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Billet de blog 8 oct. 2021

Le Soin est-il soluble dans l’innovation ? (2) : innover !

Plutôt que de défendre le fondement des pratiques soignantes, il s’agit désormais de forcer l’innovation lucrative, sur un mode managérial et autoritaire. Petit tour d’horizon d’une tendance qui pourrait presque devenir comique si elle n’était pas absolument tragique…

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"C'est d'abord nos vies que nous mutilons, si nous réduisons le sens de l'idée de soin (...), sans y voir qu'il est ce qu'il est toujours aussi, à savoir : une relation entre les hommes, subjective et même créatrice de subjectivité (sans laquelle nous ne serions pas des individus), une relation morale, mais aussi sociale et donc déjà politique, un rapport au monde et même un souci du monde, naturel aussi bien que culturel, écologique aussi bien que politique" (Frédéric Worms)

« La langue du Capitalisme Néolibéral – la LCN, en abrégé – requiert absolument le bariolé dans l’identique : le " c’est comme ça" doit s’énoncer dans une multitude d’endroits, « manifestement » indépendants les uns des autres.

« On » parle, pas une machine coordonnée d’oppression discursive » (Sandra Lucbert)

Après avoir survolé les présupposés incontournables de toute posture soignante, examinons maintenant ce qu’il en est des perspectives dans le domaine du soin psychique.

Commençons sans transition par la dénonciation véhémente de Laurent Laporte, cadre infirmier en psychiatrie, secrétaire de l’UFMICT (Union Fédérale des Médecins Ingénieurs Cadres et Techniciens) : « Ce que je constate sur le terrain, c’est qu’on ferme de plus en plus de lits, on a de moins en moins de personnels, du coup on a une activité qui baisse et, du coup, on a moins de budget. Voilà le cercle vicieux qui est à l’œuvre. On ferme comme ça des services entiers. C’est de l’anti-psychiatrie économique. Car en réalité, ce n’est pas le besoin en psychiatrie qui baisse, mais l’offre. À ce rythme-là, on pourrait constater des fermetures d’hôpitaux psychiatriques, de centres en ville. Au final, on va laisser les parents, les enfants, les familles s’occuper des leurs qui ont des troubles psychiatriques, à charge à eux de trouver des solutions alternatives à la prise en charge publique. Ça va être une grosse catastrophe parce que c’est un public qui, à défaut de structures institutionnelles pour les accueillir, va finir dans la rue, dans les squats, à la Une des faits divers. Il y a un laisser-tomber de cette population-là de la part des pouvoirs publics qui est honteux. »

« Les directions rationalisent ce sacrifice pour pouvoir équilibrer leur budget ».

Nonobstant, au décours de la grande mascarade des « Assises », « les promoteurs de la "santé mentale" remportent le marché avec la création de plateformes, dapplications numériques tandis que se meurent les pratiques humanistes mettant au coeur de la psychiatrie les liens thérapeutiques de confiance, la relation inter-individuelle (le temps quil faut), les droits des patients », comme s'en indigne le Printemps de la Psychiatrie. « Plus de virtuel, moins de réel. Plus d’écran, moins de soignants et daccompagnants sont les slogans conclusifs de ces Assises. Des start-up de la santé mentale pour remédier au crash down de la psychiatrie ».

On continue donc à sacrifier le Soin au nom d’impératifs gestionnaires. Néanmoins, nos dirigeants, la main sur le cœur, ont pu verser de grosses larmes de crocodiles en insistant sur le fait que les soignants méritaient toute leur reconnaissance et leur respect....Vous savez où on s'la fout votre commisération ! 

Le service public étant débordé, à force d’austérité et de démantèlements délibérés, on en appelle désormais au secteur privé, à travers notamment le conventionnement des psychologues pour des forfaits de consultations sur prescription médicale. Comme le souligne le comité de coordination du collectif des psychologues du Grand Ouest, "pour être remboursé, il faudra consulter au moins un médecin – qui est déjà débordé –, et lui dévoiler son intimité. Selon son appréciation, dix séances renouvelables une fois, pourront être accordées. Le psychologue sera choisi sur une liste « agréée » ; ce ne sera donc pas forcément celui qui était souhaité. Ce dernier transmettra au médecin un bilan après les séances, qui sera notifié dans le dossier médical partagé, consultable par les professionnels de santé. Au-delà des 20 séances ? Fin du dispositif. Il fallait aller mieux avant !".

