Et on nous enfonce la tête sous l’eau…

La visibilité dramatique de la crise actuelle dans le domaine psychiatrique ne constitue que la partie émergée d’une mise mal chronique des institutions soignantes. Mais, à force de détruire et de démanteler, on finit par se confronter aux conséquences. Alors, on va aller encore plus loin…

Après avoir esquissé les enjeux actuels de la crise de la pédopsychiatrie, abordons désormais les problématiques de fond. A quelle situation dramatique en sont arrivées des décennies d’indifférence et de sacrifice ? Et quelles perspectives se profilent pour le soin infantile ?

 

En septembre 2018, le rapport de l’Igas (Inspection générale des affaires sanitaires) concernant l’évaluation des CAMSP (Centres d’action médico-sociale précoce), CMPP (Centres médico-psycho-pédagogique) et des CMP-IJ (Centres médico-psychologiques de psychiatrie infanto-juvénile) pointait déjà la situation catastrophique de l’offre de soins en pédopsychiatrie véritable "Tiers-Monde de la République" d'après le Professeur David Cohen.

Par ailleurs, les pratiques pédopsychiatriques font l’objet d’attaques systématiques et calomnieuses depuis des années, alors même que des entraves structurelles leurs sont de plus en plus imposées…

Mais au-delà des chiffres, il faut sans doute du vécu, des témoignages, des cris d’alerte pour mesurer l’ampleur du désastre.

 

Dans « Libération », la pédopsychiatre Anne Enot témoigne ainsi de l’intolérable manque de moyens pour prendre en charge la souffrance infantile : « chaque semaine, des services de psychiatrie infantile sont obligés de refuser d’accueillir de nouveaux patients faute de moyens ». Cette situation induit aussi un terrible désarroi chez les professionnels, incapables de répondre aux sollicitations des familles en détresse : « nous nous astreignons à ce qui est devenu une séance de torture collective : nous étudions les dernières nouvelles demandes ». « La honte nous submerge à la fin de chaque exposé de la demande pour un enfant souffrant. Pourtant chaque soignant a déjà en tête comment il pourrait s’y prendre pour aider cet enfant. Mais il baisse les yeux, il est déjà épuisé par les prises en charge en cours. Il ne pourra pas aller plus loin dans sa surcharge chronique de travail, il ne pourra rien ajouter à son planning lourd de situations si préoccupantes : les sorties d’hospitalisations en pédopsychiatrie ou en pédiatrie, les situations graves de l’Aide sociale à l’enfance (enfants battus, violés, maltraités…), les enfants qui relèvent d’hôpitaux de jour, d’institut médico-éducatifs (IME) ou d’institut thérapeutique, éducatif et pédagogique (Itep) et qui n’y ont pas encore de place car ces services sont saturés, les enfants d’IME et d’Itep qui y ont trouvé une place mais qui ont besoin d’un psychiatre faute de psychiatre en interne, les enfants adressés par d’autres collègues pédopsychiatres car les familles ont déménagé, les anciens patients qui font une rechute… »

« Nos réponses sont robotisées d’une réunion à l’autre : les adresser en libéral qui se trouve saturé lui aussi » - ce qui montre bien l’ineptie des plateformes de coordination...

« Ainsi la culpabilité de laisser chaque semaine tant d’enfants en souffrance, nous plonge à notre tour dans la souffrance ». Ce qui peut avoir comme effet de favoriser encore plus la désertion des lieux de soin, pour échapper à cet intolérable éprouvé d’impuissance….

 

Une autre tribune signée par un collectif de pédopsychiatres aboutissait aux mêmes constats de déliquescence et d’abandon, face au « déferlement de demandes »

« Dans les coulisses, faute de moyens, on doit opérer un tri dans la liste d’attente. Prioriser les situations urgentes. Privilégier les enfants en bas âge avec des troubles précoces du développement ».

« Pour tous ceux-là, pas de moyens octroyés aux secteurs – les services de psychiatrie infanto-juvénile de proximité – par les pouvoirs publics. Sont prévus seulement le remboursement des consultations privées sur quelques séances, des guichets uniques, des plateformes expertales, à distance du bassin de vie de l’enfant – l’école, le collège, le domicile, l’arrondissement – et qui le voient ponctuellement pour une évaluation et un diagnostic avant un adressage sur le service de psychiatrie infanto-juvénile de proximité, saturé ! L’on doit alors se tourner vers le privé, démarche périlleuse. Les psychiatres, pédopsychiatres, orthophonistes sont des espèces en voie de disparition ».

