Trois leçons des débats de mercredi soir sur Médiapart

Ce genre d’émissions fait plaisir à entendre car les acteurs clés sont mis en position de réfléchir à leurs stratégies. Trois points qui me paraissent être retenus : moment Thatcher ou pas, finance ou industrie, formes d'action gagnantes.

Ce genre d’émissions fait plaisir à entendre car les acteurs clés sont mis en position de réfléchir à leurs stratégies. Trois points qui me paraissent être retenus :

1/ Macron n’est pas un "moment Thatcher" mais plutôt la queue de comète du premier moment Thatcher prolongé pendant près de 40 ans de libéralisme effréné (discussion syndicalistes et politiques). C’est ce qui fait la violence et une forme d’absurdité de la politique Macron. Depuis Thatcher, le capitalisme financier a pris les commandes ( ce qui était le but) et c’est à son service qu’est Macron, avec des références à un monde qui n’a que faire des « partenaires sociaux », qui ne raisonne qu’en toute « objectivité » de ses algorithmes budgétaires, et qui a adopté le libéralisme autoritaire en profitant de l’aubaine du terrorisme pour construire avec l’état d’urgence entré dans la loi une police et non plus une politique autoritaire extrême ( Chamayou). Mais l’absurdité tient au fait que ce libéralisme qui a gagné la lutte des classes (dixit Warren Buffett) a montré ses limites partout avec la misère engendrée, l’absence de croissance, la dérive des services publics, la mise en crédit de tous pour générer des crises majeures comme celle de 2008. C’est pourquoi leur argumentaire est toujours aussi réduit, comme l’application tardive d’un dogme qui est en train de perdre toute sa crédibilité, surtout quand il s’agit de traiter des problèmes de long terme et structuraux comme le changement climatique. Bref, la troisième lame du rasoir du libéralisme fait mal parce qu’elle est usée (voir mon billet de blog sur la start-up nation et les trois lames du néolibéralisme)

 

2/ Macron sert les intérêts du capitalisme financier au point même d’ignorer ceux du capitalisme industriel (discussion entre politiques). Que l’on bloque les flux industriels de personnes voire même de marchandises ne le perturbe pas tant que les flux financiers et médiatiques fonctionnent. Ce sont les limites des actions et des stratégies actuelles mais aussi leur atout. Les blocages devraient pouvoir viser aussi les flux qui affectent directement la finance par des hacks notamment. Mais il est aussi possible d’augmenter la puissance des blocages des flux industriels et marchands pour mettre les dirigeants de ces secteurs en porte-à-faux vis-à-vis des représentants du capitalisme financier au point de leur dire « arrêtez vos conneries ». Rappelons que le MEDEF n’avait pas demandé de réforme, que tant qu’on n’augmente pas les cotisations, les patrons sont OK pour le statu quo comme pour le changement et que cette réforme ne sert au finale que la souplesse de gestion de l’Etat (les points dont on peut réduire la valeur à volonté) et la dérive vers la capitalisation qu’attendent tous les gestionnaires de fonds et les assurances. Il y a là un double levier : attaquer plus directement la finance et provoquer la division entre segments différents du capitalisme.

 

3/ Les pistes d’action traditionnelles sont insuffisantes mais on ne sait pas quoi mettre à la place (le bouton de la grève générale qui n’existe pas, discussions entre syndicalistes et entre politiques). Même si tous reconnaissent qu’il faut tenter un élargissement pour espérer un succès du mouvement ( et non la rentrée à la niche comme après les 8 manifs gigantesques de 2010 qui m’avait beaucoup marqué), l’incapacité à imaginer des actions plus percutantes était très nette. Or, ce sont les actions de secteurs professionnels qui prennent le devant de la scène médiatique en ce moment (les lancers de robe, de blouse blanche, de livres scolaires, les chants, etc.) et ce n’est pas anecdotique : cela permet de gagner les esprits, de montrer que l’hégémonie morale du libéralisme (Ruffin en a parlé) et des gouvernants ou des hiérarchies qui les soutiennent ne fonctionne plus et cela contribue à propager cette insolence vitale. Mais plus généralement, cette incapacité à imaginer des formes de convergence et de batailles décisives était déjà le cas des gilets jaunes car c’est la culture du chaos qui finit par s’imposer. Voir mon billet de blog sur « l’apologie du chaos connecté » pour soutenir cette créativité mais aussi pour faire se déplacer la peur vers le camp d’en face. Mais cela supposerait aussi des formes d’action plus ouvertes sur le public, qui bloque les profits tout en facilitant la vie des usagers (type ouverture de barrières de péage toujours très bien reçues, les réouvertures de compteurs EDF bloqués, etc.). Car il faut au moins augmenter la sympathie présente des publics mais atténuée par les effets des blocages, sympathie qui ne pourra pas se transformer en mobilisation active. Dans tous les cas, ce ne sera pas bref et violent mais persistant et minant.

 

Un point annexe bien souligné par le représentant de la CGC: ce pouvoir d'une oligarchie technocratique a une capacité à raisonner dans sa bulle et à tordre la langue tout-à-fait impressionnante. La réforme devrait comme plusieurs l'ont dit être appelée une contre-réforme puisqu'elle revient sur des acquis et n'améliore rien pour les salariés. Mais tous les mots et les raisonnements sont pipés comme dans cette lettre de cadrage où l'on ne doit pas toucher au coût du travail dans les "négociations" à venir, ce qui enterre toute discussion avant même de la commencer (mais rien sur les dividendes par exemple!)

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