Technocratie managériale (3): hégémonie culturelle et perte du monde humain

Au-delà de la sphère du soin, l’emprise de la technocratie managériale traduit un véritable changement de paradigme civilisationnel, avec des effets majeurs tant sur le plan des subjectivations individuelles que collectives. Le règne des experts technocrates se substitue désormais au Politique et tue la démocratie à bas bruit…

« Tout porte à croire que l’on peut traverser la vie en expert d’à peu près n’importe quoi en se contentant de petits mmmhhh pénétrés accompagnés de sourcils froncés » (Fab Caro)

 

Cette prégnance de l’idéologie managériale et technocratique s’étend bien évidemment au-delà de la sphère du soin. En tant que fait social total, elle tend à envahir tous les secteurs d’activités, à parasiter les esprits, tant au niveau individuel que collectif, et à reconfigurer les subjectivités. Ainsi, les individus deviennent de plus en plus conformes aux procédures managériales à mesure qu’ils s’appréhendent à travers ce type de filtres, à force d’être investis sur un mode algorithmique et protocolaire dès le plus jeune âge. Dès lors, on peut légitiment s’inquiéter d’une forme de dérive civilisationnelle. Cette gouvernance des experts, via notamment l’expansion d’agences technocratiques sans contre-pouvoir, constitue sans doute une menace sérieuse pour notre système démocratique, ainsi qu’une régression manifeste par rapport à l’idéal d’émancipation et d’autonomie issu des Lumières. Le management veut effectivement écraser les luttes, l’esprit critique, les résistances, au nom du Bien et du Vrai. La plèbe n’a plus qu’à faire confiance ; on s’occupe de vous, de la meilleure façon qui soit, en s’appuyant sur des preuves et des expertises. Il n’y a plus qu’à suivre les recommandations et tout ira bien, puisqu’on vous le dit…

« Cette opposition entre la vision à long terme de l'«élite» éclairée et les pulsions à courte vue du peuple ou de ses représentants est typique de la pensée réactionnaire de tous les temps et de tous les pays; mais elle prend aujourd'hui une forme nouvelle, avec la noblesse d'Etat, qui puise la conviction de sa légitimité dans le titre scolaire et dans l'autorité de la science, économique notamment: pour ces nouveaux gouvernants de droit divin, non seulement la raison et la modernité, mais aussi le mouvement, le changement, sont du côté des gouvernants, ministres, patrons ou «experts»; la déraison et l'archaïsme, l'inertie et le conservatisme du côté du peuple, des syndicats, des intellectuels critiques » (Pierre Bourdieu, décembre 1995).

« C'est cette certitude technocratique qu'exprime Juppé, lorsqu'il s'écrie: «Je veux que la France soit un pays sérieux et un pays heureux.» Ce qui peut se traduire: «Je veux que les gens sérieux, c'est-à-dire les élites, les énarques, ceux qui savent où est le bonheur du peuple, soient en mesure de faire le bonheur du peuple, fût-ce malgré lui, c'est-à-dire contre sa volonté; en effet, aveuglé par ses désirs, dont parlait le philosophe, le peuple ne connaît pas son bonheur - en particulier son bonheur d'être gouverné par des gens qui, comme M. Juppé, connaissent son bonheur mieux que lui.» Voilà comment pensent les technocrates et comment ils entendent la démocratie ».

Dans le domaine de la santé, le néomanagement introduit dans les services publics depuis plusieurs décennies n’a pas véritablement bousculé l’ordre bureaucratique et hiérarchique : aux anciens mandarins régnant tels des despotes sur leur service se sont substitués des bureaucrates flottants, imposant partout leur tyrannie managériale et uniformisante. Néanmoins, ces transfert d’autorité ont également implanté des logiques concurrentielles de marché et ont induit toujours plus de précarisation, de dé-collectivisation, de mise à mal des formes organisées et instituées du travail (syndicats, droit du travail, protection sociale, etc.). De fait, le secteur de soin ne se prête absolument pas à la fable d’un management « cognitif », « réticulaire », « dématérialisé », promouvant l’illusion d’une autonomie des acteurs, de liberté et d’initiatives dans l’organisation du travail - sous condition de rendement et d’exploitation plus informelle…

Dès lors, les pratiques soignantes sont d’un côté assujetties à une organisation très verticalisée et bureaucratique, tant vis-à-vis de l’administration hospitalière ou des organismes de gestion que des agences de tutelle ; et, de l’autre côté, les impératifs de productivité, de (pseudo-) rationalisation, de responsabilisation, d’engagement, de rendement, s’imposent toujours davantage à des acteurs individualisés, isolés, privatisés - alors même que leur activité se trouve de plus en plus protocolisée et taylorisée.

