même pratiqué l'exercice du chant lyrique, considéré compétent dans un domaine qui demeure, pour lui, accessoire voire anecdotique dans son parcours? 

Il est vrai que Richard Brunel n'a pas forcément fait parler de lui de façon unanime et sur le long terme, au plan national, pour ses mises en scène théâtrales. Qui n'auront pas été d'ailleurs si nombreuses, en l'espace de dix ans passés à la direction de la Comédie de Valence. Et, surtout pas (mais ce n'est hélas pas un cas isolé) tournées dans de si nombreuses villes tant en France et encore moins à l'étranger. C'est à croire que ces données-là n'ont aucune importance... et que le dédain des cahiers des charges adossés à la nomination d'un artiste, dans les CDNS, est monnaie courante.

NOUVELLE ÉTAPE

Voilà de quoi alimenter à nouveau un débat qu'on ne pensait pas devoir encore ré-activer, parce que la résignation semblait être devenue la norme: les Centres Dramatiques Nationaux actuels ont-ils encore vocation à être exemplaires sur le seul plan d'une qualité artistique telle qu'elle puisse susciter aussi l'intérêt des autres pays européens et donc être représentative d'une éventuelle excellence française ou doivent-ils se contenter de produire vaguement quelques spectacles transportés, cahin caha, grâce, surtout, à une politique polie d'échanges entre Maisons complices, surtout françaises? Il est vrai, aussi, que les Directeurs actuels d'Institutions encore plus nationales que les CDNS, les Théâtres Nationaux, ne suscitent guère la curiosité des autres pays européens: ni les oeuvres de Stéphane Braunschweig (l'Odéon), de Stanislas Nordey (le TNS), de Eric Ruf (La Comédie-Française) semblent convoitées très souvent sur les scènes allemandes, britanniques, espagnoles, suédoises, etc...

En ce cas, une fois la synthèse ainsi constituée, on comprend mieux que les jeunes générations de metteurs/metteuses en scène, ne se dépêchent pas d'être candidat(e)s à la direction de lieux qui, d'avance, ne sont guère considérés comme des endroits vivaces où la création, les contributions d'artistes talentueux restent indéniables. 

En validant cette nomination à la tête d'un Opéra pour lequel un artiste, dont ce n'est pourtant pas la spécialité est considéré comme légitime, le Ministère de la Culture franchit une nouvelle étape peu glorieuse dans l'histoire de sa pertinence, de sa raison d'être et de son évolution: en considérant, comme il vient de le faire, qu'art lyrique et art dramatique se valent et s'équivalent, c'est toute l'histoire des Arts, de leur évolution, de leurs prébendes, de leurs techniques, qu'il contribue à effacer et dénier. En les amalgamant, donc. Par ignorance?

Bien des décisionnaires et penseurs de la Culture avaient averti, dès les années 90 du siècle dernier, que l'avénement exponentiel des seuls administratifs à la tête de certaines institutions signait son renoncement à considérer que l'artiste doive primer en ces lieux. Ce qui n'a guère empêché, toutefois, que les choses évoluent dans le mauvais sens, malgré ces doctes avertissements. 

Ils n'auraient certainement pas songé ni imaginé que, deux décennies plus tard, c'est un tout autre bouleversement saccageant peu ou prou la notion même de spécificité des pratiques et techniques d'arts forcément différents, qu'il y aurait lieu de contester. Afin que les principaux intéressés (les artistes) et leurs complices ou ennemis (les spectateurs) puissent, tout de même, s'y retrouver et ne pas tout à fait considérer que les talents sont provisoires, capricieux et, surtout... interchangeables.

Bref, à défaut d'un nouvel Or du Rhin, les fanatiques et les artistes de l'Opéra devront se contenter de l'Or du Rhône en lequel le clinquant s'efforcera de ressembler à son prestigieux aïeul, quitte à ce que s'étranglent certaines ondines ici curieusement oubliées (la Parité a dû être noyée, entre temps, à croire que la direction d'Opéras ne peut être décidément qu'une seule affaire d'hommes) en murmurant éventuellement:

Traulich und Treu
ist's nur in der Tiefe :
falsch und feig ist,
was dort oben sich freu  (1)

 

(1): Tendresse et fidélité

seulement dans les profondeurs:

lâcheté et perfidie

en haut se réjouissent. 

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