Ainsi, cette gestion désolante de la pénurie rabote en silence les soins, dans l’indifférence des pouvoirs publics, qui ne s’intéressent qu’à l’enjeu magique du diagnostic et à la satisfaction de quelques mouvements militants peu représentatifs du désarroi des enfants, de leurs familles, mais aussi des soignants.

Or, « nos centres de consultations – les centres médico-psychologiques, les centres médico-psycho pédagogiques – ne sont pas, dans leur libellé, des centres d’expertise. Sans attendre le «label» du diagnostic par une plateforme dédiée, ils soignent les enfants d’aujourd’hui, adultes de demain. Cette cause est-elle suffisamment digne d’intérêt pour justifier qu’on lui délègue des moyens, humains et financiers, au prorata des besoins en augmentation, à la mesure du malaise social grandissant et de ce que nécessiterait la croissance démographique dans certaines régions ou arrondissements des grandes villes ? ».

Pour couronner le tout, « une réforme du financement de la psychiatrie, censée être mise en œuvre début 2022 prévoit, à terme, une tarification des prises en charge ; les calculs excluent la tarification des réunions d’équipe autour d’un enfant, parmi les éléments essentiels des soins ; ils pénaliseront très vite les prises en charge trop longues, au-delà de dix-huit mois. C’est problématique quand on sait qu’il faut parfois des années pour construire ou reconstruire un lien avec un enfant et /ou sa famille. La dotation de financement accordera une place à la qualité. On s’attendrait à la qualité de soins. Il s’agit de la qualité des procédures dont on sait le pouvoir chronophage ».

 

« Fait-on du chiffre ou fait-on du soin ? »

 

En 2019, Bertrand Welniarz, le rappelait déjà : « malgré les déclarations et rapports officiels – dont un rapport du sénat – qui reconnaissent la gravité de la crise que traverse la pédopsychiatrie qualifiée de spécialité prioritaire, aucun plan d’action un tant soit peu ambitieux n’a été adopté pour améliorer la situation ».

« La crise est multiple. Elle est tout d’abord démographique : il y avait 1 235 pédopsychiatres en exercice en 2007, 692 en 2016 et 593 en 2017. Leur moyenne d’âge est de 60 ans. La densité moyenne nationale est de 5,1 pédopsychiatres pour 100 000 jeunes de moins de 15 ans ».

« Les conditions statutaires offertes aux psychologues, aux professions paramédicales– orthophonistes, psychomotriciens, ergothérapeutes – ainsi qu’aux personnels sociaux éducatifs sont peu attractives au sein de l’hôpital public et la constitution de vraies équipes pluridisciplinaires est souvent complexe ».

Par ailleurs, de plus en plus, il ne s’agit plus d’aborder la souffrance psychique, mais de rééduquer des « troubles neuro-développementaux ». Dès lors, « cette vision restrictive des TND conduit à la prolifération de « plate-formes » permettant des diagnostics ou des forfaits d’intervention précoces » - mais qui sont bien incapables de faire face à des situations de crise et de détresse, qui font l’impasse sur la nécessité du travail institutionnel et d’équipe, et qui sont d’autant plus absurdes qu’aucune offre libérale n’est en général véritablement disponible…

« Au lieu de renforcer un système de santé qui opère déjà un maillage territorial afin qu’il puisse remplir sa mission dans de meilleurs conditions les tutelles préfèrent construire de nouveaux dispositifs à partir de conceptions réductionnistes de la pathologie du développement ».

D’ailleurs, la pédopsychiatrie est de plus en plus détournée du soin psychique, au bénéfice de la prise en charge rééducative du handicap, avec de façon significative une « prise en main par le secrétariat d’État auprès du premier ministre chargé des personnes handicapées, d’une grande partie des prérogatives qui devraient dépendre du ministère des solidarités et de la santé ».

