Géopolitique à la truelle.

Cherchez l'intrus : Maduro est un dictateur qui ruine les vénézuéliens, Bachar el-Assad est un monstre qui gaze sa population, l'OTAN a empêché un génocide au Kosovo, Saddam Hussein construisait des armes de destruction massive, la Russie a annexé la Crimée.

truelle
D'intrus il n'y a pas. Toutes sont des informations biaisées voire fausses, destinées à masquer les véritables enjeux géopolitiques. Si l'affaire irakienne résonne différemment chez nous, c'est uniquement parce que la France s'est démarquée de la position américaine, à une époque où nous disposions encore de quelques reliquats d'indépendance. Indépendance aujourd'hui révolue, dont un des symboles est la vente en 2014 des turbines nucléaires d'Alstom à Général Electric. Nous sommes devenus les vassaux des américains.

A des années lumière du cliché de gendarmes du monde qui défendent partout liberté et démocratie, les Etats-Unis ont pour seul objectif de maintenir leur suprématie militaire, économique, technologique et culturelle. Les instruments de leur puissance sont divers, certains sont récents, ils mélangent soft et hard power, guerres classiques et guerres non conventionnelles. Dans  "Le dernier Mitterrand" de Georges-Marc Benamou, François Mitterrand, au crépuscule de sa vie, fait le constat suivant :  « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »

Leur panoplie est impressionnante : intervention militaire, coup d'Etat, embargo, exécutions, menaces, faux incidents aux frontières, corruption, financement des oppositions, financement d'ONG (qui n'en sont donc pas), sanctions financières à travers notamment le système Swift qu'ils contrôlent depuis 2001, attaques spéculatives contre la monnaie, asservissement par la dette, propagande médiatique, contrôle du net grâce aux géants numériques, cyberattaques, espionnage, coups montés judiciaires, menaces de trainer les dirigeants devant la cour de justice internationale (qu'ils ne reconnaissent pas donc personne ne peut les y trainer, eux), traités de libre échange avec leurs tribunaux d'arbitrage privés, extraterritorialité de leur justice grâce au dollar imposé par la force dans les échanges internationaux, structures supranationales sous leur coupe (FMI, banque mondiale, Otan, UE etc). Merci aux lecteurs de ce billet de compléter cette liste non exhaustive....

L'analyse géopolitique qui suit est volontairement simplifiée, comme le titre du billet l'indique. Mais pas pour autant caricaturale, en tous cas moins que la soupe servie par nos médias BHL-isés. Et puis, avec une truelle, on peut dessiner les principaux contours. La vérité, d'ailleurs, finit généralement par émerger, grâce aux lanceurs d'alertes (Assange, Snowden), aux déclassifications de documents secret défense ou au travail de journalistes indépendants. Il est très facile aujourd'hui de se renseigner sur les véritables raisons de la guerre en Syrie (1) ou de se convaincre que le plan de nettoyage ethnique par les serbes au Kosovo était une fake news. Mais lorsque la vérité éclate, elle est tellement différée et si peu médiatisée que justement .... elle n'éclate pas vraiment. Ce qui ampute l'esprit critique et permet la prochaine manipulation. Donc allons-y :

En Amérique du Sud, les Etats-Unis s'appuient sur les oppositions de droite et d'extrême droite qui partagent leurs intérêts ie la privatisation des matières premières. Tout gouvernement socialiste -lutter contre le communisme n'est plus d'actualité- qui s'aventurerait à nationaliser des pans de l'industrie pour financer une politique de redistribution est susceptible d'être renversé. A plus d'un titre, le Venezuela de 2019 est le Chili de 1973. Au Moyen-orient, il s'agit de faire main basse sur les hydrocarbures en promouvant n'importe quel type de régime favorable à leurs intérêts. Si cela s'avère impossible, on envoie l'armée pour détruire les structures étatiques et négocier directement avec les tribus locales. En Europe, ils profitent de l'affaissement des nations dans une Union européenne impuissante pour racketter et piller nos fleurons industriels. Plus à l'est, l'objectif est de réduire la zone d'influence de la Russie, en convertissant ses pays frontaliers et en les absorbant dans l'Union Européenne et l'Otan. Les révolutions colorées d'Ukraine et de Géorgie illustrent cette stratégie d'encerclement (2). En Asie, contenir la puissance chinoise est devenue leur priorité. 