Il faudrait dont s’investir, se responsabiliser, incorporer des modes opératoires déconnectés des pratiques, obtempérer, se dissoudre, oublier ce que l’on fait en le faisant encore plus, tout en étant systématiquement considéré comme une variable d’ajustement, comme la source des erreurs, des dysfonctionnements, des écarts vis à vis de ce qui avait été planifié, de ce qui aurait dû être sans ce maudit facteur humain.

Au fond, on observe là à l’œuvre une logique de bureaucratisation extensive, de plus en plus déconnectée de la réalité des pratiques, du sens, du comment, du pourquoi…Le fantasme des managers technocrates est effectivement d’aller toujours plus vers une forme d’abstraction, de logique pseudo-rationnelle de contrôle, en dépit des « situations de terrain ».

Comme le suggérait Cornélius Castoriadis, la bureaucratie est une institution hétéronome de la société reposant sur l’intériorisation d’une hiérarchie rigide. Ce type de socialisation nie toute possibilité d’ingérence ou d’autonomie de la part des acteurs, puisque l’orientation est l’apanage exclusif des dirigeants / managers ; concentration des moyens, détention du sens, la domination s’institue alors comme véritable emprise de l’imaginaire social. En arrière-plan, c’est effectivement une signification imaginaire sociale propre au capitalisme qui tend à s’étendre de façon uniformisante : celle d’une maîtrise instrumentale infinie et d’une capacité à tout prévoir et planifier en flux tendu.

« A cette signification imaginaire sociale « correspondent de nouvelles attitudes, valeurs et normes, une nouvelle définition sociale de la réalité et de l’être, de ce qui compte et de ce qui ne compte pas. »

Dès lors, le système technocratique et managérial fonctionne de plus en plus comme une entité sociale close sur elle-même et autoreproductrice, imposant ses propres normes, transformant l’environnement et les pratiques. Ainsi, il faut effacer tous les « bruits et frottements » liés à l’activité humaine, écraser le potentiel créateur des individus et des collectifs. Le fantasme arrogant de pseudo-positivité suppose de sacrifier les potentiels instituants, les pratiques altératrices, au bénéfice de prescriptions et de procédures reproduisant du même à travers un fondement quasi divinisé- en tout cas non questionnable, puisqu’on se situe là dans le registre du Vrai et du Bien.

Selon Castoriadis, l’emprise bureaucratique n’est donc pas le simple exercice d’un pouvoir normatif des administrations, des managers et des experts : il s’agit également d’un système de réduction globale du sens, d’absorption de la qualité d’une activité au profit du rendement, et d’une appréhension algorithmique du social, à prétention universelle et objective.

Or, « le point de vue « universel » de la direction est en fait un point de vue particulier ; c’est le point de vue à la fois partial et partiel d’une couche particulière, qui n’accède qu’à une partie de la réalité, qui vit une vie à part de la production effective, qui a des intérêts propres à faire valoir » (Cornelius Castoriadis, « Sur le contenu du socialisme, III » in L’expérience du mouvement ouvrier 2).

Ainsi, en dépit de leurs prétentions scientifiques, de leurs revendications d’une neutralité axiologique en faveur de la performance, les managers technocrates en viennent finalement à s’abstraire de plus en plus de la singularité et de la spécificité des activités humaines. Tout doit désormais se gérer sur un mode entrepreneurial, gestionnaire, indépendant des réalités impliquées et de leurs conséquences sur des existences incarnées.

« La bureaucratie dirigeante ne sait pas ce qu’elle doit diriger : la réalité de la production lui échappe, car cette réalité n’est rien d’autre que l’activité des producteurs et les producteurs n’informent pas les dirigeants, capitalistes privés ou bureaucrates, sur ce qui a lieu réellement » - même si, par exemple, les ARS prétendent pouvoir se rendre compte des situations sanitaires concrètes à partir d’indicateurs aussi partiels, que partiaux et insuffisants….On sait mieux que vous, notre présentation Power Point le prouve, avec ses jolis graphiques

Alors même que toute activité humaine, qui plus est dans le domaine du lien et du soin, suppose l’engagement personnel et collectif des acteurs, les gestionnaires souhaiteraient justement pouvoir annihiler ce facteur humain et relationnel. Là se situe une forme de contradiction indépassable, et sans doute fatale, dans ces modalités organisationnelles déshumanisées visant uniquement le rendement, la transparence, l’efficacité, la reproductibilité, l’interchangeabilité, en niant ce qui fait le cœur de toute activité, son ancrage, ses enjeux contextuels, les personnes qui l’animent, etc.

