Réfugiés. Spectres contemporains de 14-18

L'expérience vécue par les soldats en 14-18 est sans doute l'un des fondements d'une mémoire européenne commune du XXe siècle. Le destin des millions d'hommes, de femmes et d'enfants déracinés par la guerre et ses multiples effets en Europe entre 1914 et le début des années vingt aurait pu, lui aussi, nourrir une mémoire européenne commune. Tel n'a pas été le cas. Anatomie d'un oubli.

A la manière des sources anciennes interrogées par les historiens dans leurs silences, les commémorations officielles du Centenaire de 14-18 disent par moments plus sur notre rapport à cette guerre par leurs silences et oublis que par leur discours. Un de ces angles morts est sans doute celui des millions de réfugiés de la guerre et de ses répliques de 1919-1923. Réfugiés, apatrides, indésirables et autres migrants demeurent donc bien à leur place: aux marges incertaines d'un passé pourtant situé au centre du paysage mémoriel du peuple français et de l'Europe.

Des réfugiés par millions

Pourtant, on ne peut qu'être frappé par un tel silence au vu du nombre de réfugiés parcourant l'Europe au lendemain de la Première Guerre mondiale. Homer Folks, directeur de la Croix Rouge américaine en France, à la fin de la Première Guerre mondiale: "Il y avait des réfugiés dans toute l'Europe. Pendant cinq ans, c'est comme si presque tout le monde devait partir ou attendait de le faire." (Cité par Bruno Cabanes, "Réfugiés. La catastrophe humanitaire", L'Histoire, juillet-août 2018, p. 68).

Famille de réfugiés belges traversant le Nord de la France en bicyclette en 1914. Agence Rol, Paris, 1914. Source: www.gallica.bnf.fr Famille de réfugiés belges traversant le Nord de la France en bicyclette en 1914. Agence Rol, Paris, 1914. Source: www.gallica.bnf.fr

Ces masses en déplacement qui traversent les frontières tracées par le feu et le sang sont des populations prises au piège de la guerre. En France, en Belgique, en Italie, tout comme dans les empires russe, allemand et ottoman, environ trois millions de personnes avaient dû quitter leur pays de naissance pendant la guerre. Suivant les estimations retenues par les travaux de démographie historique, la population en Europe, Russie d'Europe incluse, dépassait légèrement les 400 millions de personnes en 1900. (Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIIe siècle. t. I: Les structures du quotidien: le possible et l'impossible, Paris, A. Colin, 1979, p. 33). Les réfugiés représentaient donc pendant la guerre 3/400, soit 0,75% de la population européenne. A titre de comparaison, l'afflux de migrants (dont des réfugiés) en Europe de 2014 à la fin juin 2018 avait été proportionnellement trois fois moindre: 1,4 millions de migrants/réfugiés sont entrés en Europe en 2014-2018 (chiffres du Monde) sur une population de l'Union européenne de 512 millions en 2018 (donnée Eurostat), soit 0.27%. Trois fois moins sans compter la vague de réfugiés et de migrants en Europe après la cessation des combats en 1918 (et sans considérer dans le calcul de la proportionnalité les richesses disponibles). Car au cours de la "sortie de guerre" (Bruno Cabanes) les révolutions, les guerres civiles, les famines et les changements de frontières accélèrent et gonflent fortement ces migrations forcées.

Parmi tous ces réfugiés, trois groupes ressortent nettement dans la conscience des contemporains: les réfugiés russes (800 000) ayant fui la révolution (1917) et la guerre civile entre Rouges et Blancs (1918-1923); les quelque 700 000 rescapés arméniens du génocide (1915) éparpillés en Syrie, au Liban et en Égypte; enfin, les Grecs orthodoxes (1,3 million) et les musulmans grecs (385 000) échangés de force par leurs pays respectifs au terme de la Convention gréco-turque du 30 janvier 1923. A ces trois groupes, il faut ajouter les centaines de milliers d'Allemands de territoires amputés de l'Empire défait de Guillaume II suite au traité de Versailles (28 juin 1919), ainsi que les Hongrois qui reviennent en Hongrie après la chute de l'Empire des Habsbourg à l'issue de la guerre.

Village turc incendié par des soldats grecs lors de la retraite de l'armée grecque de l'Asie mineure en 1922. Agence Meurisse, Paris, 1922. Source: www.gallica.bnf.fr. Village turc incendié par des soldats grecs lors de la retraite de l'armée grecque de l'Asie mineure en 1922. Agence Meurisse, Paris, 1922. Source: www.gallica.bnf.fr.

 

Contemporains

Ces millions d'êtres qui parcourent l'Europe et le monde apparaissent comme nos contemporains et leur effacement mémoriel aujourd'hui semble être inversement proportionnel à leur contemporanéité au sens de Giorgio Agamben: "le contemporain est celui qui perçoit l'obscurité de son temps comme une affaire qui le regarde et n'a de cesse de l'interpeller, quelque chose qui, plus que toute lumière, est directement et singulièrement tourné vers lui. Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps." (Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain?, Paris, Payot & Rivages, 2008, p. 22).

Le témoignage d'Ozdrovski Roman ci-dessous, écolier russe exilé, revenant sur son parcours migratoire n'est-il pas, en fin de compte, similaire à celui des mineurs isolés afghans, syriens, irakiens et érythréens actuels? Remplaçons les dates, les lieux et les termes par leurs équivalents contemporains pour sentir qu'en réalité, ce témoignage d'un réfugié russe des années 1918-1923 doit aussi être lu comme un témoignage actuel.