Outre les aspects opératoires, administratifs, éthiques, temporels, je doute sérieusement que le libéral puisse faire face à l’intensité des souffrances psychiatriques jusque-là prises en charges sur des institutions publiques.

Petite illustration : il y a quelques jours, j’ai reçu, sur un dispositif d’accueil de crise, une adolescente et sa famille, dans un contexte de menace suicidaire sérieuse. Cette collégienne avait préalablement été accueillie en consultation par une collègue en libéral. Juste avant le troisième rendez-vous, devant le portail de cette consœur, les parents ont reçu un SMS de celle-ci, stipulant qu’elle ne pourrait plus les recevoir, ni maintenant, ni ultérieurement…Sur le plan déontologique, un tel abandon serait inenvisageable en institution, du fait d’un cadre et d’un arrière-plan collectif….

Cependant, Emmanuel Macron a également annoncé un plan d’embauche de 800 postes sur les CMP (Centre Médico-Psychologique)– sans préciser la répartition ni la fonction des professionnels potentiellement recrutés…Sur 1780 CMP en France accueillant des patients adultes, au moins un quart sont considérés en sous-effectif majeur – ce qui ne veut absolument pas dire que les autres ont des moyens suffisants pour fonctionner de manière décente – par exemple, 30 % des postes de Praticien Hospitalier ne sont pas pourvus….Par ailleurs, il existe également 1500 CMP infanto-juvéniles à l’agonie, 400 CMPP (Centre-Médico-Psycho-Pédagogique) en cours de plateformisation malgré le suivi annuel de 240 000 enfants (d’ailleurs, aucun moyen supplémentaire n’a été annoncé pour ces structures….), 291 CAMSP (Centre d’Action Médico-Sociale Précoce) en incapacité de remplir leurs missions – sans parler des HDJ, IME, ITEP, etc. Alors, 800 postes, c’est mieux que rien, mais cela reste tragiquement insuffisant…

A titre personnel, j’exerce mon activité clinique sur deux CMPP, à Paris et en région parisienne. Ces institutions sont considérées comme « surdotées » si on les compare à la moyenne nationale. Cependant voici la réalité à laquelle nous nous confrontons : sur l’un des CMPP, plus de 90 demandes en attente, alors même que nous sommes saturés et ne pouvons décemment augmenter notre file active. Sur l’autre CMPP, nous nous trouvons contraints, temporairement, de ne plus recevoir de nouvelles demandes, compte-tenu de l’état de débordement. Par ailleurs, nous recevons de plus en plus de situations extrêmement complexes, notamment orientées par des professionnels en libéral incapables de les prendre en charge…La pénurie dramatique de toutes les institutions favorisent de surcroit des phénomènes de circulation accélérée des patates chaudes ; on se renvoie la balle, on botte en touche, on se défausse…Enfin, il n’y a plus de possibilités concrètes d’orientation en aval, à même de restaurer nos disponibilités d’accueil. Le serpent se mord la queue, tragiquement pour les familles, désorientées, ballotées, délaissées…

Qu’à cela ne tienne : du fait de la pénurie, les psychiatres en CMP devraient dorénavant être essentiellement sollicités pour manager les soins, en étendant leur action à la coordination de la pratique libérale…Personnellement, j’ai choisi cette orientation par vocation, par désir de la rencontre, de la clinique, de l’engagement dans des liens et des collectifs ; et non pour devenir un manager, coordinateur, planificateur, prescripteur, contrôleur…Est-ce ainsi que l’on va restaurer l’attractivité de la profession ? Il faut croire que nos experts ne perçoivent que leur propre logique, celle de l’intéressement, de l’appât du gain et de la rentabilité : en effet, afin de remobiliser des vocations dans ce secteur sinistré, les tarifs de consultation des psychiatres et pédopsychiatres seront revalorisés….

Mais rassurons-nous, l'innovation va définitivement redynamiser la psychiatrie et la santé mentale des français. Ainsi, Emmanuel Macron a annoncé un investissement sans précédent de 19 millions d'euros pour soutenir la "Stimulation Cérébrale", une avancée portée par le GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences. Voilà donc une "vraie opportunité de placer la France aux avant-postes d'une révolution majeure dans la prise en charge des patients psychiatriques", Youhou !, on est enfin sauvé....