 

Plus récemment, voici quels étaient les constats et les recommandations émis par l’Association des psychiatres de secteur Infanto-juvéniles (API), via son président, le Dr Christophe Libert :

« 12 % des mineurs présentaient au moins un trouble mental (au sens DSM donc TND et troubles affectifs inclus) avant la pandémie ».

Cependant, on observe un « débordement des capacités de soin des secteurs de pédopsychiatrie, et notamment des CMP (« niveau 2 » de recours) », du fait « d’un afflux de demandes en constante augmentation ». D’après le rapport de l'IGAS cette augmentation des situations complexes se situe entre 12 et 15 % en l'espace de 15 ans, sans aucune évolution des moyens en proportion…En conséquence, sur certains secteurs, les temps d’attente peuvent être de plusieurs années…Cette affluence s’explique entre autres par :

- « la difficulté des acteurs et structures de première ligne (« niveau 1 » : école, services sociaux, etc.) de répondre aux premiers besoins (par ex disparition des RASED, grande difficulté de la médecine scolaire, etc.) »

- « l’augmentation des troubles et en particulier des TSA avec comorbidités psychiatriques ».

- mais aussi par la répercussion des souffrances sociales sur les enfants et par des orientations politiques ayant sciemment sacrifié les conditions de socialisation infantile

De surcroit, on constate un « manque de solution d’aval en particulier dans le médico-social (IME, ITEP) »

Dès lors, structurellement, « la pédopsychiatrie dispense aujourd’hui, des soins, très souvent « dégradés » de par le manque profond de moyens ».

Or, la crise pandémique a encore accentué cette situation dramatique : augmentation du nombre de patients, de la sévérité des troubles, des situations de mise en danger immédiat, des maltraitances directes et indirecte, etc.

Néanmoins, dans le champ pédopsychiatrique, « le temps nécessaire à l’accueil, à une évaluation multidimensionnelle sérieuse et aux soins proprement dits ne peut, sauf exception, être bref ».

Les équipes sont ainsi de plus en plus confrontées aux « tensions induites par le déséquilibre moyens/besoin », avec une accentuation de la souffrance professionnelle et une dégradation inévitable de la qualité des soins.

En conséquence, la seule réponse acceptable et réaliste serait un « renforcement massif des capacités de réponses à court, moyen et long termes dans une logique de respect des droits et besoins fondamentaux – actuels et à venir - de l’enfant et de sa famille ».

 

Cependant, les pouvoirs publics ont décidé, à moyens constants, d’exiger « la transformation « pure et simple » des CMPP en plateforme » et d’imposer une réforme du financement des institutions pédopsychiatriques, allant à l’encontre du soin. Ces orientations, aveugles aux réalités, constituent à l’évidence un authentique problème éthique et sanitaire, en ôtant encore « des moyens pour répondre aux "catastrophes affectives" lentes ou aiguës, actuelles et à venir »…

 

Comme le souligne Gilles Davaine, éducateur spécialisé membre du collectif de la pédopsy du 19éme, « tous ces dispositifs s'inscrivent dans des logiques marchandes, quantificatives qui accompagnent les réductions globales de budgets ».

 

Et, Sandrine Deloche, pédopsychiatre engagée, dénonce également « l’ubérisation » et le « délitement programmé » du soin psychique, ainsi que les mesurettes gouvernementales pour faire face au désastre : « les chèques psy en bois, octroyés par un gouvernement inconséquent sont symptomatiques d’échecs redondants livrant à elle-même toute une génération sacrifiée ». Ainsi, en accord total avec cette consœur, nous accusons également « les pouvoirs publics de regarder, par-dessus l’épaule, la pédopsychiatrie prendre la vague de face, sachant son état défaillant et à l’abandon », nous accusons « de faire vivre aux enfants, aux familles et aux soignants l’impensable, l’intenable ».

 

Les réponses managériales et technocratiques bricolées à la va-vite paraissent bien dérisoires et pathétiques face à l’ampleur du désastre : « les chèques « psy » (l’échec psy ?), les plates-formes d’écoute, les-dix-séances-chez-le-psy-remboursées sont des réponses low-cost et insultantes tant pour les patients que pour les praticiens. C’est le déni même de la complexité humaine et ses brisures reléguées à une opération de réparation garagiste fissa et bon marché ».