"Je me souviens très bien, quand, pour la première fois, on m'a donné à la maison non pas autant de pain que je voulais mais autant qu'on en distribuait avec les cartes de rationnement. C'était en mai 1918. (...) A partir de ce moment-là, la faim a commencé. (...) A l'automne 1921, j'ai décidé de partir à l'étranger illégalement. J'ai traversé la frontière sans incident. Je me suis retrouvé en Pologne. Mais qu'est-ce que j'ai pu regretter d'avoir quitté la Russie! Je suis le katsap [terme péjoratif désignant les Grand-Russiens] que tous les Polonais détestent. (...) En août 1923, grâce aux soins de gens qui ont été très bons pour moi, je suis arrivé à Trebova en Moravie." (Cité par Bruno Cabanes, "Réfugiés. La catastrophe humanitaire", L'Histoire, juillet-août 2018, p. 70.).

Accueils

L'accueil des réfugiés et des apatrides n'est pas allé sans tensions. Les Grecs du Pont, de "Constantinople", de la Thrace, de Smyrne et de l'Asie mineure sont arrivés massivement à Athènes et Thessalonique après la catastrophe nationale qu'a été la défaite grecque face à la Turquie de Kemal Atatürk en 1922. Les réactions xénophobes ne se sont pas fait attendre face aux "envahisseurs" qui composaient le cinquième de la population grecque dans les années 1920. La toponymie urbaine de plusieurs villes en Grèce porte la trace de cet afflux, comme la commune "Nouvelle Smyrne" au sud de l'agglomération athénienne, ou encore le quartier "Nouvelle Smyrne" au nord-est de Larissa. De même, les réfugiés russes sont rejetés en Pologne et les Juifs russes sont méprisés par les Juifs allemands assimilés comme des Ostjuden, c'est-à-dire des "Juifs de l'Est".

Pourtant, cette xénophobie n'a pas empêché de réaliser un progrès dans la construction d'un droit humanitaire pour les apatrides. A la tête du Haut-Commissariat aux réfugiés de la Société des nations (SDN), en 1920, le Norvégien Fridtjof Nansen parvient à créer un passeport pour les "apatrides": mot qui apparaît en français en 1928 et qui désigne ces personnes qu'aucun État ne considère comme ses ressortissants. Ce "passeport Nansen" confère aux apatrides une identité et une certaine garantie pour pouvoir circuler.

Fridtjof Nansen assistant à la distribution d'aide alimentaire en Russie, 1921-1922. Agence Rol, Paris, 1921-1922. Source: www.gallica.bnf.fr. Fridtjof Nansen assistant à la distribution d'aide alimentaire en Russie, 1921-1922. Agence Rol, Paris, 1921-1922. Source: www.gallica.bnf.fr.

La comparaison de l’œuvre de Nansen au sein de la SDN dans les années 1920 avec les régressions répétées des États membres de l'Union européenne en matière de droit humanitaire et de droits fondamentaux fait clairement ressortir ce que le sociologue Norbert Elias appelait un "processus de décivilisation" à l’œuvre aujourd'hui. Le destin tragique de l'Aquarius en Méditerranée en 2018 tout comme les ventes de migrants sur un marché d'esclaves en Libye, filmées par CNN en 2017, constituent donc ses symptômes les plus flagrants.

Comprendre la crise de l'" Aquarius " en trois questions © Le Monde
 

Tout se passe donc aujourd'hui en Europe comme si "le monde du capitalisme décadent [était] surpeuplé" (Léon Trotsky, 1940), alors que l'Europe en ruines, en deuil et en révolution à la sortie de la Première Guerre mondiale ne l'était paradoxalement pas.

Nations

Il est un dernier aspect des réfugiés de la Première Guerre mondiale et de ses répliques périphériques de 1918-1923 qui a travaillé le XXe siècle et qui ne semble pas prêt de nous quitter. Il s'agit de l’État-nation pensé comme un État ayant une composition ethnique homogène. Principe extrêmement plastique car nous le retrouvons autant dans le "principe des nationalités" des "Quatorze points" (1918) de Woodrow Wilson que dans le droit à l'autodétermination des peuples de Lénine; autant dans le projet génocidaire du gouvernement nationaliste des Jeunes turcs à l'encontre des Arméniens que dans le transfert forcé des populations orthodoxes et musulmanes entre la Grèce et la Turquie au terme de l'accord de 1923.

Cette façon de penser la nation et les différents programmes politiques qui s'en inspirent rompent définitivement avec la nation pensée à la manière de 1789, c'est-à-dire comme projet politique, comme l'illustre l'article 3 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen: "Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément." Cette rupture dans les nationalismes se situe à l'origine à la fin du XIXe siècle lorsque ces courants de pensée passent à droite dans le paysage politique. (Voir Eric Hobsbawm, Nations et nationalismes depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992).

Cette transformation "ethniciste" de la nation prenait notamment appui sur les cultures de guerre construites et diffusées à grand renfort de propagande pendant toute la durée du conflit. Comme l'ont montré Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker dans 14-18. Retrouver la guerre (Paris, Gallimard, 2000), la "race" devenait au cours de la guerre la matrice à partir de laquelle était pensé l'effort de guerre, ce dernier devenant littéralement une "croisade nationale".

Vingt ans après l'armistice du 11 novembre 1918, l'Allemagne nazie revendiquait l'annexion des Sudètes en Tchécoslovaquie sur la même base de la nation ethniquement homogène. De même pour l'Anschluss de l'Autriche. Les guerres de l'ex-Yugoslavie dans les années 1990 de même que la montée des extrêmes droites nationalistes (antisémites et/ou islamophobes) à travers l'Europe démontrent incontestablement que ces fantômes de 14-18 sont toujours parmi nous.

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