Ainsi, la bureaucratisation constitue-t-elle une forme de socialisation incohérente et vouée à l’échec, car aboutissant à la destruction des pratiques, à la nécessité d’exclure toujours plus la réalité des acteurs, d’accentuer leur désappropriation, tout en exploitant et en favorisant leur engagement, ou plutôt leur servitude volontaire à des procédures ayant perdu tout sens.

On en arrive alors à promouvoir des praticiens qui évaluent et cotent avant tout autre chose ; à des « agents » qui réalisent des toilettes à la chaîne, avec un casque sur les oreilles pour éviter de rentrer en lien et maintenir la cadence ; au respect des protocoles avant le respect des personnes ; à une surenchère dans les actes rentables et automatisés de diagnostic, de prescription, de production de données.

Et on oublie le soin….

Trois petits exemples illustratifs récents : un représentant d’association intervenant auprès d'un public en situation de grande précarité réussit à trouver par lui-même des financements pour déployer en réseau des interventions concrètes et nécessaires sur le plan médical…En toute logique, son interlocuteur à l’ARS le sermonne vertement : « ce n’est pas ainsi qu’on doit faire »…Le respect de je-ne-sais-quel Commandement mystérieux doit donc prévaloir sur la pertinence des interventions, sur la créativité, sur l’autonomie des acteurs engagés…

Autre situation : sur un HDJ accueillant des adolescents et jeunes adultes autistes, l’équipe réussit à construire un projet d’orientation en foyer pour deux de leurs patients. Cette perspective parait extrêmement ajustée, tant du point de vue des professionnels que des bénéficiaires, avec la satisfaction de pouvoir promouvoir de réelles possibilités d’autonomisation sur le long terme. Mais…c’était sans compter l’intervention de la responsable de je-ne-sais-quelle commission cas complexes de la MDPH, qui, a posteriori, vient fortement exprimer son dépit de ne pas avoir été sollicitée, et qui se trouve donc contrainte de mettre à mal tout un travail interinstitutionnel et thérapeutique…La primauté des pouvoirs hiérarchiques prime avant toute chose….

Dernier exemple : celui d'un enfant présentant des troubles comportementaux massifs, avec retard de développement et difficultés très importantes de socialisation. La dyade mère / fils s'avère très fusionnelle et un des enjeux du travail thérapeutique a été de permettre l'émergence de quelques espaces de séparation et de triangulation, avant d'en arriver à ce que la maman accepte l'éventualité d'une orientation en établissement spécialisé, à condition que celui-ci soit suffisamment proche et rassurant pour elle comme pour son fils. Et là, stupeur, nous recevons la notification de la MDPH, qui nous propose, entre autres, un IME dans la Sarthe, à 300 km, ou d'autres établissements qui n'existent plus depuis déjà plusieurs années...Merci du coup de pouce les gars, grâce à vous, ça avance....Enfin, de leur côté, ils ont fait leur boulot, sur le papier, c'est notifié, archivé, cas suivant!

D’une certaine façon, on pourrait faire l’hypothèse que le tournant du management technocratique vient ressusciter certaines aberrations bureaucratiques ayant tragiquement œuvré dans les régimes « communistes » caractérisés par un capitalisme d’État, même si cette emprise s’exerce actuellement de façon plus fragmentée.

Toute proportion gardée, peut-on comparer la gestion actuelle du système hospitalier à ce qui a pu se passer lors de l’accident nucléaire de Tchernobyl?...

Franchement, la comparaison n’est pas si tarabiscotée, si l’on considère par exemple la poursuite implacable de la politique de fermeture des lits d’hospitalisation dénoncée par Rachel Knaebel, contre vents et marées, et vagues épidémiques…

En mai, le ministre de la Santé Olivier Véran affirmait qu’il fallait « sortir du dogme de la fermeture des lits » ; six mois après, aucune inflexion dans les plans de “restructuration” et de restriction des moyens – alors même que l’hôpital est plus exsangue que jamais….