Globalement, les Etats-Unis sont conscients de leur déclin et jouent leur va-tout pour maintenir leur avantage et accaparer un maximum de matières premières pendant qu'il en est encore temps (3). Concernant le pétrole par exemple, après l'Arabie saoudite, l'Irak et la Lybie, ils se tournent maintenant vers le Venezuela et l'Iran. Mais ce déchaînement de puissance coalise des pays émergents (Chine, Russie, Inde, Iran etc) qui sont déjà capables de les contester militairement et économiquement. Ces états souverains ne peuvent tolérer l'exportation de la justice américaine via le dollar, qui restera peut-être dans l'histoire comme le coup de force de trop.

Car le vent a tourné. Pour éviter d'éventuelles sanctions financières, russes et chinois développent leurs propres systèmes de transactions et la Chine met en place un équivalent asiatique du FMI et de la Banque mondiale. Et pour échapper à la justice américaine, ces pays se dédollarisent : ils vendent leurs bons du trésor américain, achètent de l'or, et commercent de plus en plus sans billets verts. Militairement, la Russie dispose de missiles de défense anti-aérienne surclassant l'armée américaine (qu'ils vendent à la Chine, l'Inde et l'Iran) et la Chine s'arme à toute vitesse. Quelques signaux laissent à penser qu'il est déjà trop tard : malgré les coups de menton de Trump, les Etats-Unis n'ont pas réagi aux attaques des raffineries saoudiennes, ils se désengagent du Moyen orient laissant le champ libre à l'Iran et la Russie et ne sont pas capables de faire respecter l'embargo sur le pétrole iranien dont la Chine est fortement dépendante. Jamais cette dernière, et il en est de même pour la Russie, n'acceptera que l'Iran soit envahi.

Et les nuages s'amoncellent. L' Arabie saoudite semble au bord de l'implosion et il existe un sérieux doute sur la pérennité de ses réserves pétrolières. La dédollarisation et la fuite en avant des banques centrales (4) préparent une crise monétaire dont le grand gagnant devrait être la devise chinoise. Le front coalisé contre les américains dispose d'un avantage démographiquement écrasant, demain il devrait contrôler la plupart des matières premières et peut-être la monnaie mondiale. Et nous dans cette histoire? Les européens sont les seuls à pâtir des mesures de rétorsion contre la Russie, les seuls à subir l'extraterritorialité de la justice américaine (amende de 9 milliards pour la BNP, embargo iranien etc...). Au lieu de nous tourner vers la Russie, la Chine, ou l'Afrique, nous restons à la remorque de cet ami qui ne nous veut pas du bien, et dont nous serons bientôt les derniers souffre-douleurs. Pour couronner le tout, nous sommes dans le camp qui ressemble fort à celui des futurs perdants. De Gaulle doit se retourner dans sa tombe...

(1) Alain Juillet, ancien directeur de la DGSE :  https://www.youtube.com/watch?v=aUiW8oV7HAo

(2) Quitte à réactiver la guerre froide en plaçant des missiles à la frontière russe. Alors que la vocation première de l'OTAN est la défense, cette organisation, depuis la chute de l'URSS, est utilisée pour l'attaque (Kosovo, Moyen orient).  Pourtant elle aurait dû cesser d'exister avec la fin du Pacte de Varsovie. Rappelons aussi que Bush père avait promit à Gorbatchev que l'Otan ne s'aventurerait pas plus loin que l'Allemagne réunifiée.

(3) Wesley Clark, ancien général des forces armées américaines : https://www.youtube.com/watch?v=vE4DgsCqP8U

(4) Voir le billet : Pourquoi la crise mondiale se fait attendre

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