 

Derrière les slogans, les mots d’ordre, le clientélisme, il y a toujours le rappel incessant du réel, ces enfants et ces familles délaissées, sacrifiées, sur l’autel de l’idéologie et de l’austérité : « le « virage inclusif », une exemplarité en la matière, n’est pas un tournant qualitatif innovant comme on voudrait nous le faire croire, mais une entreprise d’exclusion des plus fragiles, droite ligne vers une des visions les plus rétrogrades du soin porté aux enfants les plus malades. Car pour parler vrai il s’agit de fermer des instituions sanitaires ou médico-éducatives assurant l’accueil de jour ou de semaine de plusieurs milliers d’enfants qui vont se retrouver dans leur famille avec un « panier de soins », plutôt percé que plein, compte tenu de l’expansion de prises en charge en libéral, exposant les plus démunis à rester au bord de la route ».

 

Et, pour se prémunir des effets de cet abandon inique, on organise toujours plus la distanciation, la non-rencontre, le hors-sol : « l’orientation thérapeutique est actée sans jamais rencontrer le patient. Chaque situation se résume à un dossier à trier, à coter, à orienter, à classer. « Au suivant ! », annonçant le règne des plates-formes de tri des enfants à problèmes ».

 

 

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Comme le souligne Pierre Delion « l’ensemble du système de la psychiatrie française, publique, associative et privée va se réorganiser autour du concept de plateformes diagnostiques disposant de moyens conséquents pour entreprendre des bilans neurophysiologiques approfondis (recours aux IRM, à l’intelligence artificielle, aux algorithmes…) débouchant sur les diagnostics promus par le DSM V (la classification américaine des maladies mentales) et passibles de traitements médicamenteux et cognitivo-comportementaux à l’exclusion de toute autre approche de la souffrance psychique spécifiquement humaine. Le dernier décret relatif à l’expertise des psychologues du 10 mars indique de façon limpide la direction prise par la «réforme» promise. Cette réorganisation va coûter un « pognon de dingue » et permettre de développer une recherche neuroscientifique permettant un rattrapage du prétendu retard français dont nos gouvernants, sous l’influence de lobbies directement intéressés par ce nouvel angle d’attaque (c’est le mot adéquat) de la psychiatrie, ne cessent de nous rebattre les oreilles. On comprend mieux la casse massive de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle entreprise depuis quelques années par le pouvoir et ses agences réputées indépendantes telles que la HAS ».

 

Heureusement, afin de mieux faire passer ces réformes, on a déjà contribué à détruire toute possibilité d’enseigner une pédopsychiatrie “à visage humain qui prend en considération les différents aspects bio-psycho-anthropologiques”. Par exemple, neuf universités françaises n'ont aucun professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent - en comparaison, la Grande-Bretagne compte 15 fois plus d'enseignants que nous...En outre, le système de financement par projets de l’ARS alimente la servitude volontaire de certains chefs de service, qui se précipitent sur des appels d’offre afin d’obtenir des financements, quitte à démanteler toujours plus les fonctions d’accueil et de soin des institutions….

Dans les Commissions Nationales, des signifiants maître circulent et s’imposent désormais sans résistance, voire avec une certaine complicité – après tout, cela permet de se faire bien voir auprès des dirigeants- : « gradation des soins », « parcours », « plateformes »…

C’est aussi ce que déplore l’Union Syndicale de la Psychiatrie « les options politiques choisies ne font guère mystère, les rapports récents de la Cour des comptes et de l’IGAS leur servant de support en prônant la fin de l’accueil inconditionnel pour tous propre à la psychiatrie de secteur, la gradation des soins, l’organisation par filières, la bascule vers le libéral des pathologies dites légères ».

Ainsi, on va pouvoir poursuivre une politique clientéliste, démagogique, idéologique, car, « derrière le leurre, il y a donc la pénurie de moyens, mais aussi la promotion de méthodes dont la visée est uniquement rééducative » (Maud Mainfroy et Laurent Delhommeau). « Ce qui s’annonce ainsi, c’est un véritable détournement des patients vers des filières privées, la promotion d’un soin désinstitutionnalisé, et un démantèlement de l’intersecteur ». « Ce tour de passe-passe, qui permet à l’Etat de se désengager, met de surcroit en lumière une vision de la société où seul le symptôme est à traiter ».