« Autre réponse - un classique gouvernemental sur nombre de sujets : un numéro vert dédié (le 31 14) va ouvrir » ; d’après Olivier Véran, « il permettra aux Français qui traversent un moment très difficile, avec parfois des idées noires, des pensées morbides, […] de pouvoir trouver immédiatement une réponse à leur malaise. En contactant ce numéro, ils tombent sur des professionnels de la psychiatrie». Il s’agit donc de reprendre le dispositif de la start-up lilloise du Pr Veira, VigilanS «plate-forme de veille sanitaire pour la prévention du suicide ». Derrière la façade, une absence complète de moyens pour assurer la moindre prise en charge, et, en conséquence, une réorientation vers des services d’urgence saturés …Prévention du suicide par surveillance sur brancards…Comme le disait le Président dans son allocution de conclusion des Assises de la Santé Mentale : " Nous ne sommes qu'au début du chemin…".

Plutôt que de mettre en difficultés les pauvres écoutants qui devront répondre par téléphone à de terribles détresses psychiques sans possibilité d’y faire face, je propose au gouvernement de pondre une application innovante, type « Pas si moche la vie ».

Avec un questionnaire d’auto-évaluation, des séquences de relaxation en ligne, et des préceptes à haut impact émotionnel du genre « Jean Moulin n’avait pas le choix », « Vous n’aurez pas la postérité de Kurt Cobain », « Pensez à votre réputation et à celle de vos proches », ou des messages de prévention type « Evitez le paracétamol », ou « Si vous sautez, vous finirez peut-être paraplégique », etc.

On pourrait aussi imaginer une playlist ad-hoc, avec par exemple « la positive attitude » de Lorie, « Hello, Goodbye » des Beatles, ou encore « Tout va très bien Madame la Marquise » ; mais aussi une sélection de photos disruptives - par exemple, le corps échoué du petit Aylan, ou la fillette au Napalm de Nick Ut - afin de susciter un choc de résilience et d’aider à « relativiser »...

Enfin, des informations pourraient être délivrées : « statistiquement, on se suicide moins par temps de guerre » - courage ! -, « il y a plus de passage à l’acte au printemps » - attendez au moins la fin de l’hiver….

En cas de score suicidaire élevé, une alerte numérique sera activée sur votre smartphone. Si vous vous souvenez de votre identifiant et de votre code d’activation malgré votre désarroi émotionnel, vous pourrez alors être mis en lien avec un robot conversationnel. Si vous avez survécu à ces épreuves, une connexion Doctolib V.I.P. vous permettra d’obtenir un RDV préférentiel dans moins de 6 mois avec un écoutant formé en 48H à la suicidologie - par power point : « Les paroles qui sauvent, premier secours psychiatriques »….

Pendant ce temps, certains profitent toujours de l’aubaine pour creuser leur sillon, conformément à la stratégie du choc (Naomi Klein).

Déjà, à peine la grande parade médiatico-philanthropique des Assises de la Santé Mentale achevée, le décret n°2021-1255 du 29 septembre 2021 relatif à la réforme du financement des activités en psychiatrie se voit publié, avec, outre le financement à l’activité par compartiments,  des perspectives bien humanistes et progressistes comme « l’évaluation des gains d’efficience réalisés et envisageables dans le secteur », la poursuite du « fond d’innovation organisationnel », la normalisation de la dotation par appel à projets, ou encore « la transformation de l’offre de soins en psychiatrie fixés dans le contrat pluri annuel d’objectifs et de moyens (CPOM) »…A titre d'exemple, un des CMPP sur lequel j'exerce est actuellement en cours de négociation avec l'ARS pour le passage au CPOM, au sein d'un "Pôle Handicap" comportant 12 établissements (allant de l'ESAT, au foyer thérapeutique, en passant par l'IME et le CAMSP...). Il nous alors sera demandé de réaliser un "focus" sur la santé bucco-dentaire des enfants, sur la santé gynécologique des jeunes femmes, sur le nombre d'heures d'inclusion scolaire, de participer à la prise en charge des situations complexes à travers les PAG et les GOS...tout en maintenant un objectif d'actes toujours aussi élevés, pour ne pas dire intenable, au vue des profils cliniques que nous accueillons... Et, si on s'aventure à demander à la responsable du "Pôle Handicap" - tous les usagers du CMPP étant de facto assimilés à cette catégorisation - ce qui se passera en cas de non réalisation des objectifs d'activité, la réponse est aussi sibylline qu'offusquée : "je ne comprends pas votre approche"....

