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Billet de blog 27 juil. 2022

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Israël et l'apartheid : entre deux feux

À ma droite, les censeurs en tous genres du projet de résolution de la NUPES condamnant le régime d'apartheid israélien. À ma gauche, des représentants (autoproclamés) de la cause palestinienne sur Twitter excluant du mouvement de solidarité quiconque n'est pas d'accord avec cette définition. Il ne faut pas se tromper d'ennemis.

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IL NE FAUT PAS SE TROMPER D'ENNEMIS

Le projet de résolution des députés de la NUPES sur le régime d’apartheid israélien (1) continue à faire débat. J’ai déjà exposé ici les raisons pour lesquelles je la soutiens et pourquoi ses plus bruyants détracteurs me paraissent soit incultes, soit malhonnêtes (2). Mais il me faut y revenir car, ces derniers jours, j’ai l’impression d’être pris entre deux feux.

Le premier feu est alimenté par les habituels inconditionnels d’Israël, prêts à tout pour protéger celui-ci contre une accusation d’apartheid désormais développée par Betselem, Human Rights Watch et Amnesty International. À défaut d’arguments sérieux, ils en utilisent un usé jusqu’à la corde : le chantage à l’antisémitisme. Toute critique de la politique de Lapid relèverait de la haine anti-juive. Comme si toute critique de la politique de Poutine était anti-Russe, de Xi Jinping anti-Chinoise et de Macron… anti-Française ? Je le répète, cette diffamation n’est pas seulement obscène, mais aussi dangereuse : elle banalise le danger, bien réel, du racisme et de l’antisémitisme.

Une expression focalise les critiques: celle de « groupe racial ». Car le texte des députés évoque « un régime institutionnalisé d’oppression et de domination systématique par un seul groupe racial ». Présenter en 2022 les Juifs israéliens comme un « groupe racial » choque en effet. Sauf qu’il y a 74 ans, le 14 mai 1948, la Déclaration d’Indépendance d’Israël recourait au même concept pour promettre que le nouvel État « assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ». Hélas, la nouvelle loi constitutionnelle, adoptée le 19 juillet 2018, bafoue ouvertement ce beau principe: elle a remplacé la notion d’« État juif et démocratique » par celle d’« État-nation du peuple juif », son article 1 affirmant que « seul le peuple juif a droit à l’autodétermination nationale en Israël ».

Comme par hasard, les censeurs du projet de résolution font mine d’ignorer que la législation officielle définissant la nature de l’État d’Israël grave donc l’apartheid dans le marbre constitutionnel.

De même, ils « oublient » que l’expression « groupe racial » se trouve aussi bien dans l’article 2 de la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 30 novembre 1973 (3), que dans le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) du 17 juillet 1998 (4). Mais n’insistons pas : ils seraient capables d’accuser l’ONU de racisme !

Aux apologues traditionnels de Tel-Aviv s’est ajoutée, cette semaine, une voix inhabituelle, celle de Christian Piquet, éternel transfuge - de l’Hachomer Hatzaïr à la Jeunesse communiste, puis à la Ligue, à l’Organisation communiste Révolution et à la LCR, ensuite au Front de gauche et finalement (?) au PCF, où, membre du Comité exécutif, il passe pour un proche de Fabien Roussel (signataire du projet de résolution). Son texte est particulièrement révulsif, venant d’un militant au fait du dossier israélo-palestinien dont on ne peut invoquer l’inculture en la matière pour expliquer la volte-face : il reprend tous les poncifs du genre pour dénoncer « une détestation d’Israël dont chacun sait qu’elle a tôt fait de se muer en haine des Juifs (5) ».

L’autre feu brûle plutôt sur Twitter. Il est le fait de quelques représentants (auto-proclamés) de la cause palestinienne. Comme moi, ils défendent l’analyse du régime israélien en termes d’apartheid. Mais avec une différence majeure.

Comme je l’écrivais dans mon blog de Mediapart, « personne ne détient la vérité absolue, pas plus moi que quiconque. Je ne confonds pas les incultes ou malhonnêtes dénoncés ci-dessus avec les points de vue - que je respecte - des ami(e)s doutant qu’Israël soit vraiment un État d’apartheid, ou que la référence de fait à l’expérience de l’Afrique du Sud soit pertinente, ou encore qu’il soit productif de soulever cette question. À une condition cependant: que ce désaccord soit argumenté et lesdits arguments sourcés. »

À cette démarche ouverte, les tweets que j’évoque opposent une démarche fermée. Certains le font sincèrement, d’autres dissimulent mal des arrière-pensées politiciennes. Parfois perce même, me concernant, un « racisme anti-vieux » qui, à mes yeux, ne vaut guère mieux que les autres formes de racisme. Le plus souvent, ils ne cherchent pas à convaincre, mais à condamner : quiconque ne partage pas leur analyse n’a pas sa place dans le mouvement de solidarité avec la Palestine. Et, comme par hasard, ils concentrent leur tir, non sur la droite et l’extrême droite israéliennes ainsi que sur leurs défenseurs français, mais sur les sionistes de gauche, jugés - selon les tweets - « aussi » voire « plus » dangereux. J’ai souvent écrit que les sionistes de gauche sont en général plus sionistes que de gauche, mais pas au point de passer sous silence les responsabilités de la droite sioniste…

Leur cible favorite est Charles Enderlin. Certes, notre confrère n’accepte pas la définition du régime israélien comme un régime d’apartheid. Reconnaissons cependant que, contrairement aux propagandistes que j’ai mis en cause plus haut, il appuie son refus sur un exposé argumenté (6). Personnellement, je ne suis pas d’accord avec lui, et nous en discutons régulièrement - et cordialement. Mais ce désaccord ne saurait justifier qu’on le traite en adversaire, voire en ennemi. Ceux qui l’attaquent de manière parfois presque obsessionnelle n’ont, en général, guère de mémoire du long combat de et pour la Palestine. Sinon, ils sauraient que c’est un des journalistes qui, depuis des années, a fait le plus honnêtement son travail. Qui, par exemple, a diffusé les images de la mort de Mohamed Al-Dura et l’a payé d’années d’insultes de menaces et de procès ?

Au-delà d’Enderlin, c’est une question majeure que ces tweets posent. Pour arracher des droits égaux et bâtir ainsi une paix durable, les Palestiniens ont besoin de tous ceux qui condamnent la politique israélienne à leur égard et se prononcent pour leur droit à l’autodétermination - radicaux et modérés. La radicalité n’a de sens que si elle va de pair avec l’efficacité. Bref, l’effort pour convaincre, sur la question de l’apartheid comme sur les autres, doit permettre de rassembler, pas de diviser.

À quoi servirait une poignée de sympathisants purs et durs s’ils n’étaient pas capables de mettre en mouvement des opinions dont tout indique qu’elles n’ont jamais été aussi favorables à la cause palestinienne. Quand 58 % des Français déclarent avoir une « mauvaise image » d’Israël et 69 % une « mauvaise image » du sionisme, la seule question qui vaille, c’est : comment mobiliser le plus largement possible ?

Dominique Vidal.

NOTES :

(1) https://www.assemblee-nationale.fr/.../l16b0143...#

(2) https://blogs.mediapart.fr/.../apartheid.../commentaires

(3) https://www.lsdh.ch/.../12.-Convention-internationale-sur...

(4) https://legal.un.org/icc/statute/french/rome_statute(f).pdf

(5) http://christian-picquet.fr/.../la-resolution-qui-ne.../

(6) https://charlesenderlin.com/2022/04/30/israel-et-lapartheid/

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