Selon l'analyse de Christophe Dejours, les réformes imposées par les directions et les tutelles, affublées "d’un aréopage d’administrateurs (directeur de cabinet, conseillers techniques)", éventuellement au décours d'un audit, vont toujours dans le même sens : "il est nécessaire de mettre en place des outils d’évaluation, d’une part, des protocoles de soin d’autre part. Il est urgent d’aligner l’offre de soin sur les standards nationaux, voire européens. L’évaluation des soins portera sur la durée, l’efficacité des traitements, leur coût, le degré de satisfaction des clients. Des instruments et des outils de mesure seront mis à disposition des personnels et serviront, en retour, à les évaluer individuellement".
"Ladite normalisation des soins repose sur un ensemble d’outils et de méthodes : Conférence de consensus, Recommandations pour la pratique clinique (RPC), Evidence Based Medicine (EBM), standard qualité, assurance qualité, certifications, accréditations".

Tout cela dans un contexte de gouvernance néolibérale imprégnée de New Public Management, avec en arrière-plan, la Loi Organique Relative aux Lois de Finance, la Tarification à l'activité, la Révision Générale des Politiques Publiques, la Loi Hôpital, Patients, Santé, Territoire, la Modernisation de l'Action Publique....Ainsi, se "constitue un ensemble de dispositifs dans lesquels se concrétisent le tournant gestionnaire, délibérément engagé dans la lutte contre les métiers et la référence aux règles de travail, aux règles de métier et aux éthos professionnels qui structuraient naguère le monde du travail".

Et d'après Christophe Dejours, "cette bataille est aussi une bataille politique destinée à établir de nouvelles formes de domination, médiatisées par les nouvelles techniques de gestion et de management, qui démantèlent l’État providence, et exigent le renoncement aux progrès des techniques de soin élaborées par les psychiatres et les cliniciens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale".

Dès lors, plutôt que de prendre en compte les besoins réels, d'écouter les acteurs de terrain, de prendre en considération les expériences et l'histoire, de redonner du sens et de la dignité dans les pratiques, on préfère créer des commissions, pondre des rapports, prôner des "réorganisations", inventer des dispositifs "innovants", introduire des techniques managériales, etc., sans jamais aborder la question concrète des moyens humains et de la finalité du soin....Austérité, rendement, flexibilité, modernité, avant tout ; les pratiques doivent s'adapter !

A cet égard, voici ce que peut dénoncer Eva-Marie Golder, à propos du « Rapport : les 1000 premiers jours », établi par une commission de 18 experts créée ad hoc, afin d’élaborer un consensus scientifique sur les recommandations concernant la santé émotionnelle et cognitive des enfants : ce rapport « bien-pensant » constitue à nouveau un « néodiscours plein de formules stylistiques tellement entrées dans le langage commun qu’on ne s’aperçoit même plus de la charge idéologique qu’elles véhiculent ».

« Compétence, performance, adaptation, autorégulation, gestion des émotions, tout ce vocabulaire neuro-managérial n’est effectivement pas vieux, mais aussi pas forcément du meilleur aloi. A suivre le rapport pas à pas, on note que tout ce qui ne relève pas de la neuro-cognition n’a pas de valeur « scientifique » et ne mérite donc pas d’être mentionné ».

« Un discours, pas loin de la propagande, émaillé du néo-glossaire neuro-cognitivo-managérial, transforme l’enfant en cyborg, vante les avantages des dernières découvertes sur le cerveau ».

« Pourquoi favoriser l’expression des gènes (p.13) par un balisage précoce et une stimulation des compétences, afin de rendre l’enfant « efficace » à trois niveaux : social, conceptuel, linguistique ? Ne suffirait-il pas d’encourager les parents à être présents à leur bébé, à parler avec l’enfant, à lui chanter des chansons, lui lire des histoires ? ». Désormais, les parents seront sommés d’adopter une « attitude parentale multimodale », essentielle dans le développement précoce de l’autocontrôle. Cependant, l’environnement au sens large est également pris en compte : « comme il est difficile d’être très clair face aux GAFA, marché oblige, la commission d’experts suggère de créer des logiciels adaptés aux bébés, au lieu de conseiller tout simplement de supprimer les écrans pour des enfants si jeunes »…. Par ailleurs, les villes devront devenir ludiques, afin de pouvoir être labellisées « bébé plus ». De surcroit, des « Maisons des 1000 premiers jours » seront mises en place, de façon à évaluer, dépister, prévenir. Derrière les bonnes intentions de la prévention et du repérage précoce, le spectre du fichage, de la normalisation et de la gestion médico-psycho-sociale plane…