Tout ce temps, tous ces financements dilapidés en cabinets d'audit, procédures de "renaming", création de postes et de niveaux hiérarchiques (qualiticien, responsables de pôles, etc.), évaluations interne, externe, négociations CPOM avec l'ARS, démarches d’accréditation, etc., au détriment de la clinique et du soin....

Par ailleurs, les FondaMentalistes se lèchent encore les babines des opportunités ouvertes par la crise pandémique et le naufrage de la psychiatrie. Ainsi, sans aucune décence, le Pr Le Boyer sort, avec deux collaborateurs, un nouvel ouvrage très opportuniste : « réinventer notre santé mentale avec la Covid 19 ». Où on y apprend que, « infectée ou non par la Covid-19, près dune personne sur cinq développera des difficultés psychologiques et des troubles mentaux dans le contexte pandémique ».

Et que, ces symptômes (dépression, stress post-traumatique, anxiété, insomnie...) seraient liés « à lexpression de linfection elle-même et de linflammation quelle entraîne, notamment dans le cerveau ». Alors là, je dis Bravo ! Mais oui, toute cette souffrance n’est pas en rapport avec des enjeux sociaux et collectifs, avec le délitement de la solidarité, le creusement des inégalités, la précarisation, le démantèlement du Soin, la mise à mal des institutions, l’anomie, l’esseulement, etc. Il n’y a aucune responsabilité politique à mettre en cause : c’est l’inflammation on vous dit ! Exit les déterminants relationnels, intersubjectifs, la dimension psychique et subjective…Inflammatoire ? Le retour du pulsionnel ?

« Avec leurs causes identifiables (sic), les maladies mentales sont des maladies comme les autres (sic) »… « Les liens établis entre inflammation, infection et maladies mentales nous incitent à revoir notre vision des troubles psychiatriques à la lumière des recherches faites dans le domaine de limmuno psychiatrie ». Ou pas.

Dès lors, il convient prioritairement de « trouver des clefs pour contrôler son stress, lutter contre des idées dépressives, gérer des émotions douloureuses », de trouver des « techniques qui pourraient nous apprendre à améliorer notre résilience ». Soyez responsables de vos troubles, soyez auto-entrepreneur de votre adaptabilité !

Afin de célébrer les opportunités à saisir, FondaMental, en partenariat avec l’institut Montaigne organise également un colloque pour le 18 octobre – il faut battre le fer tant qu’il est encore chaud… Voilà le genre d’intervention programmée : « la santé mentale, un coût collectivement de plus en plus insupportable », ou encore « préparer l’avenir : créer un écosystème favorable à la recherche et à l’innovation en psychiatrie ». Mme Sophie Cluzel, secrétaire d’Etat en charge des Personnes Handicapées viendra clôturer le meeting, avant un petit cocktail entre initiés….

Petit rappel : « c'est le souci du monde qui est issu du soin, et non pas l'inverse. Surgi du soin, des relations du soin, ce double horizon d'une nature comme objet de responsabilité et d'une humanité comme sujet de cette responsabilité, d'une façon conjointe et indissociable, est à proprement parler l'horizon le plus large du soin, ce qu'au sens strict on doit appeler son horizon cosmopolitique » (Frédéric Worms).

Or, pendant ce temps, les ARS sont en train de piloter la mise en place de DAC, « Dispositif d’Appui à la Coordination », sur tout le territoire. Ces dispositifs innovants traduisent la volonté de l’Etat de moderniser le système de Santé en créant davantage de synergie entre les organisations et plateformes existantes :

  • Les Centres Locaux d’Information et de Coordination (CLIC)
  • Les réseaux de santé
  • Les Méthodes d’Action pour l’Intégration des services d’aide et de soin dans le champ de l’Autonomie (MAIA)
  • Les PRADO pour la sortie des établissements de santé (CNAM)
  • Les Coordinations Territoriales d’Appui (CTA) du programme relatif au parcours des personnes âgées en risque de perte d’autonomie (PAERPA)
  • Les Plateformes Territoriales d’Appui (créées en 2016).
  • Les MDPH, compétentes pour créer un plan d’accompagnement global et mettre en place un dispositif d’orientation permanent et désormais considérée comme « guichet unique».