Là, on se dit tout de même que la perte d’ancrage avec le réel peut tout de même poser quelques petits soucis….

 

D’après Jean Baudrillard, le « Principe de réalité », la réalité objective et le processus de reconnaissance qu’elle appelle tendent progressivement à disparaitre, en faveur d’une forme d’opérationnalité, de virtualité extensive, ou plus rien ne reste « hors champ ». Il s’agit là d’une forme d’actualisation totale et permanente des choses, de simultanéité qui en arrive à spectraliser les existences.

« Aujourd’hui, nous jouons avec la disparition dans un monde qui, désormais, effectivement n’est plus réel au sens traditionnel du terme, un monde qui n’a plus d’objectivité, qui n’a plus de certitude, de véritable principe de rationalité ».

« Au début il y a un système de représentation de l’objet par le signe. Puis, à un moment donné, il y a une prédominance du signe qui, de plus en plus, élimine la référence objet. Et là on entre dans une phase de la simulation qui suppose la disparition du réfèrent. Le signe fonctionne alors pour lui-même ».

Mais, pour Baudrillard, on a désormais dépassé ce stade de « meurtre du réel » où, dans le domaine de la simulation, les signes ne fonctionnent plus que les uns par rapport aux autres. Dorénavant, « c’est le signe lui-même, en termes de médium de représentation, c’est-à-dire le langage, qui est perdu. C’est le meurtre du signe qui devient aujourd’hui l’enjeu. Et je crois que dans le virtuel le signe a disparu. On dépasse le meurtre du réel, pour atteindre la disparition même du signe comme représentation, c’est-à-dire encore comme dialectique jusque dans ses excès simulateurs. Ou alors, on est à un stade tellement avancé de la simulation qu’elle met purement et simplement fin au signe lui-même, à la représentation ».

A partir de là, le meurtre du signe lui-même nous ferait entrer dans une forme de pure opérationnalité, qui n’aurait même plus besoin de la représentation.

Dans le monde du management technocratique, on appréhende des courbes, des chiffres, des tableaux, des indicateurs, sans se soucier de ce qui devrait être représenté, signifié. Or, « pour qu’il y ait une légitimité de la souveraineté, il faut des signes qui veulent dire quelque chose, où il y a quand même du sens. Le système actuel est bien au-delà ».

« Tout est chiffrage, déchiffrement, tout passe dans le binaire, le digital, et plus du tout dans le significatif, le sémiologique. Le signe, la sémiologie et les systèmes de représentation disparaissent, en même temps que le social disparaît de la sociologie. Au profit de quoi ? Je ne vois pas d’autre terme que l’opérationnalité, la performance automatique, une écriture automatique du monde ».

Les managers déploient leur expertise et leur gouvernance sans avoir à se soucier d’une quelconque forme de signifiance : de fait, sont brandis des concepts idéologiques qui ne se réfèrent à rien, qui ne veulent rien dire ; de pur slogan…Inclusion, réhabilitation, désinstitutionnalisation, virage ambulatoire…De tels fétiches radicaux, drapés de l’étoffe du positif, viennent remplacer tous les signes, et toutes les réalités.

Et, comme l’énonce Baudrillard, « le fétichisme est une cristallisation absolument opérationnelle, un objet incontestable, il est là, il ne signifie rien et il est investi de tout ».

En dehors de ces ancrages et de ces aspérités, de ces amarres, il n’y a plus aucune distance : la virtualité managériale et technocratique imprègne les existences, et éclipse leurs drames et leurs incarnations.

« On est maintenant dans l’immersion forcée. On est même plus en position de spectacle, d’aliénation ou de dépossession. Nous sommes immergés, devenus un medium automatique des choses sans plus de possibilité de se distancier ».

 

Dès 1933 (“Allons-nous vers la révolution prolétarienne ?”) Simone Weil avait analysé les prémisses de cette évolution bureaucratique du social.

De fait, elle pointait déjà une tendance accentuée à la spécialisation restreinte, entendue dans le sens d’une capacité à reproduire, sans comprendre, les mêmes procédures, déconnectées d’un sens plus global.