En 2018, voici également ce que préconisait l'Inspection Générale des Affaires Sanitaires - dans le sillage de la Cour des Comptes - pour faire face à la pénurie et à l'indigence des soins en pédopsychiatrie : des procédures administratives de réorganisation et de gestion, à moyens constants...Ainsi, il suffirait par exemple d’élaborer un guide de bonnes pratiques en matière de régulation des files actives, ou d'instaurer des « plateformes de gestion partagée des demandes d’admission », de mettre en place des « procédures communes d’évaluation de la qualité des parcours complexes » ou d'établir « dans chaque intersecteur d’une convention tripartite réunissant des associations gestionnaires de CMPP, la direction de l’hôpital de rattachement et l’ARS », ou encore de favoriser le développement de la télémédecine... 

Plus récemment, dans le rapport de l’IGAS concernant « Les centres médico-psychologiques de psychiatrie générale et leur place dans le parcours du patient » - et rédigé avec la participation active de FondaMental pour peu que l'on regarde la liste des experts « interviewés » - , il est par exemple préconisé de « reproduire les travaux des ARS Nouvelle-Aquitaine - ARS ayant brillé par sa ferveur déployée pour démanteler les lieux de soin-et Hauts-de-France dans les autres régions pour identifier les difficultés d’accès », de « poursuivre les investigations de la mission sur les délais en faisant réaliser par l’ANAP un outil de mesure et d’identification des leviers d’amélioration » et, « dans le sillage des pratiques développées lors du confinement, d’évaluer la faisabilité et les limites d’utilisation de l’expertise et de la consultation psychiatrique à distance »… A l'évidence, ça va dans le bon sens...

De façon cohérente, voici quelques "recommandations" issues du rapport de la Cour des Comptes de février 2021 concernant "Les parcours dans l'organisation des soins de psychiatrie".

"Il faudrait par exemple filtrer l’accès aux centres médico-psychologiques, souvent saturés faute d’être centrés sur les publics prioritaires", "réorganiser les activités des secteurs psychiatriques, en favorisant notamment la mobilité "proactive" des équipes et leur recentrage". Car, pour la Cour des Comptes, "en l’absence d’une approche graduée", il y aurait de tragiques "pertes d’efficacité « systémiques »". En conséquence, il faut rendre obligatoires "les indicateurs relatifs à la pertinence des parcours en fonction des niveaux de sévérité, à partir des données existantes, largement accessibles, dont celles du programme de médicalisation des systèmes d’information (PMSI) « psy »". Faut-il donc envisager de soutenir les soignants et d'étoffer les moyens cliniques réels ? Non, il est surtout prioritaire que "les tutelles régionales en ARS soient mieux « armées » sur le plan juridique et méthodologique. Les réformes qui se profilent (relatives aux autorisations d’activités, notamment) constituent d’ailleurs des occasions pour renforcer les outils traditionnels (contreparties exigées pour l’octroi des autorisations et CPOM)". Bon, en gros, il s'agit d'instituer une psychiatrie à plusieurs vitesses, sous contrainte, avec des parcours spécifiques en fonction des "troubles". Il y aura donc des filières rentables, efficientes, lucratives, privatisables ; et puis, tous les irrécupérables qui "échoueront" dans ce qui restera de possibilités d'accueil dans les institutions publiques ou à la rue - la Cour des Comptes déplore évidemment la trop lente désinstitutionnalisation...

Et on pond donc des mirages, des mensonges, comme ViaTrajectoire "un service public, gratuit et sécurisé qui propose une aide à l'​orientation personnalisée dans le domaine de la santé", ou la "Réponse Adaptée Pour Tous" (RAPT), censée accompagnée la transformation de l'offre dans le médico-social, en proposant par exemple du "Répit", de la "Pair-aidance"...On coordonne le vide à coup de slogans.