Les tutelles s’inquiètent du fait que ces « ressources » innovantes et la multiplication de toutes ces strates bureaucratiques puissent être peu lisibles et fonctionnelles pour l’ensemble des acteurs de terrain…. Sans blague…Dès lors, la Stratégie Nationale de Santé 2018-2022 vise à une transformation « dans une logique de complémentarité ». Il s’agit pour ce faire de « simplifier et (…) faire converger les dispositifs d’appui à la coordination territoriale, qui ont pour objet de faciliter le parcours des personnes en situations complexes (MAIA, PTA, PAERPA, Réseaux) ».

La stratégie de transformation de notre système de santé (« Ma Santé 2022 ») annonce donc la pleine intégration des établissements et services médico-sociaux dans le continuum de prise en charge et le renforcement de leur compétence sanitaire, l’accélération du virage numérique, et l'unification des dispositifs d'appui à la coordination des parcours de santé complexes. 

Il faut donc planifier la mise en place d’une organisation territoriale efficace, cohérente et rationnelle, avec une gouvernance des dispositifs territoriaux centralisée par une direction commune et renforcée ainsi qu'un un conseil de surveillance efficient en matière de choix stratégique et de contrôle de gestion. Traduction : un management technocratique et autoritaire visant à « impulser le changement », à réformer l’expérience, le savoir-faire et la culture des professionnelles…modernisation, efficacité, rationalisation des coûts et des structures, centralisation des données à travers un système d’information unique (E-parcours)….Pour le sur-mesure, il faudra repasser....

« Les DAC utilisent la plateforme numérique d’échange et de partage dinformation entre professionnels Terr-eSanté et en développent lusage pour la coordination des parcours, notamment lanimation du cercle de soins »…Là, on a vraiment besoin d’un traducteur, d’un truchement, car on bascule dans un mysticisme ésotérique. Ils nous proposent donc une sorte de transe hallucinatoire autour d’un grand totem irradiant les forces telluriques ?

Mais rassurez-vous, l’illisibilité peut devenir une source de profit. De fait, des charognards à but lucratif se repaissent déjà sur le corps moribond des institutions publiques sommées de prendre le virage de l’innovation.

Des sociétés privées comme « Heroic santé » ou « Hippocrate Développement », pourront effectivement vous accompagner dans ces transformations, en pompant les quelques budgets qui étaient encore dévolus au Soin. A titre d’illustration, voici le profil du PDG d’Heroic Santé, Philippe Mougin : « Professeur Associé de lUniversité de Lille, MBA École Supérieure de Commerce de Reims. A exercé des fonctions dirigeantes au sein de grands groupes industriels pharmaceutiques : Directeur Marketing-Ventes puis Business Unit Manager pour GlaxoSmithKline, Vice-Président en charge des opération pour Biogen Idec, et Vice-Président en charge de lAccès au Marché, et des Affaires Publiques pour Bayer. A mis en place les 1ers partenariats public-privés pour lamélioration des parcours de santé. En 2016, Philippe crée lInstitut de Recherche et d’Études en Organisation de la Santé (IREOS) ».

Voilà, c’est ce genre de personnages qui vont désormais se faire du blé en achevant ce qui reste de décent dans notre système de santé.  Pour Mr Mougin, la règle d’or du décloisonnement est désormais de « favoriser le retour à domicile », de façon systématique - c’est à -dire de réduire toujours plus le soin dans sa dimension institutionnelle, d’hospitalité, d’accueil et de temps.

Les usagers n’ont donc plus besoin de soignants, mais de coordonnateurs de parcours, dont voici les fonctions : 

  1. GATEKEEPER (portier):  il permet au patient l’entrée dans un parcours - et non pas dans une prise en charge
  2. BROKER (courtier): il recherche les meilleurs partenaires et solutions - avec des prestataires privés à but lucratif, cela va de soi
  3. ADVOCACY (défenseur): il fait valoir les droits de l’usager - et non pas le besoin de soin
  4. COACH (accompagnement/conseil): soutient activement, conseille, accompagne son patient et ses proches - sur des stratégies d’optimisation fiscale ?