« Dans presque tous les domaines, l'individu, enfermé dans les limites d'une compétence restreinte, se trouve pris dans un ensemble qui le dépasse, sur lequel il doit régler toute son activité, et dont il ne peut comprendre le fonctionnement. Dans une telle situation, il est une fonction qui prend une importance primordiale, à savoir celle qui consiste simplement à coordonner ; on peut la nommer fonction administrative ou bureaucratique ».

L’image de l’usine qu’elle décrivait alors semble désormais s’être diffusée à l’ensemble des institutions collectives, en particulier dans le domaine du soin : « la rapidité avec laquelle la bureaucratie a envahi presque toutes les branches de l'activité humaine est quelque chose de stupéfiant dès qu'on y songe. L'usine rationalisée, où l'homme se trouve privé, au profit d'un mécanisme inerte, de tout ce qui est initiative, intelligence, savoir, méthode, est comme une image de la société actuelle. Car la machine bureaucratique, pour être formée de chair, et de chair bien nourrie, n'en est pas moins aussi irresponsable et aussi inconsciente que les machines de fer et d’acier ».

  Ainsi, l’emprise technocratique en arrive à transformer les êtres et les régimes de subjectivation : d’être vivants, situés, s’appropriant leur activité et donnant du sens à leur pratique, elle fait des mécanismes, des rouages…

« On ne voit pas comment un mode de production fondé sur la subordination de ceux qui exécutent à ceux qui coordonnent pourrait ne pas produire automatiquement une structure sociale définie par la dictature d'une caste bureaucratique ».

En 1933, Simone Weil avait donc déjà repéré les menaces d’une telle emprise bureaucratique sur le fonctionnement démocratique : « Toute puissance exclusive et non contrôlée devient oppressive aux mains de ceux qui en détiennent le monopole ».

Le fait de déléguer de plus en plus de pouvoir à des agences technocratiques constitués d’experts et de managers court-circuite non seulement la prise en compte de la réalité des pratiques et des enjeux de terrain, mais aussi la possibilité même d’un débat démocratique contradictoire : « Au lieu du choc des opinions contraires, on aurait, sur toutes choses, une opinion officielle dont nul ne pourrait s’écarter"

D’autant moins lorsque ces prescriptions bureaucratiques s’inscrivent dans une forme de Technique fétichisée, censée proposée un ensemble de procédures à même de promouvoir l’efficacité en toutes choses et en toutes circonstances. Comme le soulignait déjà Jacques Ellul en 1977, ce « système technicien » apparait dès lors comme une entité auto-suffisante, sans perspective autre que celle de son extension illimitée ;  et la métaphore cancéreuse ne parait pas exagérée : la Technique au niveau social, à l’instar de la tumeur dans l’organisme, impose un nouveau milieu, qui pénètre l'ancien, l'utilise, le phagocyte et le désintègre.

A partir de là, la technicisation tend à s’imposer à chaque aspect de la vie humaine, qui se trouve contrôlée, protocolisée en vue d’une efficacité reproductible, sans possibilité de retour en arrière.

Jacques Ellul dénonce la dynamique auto-entretenue, et l’absence de régulation d’un tel système qui, livré à une croissance pure, « ne tend pas à se modifier lui-même lorsqu'il développe des encombrements et des nuisances » ; « dès lors ce système provoque un accroissement des irrationalités. »

En effet, le système technocratique ne peut apprécier par lui-même les effets réels et qualitatifs de ses procédures, car ceux-ci ne peuvent se faire sentir et s’appréhender qu’à travers d’autres domaines et référentiels que celui de la Technique. Dès lors, les protocoles engagés restent actifs, alors même que les conséquences concrètes peuvent s’avérer dramatique à certains niveaux de réalité. Par exemple, on peut favoriser la course à l’acte et à la file active en termes de financement, au détriment du soin. Dans cette logique, la dégradation de la qualité de l’activité soignante va amener à une surenchère dans le turn-over, dans la discontinuité, dans les ruptures et les reprises, dans les prescriptions temporaires, etc., amenant mécaniquement à une augmentation des actes et de la file active….

Ainsi s’organise ce système technicien, à travers « une auto-organisation et auto-accroissement de la puissance technicienne, dans une relation d'indépendance de plus en plus marquée à l'égard des décisions humaines » (Dominique Janicaud). Ses affinités électives avec le management tiennent de leur autonomie vis-à-vis de la réalité, de leur caractère totalisant et uniformisant, de leur pseudo-rationalité instrumentale, de leur tendance extensive, de leur pouvoir d’artificialisation, etc. Le système techno-managérial constitue un système clôt, n’admettant pas d’autres principes que ceux qu’il impose partout.