A propos de la tarification des soins à l'activité, voici cependant ce que rappellent André Grimaldi et Jean-Paul Vernant: "à l’objectif éthique du « juste soin pour le patient au moindre coût pour la collectivité », la T2A substitue l’objectif économique de recherche de la rentabilité pour l’établissement". De surcroit, concernant la logique du « parcours de soins », des écueils évidents se profilent déjà. En effet, "on peut le concevoir comme une chaîne de production, une succession de séquences, sans homogénéité de prise en charge, sans réelle pertinence de l’ensemble. Cette chaîne standardisée serait pilotée par un financeur/gestionnaire. C’est la filière de soin dont rêvent les assurances privées qui veulent bien participer au financement du système à condition de le piloter" - toute ressemblance avec les préconisations de l'IGAS et de la Cour des Comptes n'est absolument pas fortuite....

Nonobstant, d'après le député de Seine Saint Denis Stéphane Peu, le nouveau modèle de financement de la psychiatrie, loin de permettre une meilleure égalité de traitement "risque d'écarter des patients des parcours de soin et de laisser sans solution de nombreuses familles". En effet, cette logique va contraindre les établissements à se positionner sur les prises en charge les plus rentables.

De son côté, la sénatrice du Val de Marne Laurence Cohen déplore le démantèlement accéléré des structures thérapeutiques ayant porté une vision humaniste, égalitaire et engagé des soins psychiques : "il y a quelques années, la France, en matière de psychiatrie et de pédopsychiatrie, apparaissait comme pionnière et novatrice en créant notamment le secteur, pour déstigmatiser et sortir de la politique asilaire".

"Aujourd’hui, tout ceci est mis à mal par l’intégration dans des GHT généraux, niant la spécificité de la psychiatrie, par les regroupements forcés de CMP et CMPP, voire par leur suppression pure et simple, éloignant un peu plus les patient.e s de ces structures de proximité, les laissant parfois dans une errance médicale, et sans soins".

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Dès lors, Mme Cohen dénonce aussi "une certaine psychiatrie d’Etat, qui dicterait aux professionnels les principes et la façon de soigner, au risque de ne plus être financés s’ils ne suivent pas les préconisations". De fait, cette"pression exercée sur les pratiques professionnelles en vue d’une homogénéisation, d’une standardisation des soins est inacceptable et se situe à l’inverse des besoins des patient.e.s".

Cependant, sur le département du Val de Marne, les fusions / démantèlements des lieux de soin se poursuivent à marche forcée. Par exemple, alors que sont favorisés certains "projets universitaires, axés sur la recherche et les médicaments" ou des "projets médicaux mettant en avant les thérapies brèves de 3 mois", on poursuit inexorablement la mise à mal des lieux de soins de proximité : "le Centre Médico-Psychologique de Bonneuil a fermé en 2019, deux autres sont toujours en activité, celui de Créteil et de Villeneuve Saint Georges mais ne peuvent faire face aujourd’hui à l’afflux de patients. L’équipe du CMP de Villeneuve Saint-Georges commence à traiter les demandes arrivées en janvier 2019".

Résultats : "en 2 ans, l’accès aux soins en pédopsychiatrie a été divisé par 2 dans le Val-de-Marne. Pour des enfants autistes, les rendez-vous se font tous les 2 mois ; cette situation est inacceptable" et "les professionnels décrivent une situation catastrophique à laquelle ils ne peuvent faire face et avec des conséquences sur le long terme pour les enfants".

"Le diagnostic est identique chez les professeurs d’école qui tirent eux aussi la sonnette d’alarme, notamment dans la période de crise sanitaire que nous connaissons. Les enfants ne sont plus suivis, les familles sont abandonnées et doivent gérer seules les troubles importants de leurs enfants"....

Comme le rappelait Bernard Golse, "que va devenir un pays qui ne se donne plus les moyens de soulager la souffrance mentale de ses enfants et adolescents ?"

Tant pis, on a d'autres priorités gestionnaires, il faut bien faire des sacrifices pour maintenir nos profits.

Allez, désormais, il n’y a plus d’états d’âme, on fonce droit sur l’iceberg !!

 

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