Cette coordination nécessitera également :

  • Une coordination de santé publique (instauration de cadres réglementaires, lois…)
  • Une coordination par la formalisation (rédaction des cahiers des charges/établissements, obligations de moyens et résultats attendus, pilotage des activités…)

Traduction : une gouvernance autoritaire, uniforme, nivelante, purement technocratique, venant étouffer dans l’œuf toutes les velléités de créativité, toutes les initiatives locales, toutes les organisations collectives pensées par les acteurs du soin…

Comme le souligne Sandra Lucbert, la technicisation est une figure symptomatique du néolibéralisme qui dissout la politique dans la technique et qui soustrait à notre connaissance et à notre délibération les considérations réelles, qui décident de notre avenir commun….

« Techniciser, c’est-à-dire envelopper d’abscons, tartiner d’économique - expliquer par l’incompréhensible »

« La langue se charge du service d’ordre. Patrouilles intériorisées, insues (….).

La naturalisation des énoncés économiques nous a retiré quelque chose. Quelque chose sans quoi notre vie collective est comme posée devant nous – machine qui joue sans qu’on en voie les ressorts ni les plans. Un envoûtement sans cesse reconduit. Par piperie de langage, on nous tient au programme décidé, les questions des finalités sont sorties de la discussion.

Le numéro est éprouvé : les moyens (gestionnaires) séparés de leurs fins (inavouables) finissent par devenir eux-mêmes des fins (indiscutables – parce que la-rationalité-supérieure-de-l’économie ».

Par souci gestionnaire, nos managers coordonnateurs de parcours sont donc amenés à remplacer les soignants, puisqu’il s’agira de plus en plus de planifier des parcours virtualisés, austérité oblige.

Ainsi, Sandra Lucbert décrit les moyens rhétoriques mobilisés par ces experts technocrates pour faire passer la pilule, et nous bercer de douces illusions à l’heure du Compte : soyez réalistes, on ne peut faire autrement, il n'y a pas d'alternative.... Il s’agit donc de « Cuculiser, moraliser, inverser, terroriser, techniciser, escamoter », pour faire enfin accepter la-réalité-telle-qu’elle-est.

L’envers absolu du Soin….De fait, on pourrait prendre le négatif de toutes ces figures stylistiques pour décliner l’apanage de la condition soignante : ne pas se draper de faux sentiments philanthropiques, ne pas juger, être dans la vérité, contenir et rassurer, s’inscrire dans le lien et la rencontre, accepter d’être éprouvé par ce qui se déploie….

De façon schématique, il existe deux façons d’envisager l’intervention thérapeutique : soit en s’appuyant exclusivement sur des dogmes théoriques et idéologiques - qu’ils soient psychanalytiques, neuroscientifiques, managériaux, etc. - , ou sur des dispositifs et des processus sans sujet, soit en rencontrant la réalité clinique des patients et en assumant l’éprouvante responsabilité éthique qui en incombe.

Au-delà des effets concrets sur la possibilité même d'exercer - ou non- le soin, il s'agit là d'une alternative décisive quant à la conception de nos liens, de notre être-ensemble, et de ce qui nous constitue à travers le partage d'une vulnérabilité commune, source de créativité  - ou de profits....

"Les à-vides étaient malades. Pas seulement par les conséquences quotidiennes de leurs idéologies et de leurs techniques : la rupture de tout lien - avec eux-mêmes, avec leur environnement, avec leurs semblables - n'est pas qu'une métaphore lugubre. Leur schisme avec notre humanité était profond. Organique. La cybernétique et l'obsession quantitative, auxquelles ils vouaient une confiance religieuse, finirent par leurs séquestrer la pensée. Ils commirent l'irréparable en copiant leurs empreintes cognitives sous la forme d'informations virtuelles : des représentations extrêmement complexes, mais discrètement incomplètes. Ils pensaient avoir cartographié l'être humain de façon exhaustive et ils se sauvegardèrent, se modifièrent, se dupliquèrent, se téléchargèrent, sans comprendre qu'ils avaient oublié derrière eux leurs originaux irremplaçables. Ils étaient devenus étrangers à eux-mêmes par un décalage indicible que même le Docteur ne comprend pas entièrement. Entre la biologie et l'informatique, il y eut une perte de données irréversibles. Ils entrainèrent le reste du monde dans leur erreur"

Tristan Bultiauw, "Asgôn", in Sauve qui peut, Demain la santé

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