Selon Ellul, ce conditionnement généralisé au système technicien configure également de nouveaux modes de subjectivation, et favorise ainsi certains typologies psychologiques spécifiques : « un type qui porte dès la naissance l'empreinte de la méga-technologie sous toutes ses formes; un type incapable de réagir directement aux objets de la vue ou de l'ouïe, aux formes des choses concrètes, incapable de fonctionner sans anxiété dans aucun domaine sans l'assistance de l'appareillage extra-organique fourni par la déesse-machine » (et par le dieu management).

D’ailleurs, ce type de subjectivité s’agrège parfaitement avec un gouvernement des experts, sous le contrôle et au service des marchés. Voici d’ailleurs ce que théorisait Walter Lippmann dans les années 1920 : « pour pallier la désadaptation cognitive des individus vis-à-vis d’un environnement mobile, imprévisible, en évolution anthropique rapide, il s’agit de remettre le pouvoir de décision dans les mains de leaders et d’experts, seuls à même de réadapter les individus à cet environnement. Pour ce faire, les experts doivent se soustraire au contrôle démocratique tout en cherchant à obtenir le consentement des populations par une apparence de scientificité. La figure de l’expert, caractéristique de la confusion entre sphères savante et politique, véhicule ainsi un modèle hétéronome de la société reposant sur l’intériorisation d’une séparation entre décideurs et citoyens passifs, repliés sur leur sphère privée » (Andreotti Bruno et Noûs Camille).

Ainsi, la création réitérée d’agences technocratiques est-elle particulièrement significative de cette tendance. Et, dans cette logique, le domaine de la santé constitue un espace remarquable d’expérimentation, dans la mesure où des agences dotées d’une capacité d’expertise ou de décision y ont été créées dès la fin des années 1980.

Plus ou moins autonomes par rapport aux administrations centrales, les agences sont généralement chargées de missions de service public tout en étant placées à distance du pouvoir politique. Bénéficiant d’un label de modernisme, de rationalité, et de gouvernance neutre et efficace, elles constituent en réalité une régulation purement managériale des enjeux collectifs, qui en arrive à évacuer la dimension politique et démocratique des décisions, au profit d’une autonomisation de l’expertise. Loin d’être de simples alternatives aux administrations publiques, les agences étendent aux marges des tentacules bureaucratiques contre lesquelles elles étaient supposées faire barrage, tout en annihilant les contre-pouvoirs et les espaces de délibération….

Pourquoi ne pas confier la gestion quotidienne de problématiques complexes à des technocrates bienveillants et compétents, mieux à même de prendre les décisions difficiles qui « s’imposent » - et sans compte à rendre - plutôt qu’à des élus exerçant un mandat au nom du peuple, et sous son contrôle – du moins, en théorie… ?

Cependant, le réel ne se plie pas facilement aux fantasmes gestionnaires des néo-managers. Ainsi, comme le souligne Frédéric Pierru, « l’idée selon laquelle l’offre de soins pourrait faire l’objet d’une rationalisation volontariste, sur le fondement d’une analyse « objective » des « besoins sanitaires » de la population par les pouvoirs publics – autrement dit relèverait d’un processus concerté de planification –, n’a cessé de voir son étoile pâlir depuis les années 1990 ».

De fait, « la puissance publique serait incapable de « prévoir l’imprévisible » (ce qu’on lui demande pourtant lorsqu’il s’agit de veille et de sécurité sanitaires) faute d’informations suffisantes, mais son concept clef ne serait que le faux-nez des intérêts des lobbies (médecins libéraux et hospitaliers, élus locaux, industries de la santé, etc.) cherchant par tous les moyens à accroître leurs revenus et profits aux dépens d’une gestion économe et optimale des deniers publics ».

Comme le rappelait récemment un camarade de lutte et d’indignation, « les sempiternels chiffres remontés à la hiérarchie, non seulement sont pipés, mais qui plus est les managers le savent parfaitement. Finalement, ces chiffres ne veulent pas dire grand-chose, mais ils servent à justifier des décisions, de réduction de personnel par exemple. On apprend également que le travail des managers, lui, n’est pas évalué, et qu’ils sont déjà partis quand le changement qu’ils impulsent produit des effets (ou pas) ».

dents-pourris

Dans le champ du médico-social, force est de constater cette accentuation massive de la gestion managériale, en dépit de bien piètres résultats ; recours au privé, renforcement des appels à projets et déploiement de fonds de paiement au résultat (FPR)…Dès lors, les petites associations gestionnaires se trouvent contraintes de changer d’échelle, de fusionner ou d’être absorbées, de façon à pouvoir s’adapter aux modèles économiques innovants basés sur le financement par appels d’offre. A travers les contrats à impact social, on assiste même à un mariage improbable entre la finance et le social : le néolibéralisme sait faire son beurre jusque dans certaines franges de l’économie solidaire et sociale… La protection de l’enfance, par exemple, n’est pas épargnée : là aussi l’action sociale doit se privatiser, et l’hégémonie culturelle du néo-management s’impose sans coup férir – sauf de la part des acteurs, nimbés dans leurs résistances archaïques…A coup de prescription d’innovation, et de restrictions budgétaires, vous vous adaptez, ou vous crevez. Et puis, vous n’avez qu’à changer votre corps de métier, votre cible de marché : visez désormais un public solvable, attirez les investissements bancaires avec prime à la performance, faîtes intervenir des cabinets d’audit et de conseil pour évaluer l’impact social (et le rendement financier) de vos interventions, isolez, randomisez, entreprenez…A très court terme, vous gagnerez. Quant aux conséquences de fond, sur des temporalités longues…. Mais vous serez déjà ailleurs, à surfer sur d’autres opportunités ; et puis, entre nous, vous vous en foutez de ce qui se passe, pour de vrais, pour les petites gens.

Allez, tenez, il y a toujours le moyen de se faire un peu de blé sur le dos des finances publiques. Par exemple, à l’occasion du Ségur de la Santé, 1,6 milliard d’euros ont été accordés aux employeurs privés, dont une partie verse des dividendes à des actionnaires….Le gouvernement a également créé une « prime d’engagement collectif » : les membres d’une équipe peuvent percevoir 100 euros nets par mois s’ils s’engagent dans un « projet d’équipe d’amélioration de la qualité des soins ». Modernisez votre outil de travail, volontairement et joyeusement– ce qui revient sans doute à le dézinguer…- et vous serez récompensés ! Franchement, ils auraient aussi pu prévoir une prime pour les délateurs des tire-au-flanc et des réfractaires…Tant qu’on y est.

Et, ceux qui appliquent ces traitements de choc le font justement au nom de ce qui doit être absolument, objectivement, douloureusement, fait pour préserver nos acquis sociaux et nos communs ; la main sur le cœur, la larme à l’œil…Comme le dénonce Frédéric Lordon, il s’agit là d’une « ironie caractéristique de l’hégémonie au sens de Gramsci » : «  le parti de ceux qui se gargarisent du « réalisme » se reconnaît précisément à ceci que son rapport avec la réalité s’est presque totalement rompu, alors même qu’il parvient encore invoquer la « réalité » comme son meilleur argument »…

« À l’époque du néolibéralisme, « réalisme » nomme la transfiguration continuée de l’échec patent en succès toujours incessamment à venir. Ce que la réalité condamne sans appel depuis belle lurette, le « réalisme » commande non seulement de le poursuivre mais de l’approfondir, donnant pour explication de ses déconvenues qu’elles ne sont que « transitoires », qu’on « n’est pas allé assez loin », qu’on s’est contenté de « demi-mesures » et que la « vraie rupture » est toujours encore à faire – et ça fait trente ans que ça dure ».

 

Au-delà de la question du soin, ou du rapport à la réalité, cette « gestion technique de l’espèce humaine » (Julia Kristeva), ce « management généralisé » (Pierre Legendre) n’est finalement que l’envers d’un fatal obscurantisme aux boniments enjoliveurs. Et, derrière cette « débâcle des montages normatifs » de nos sociétés, s’avance à pas feutrés une inquiétante « dé-civilisation »…

"Un ordre social est machinal. Il nous agit. On l'a toujours déjà oublié.

Mais toute machine est machinée. Un ordre social est machiné par quelques hommes pour machiner tous les autres hommes. Et plus il va machinalement, moins il va humainement.

Ainsi, des intérêts humains - très humains- produisent des rapports inhumains"

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils

 

 

 

 

 

 

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