Contre vents et virus, prendre soin

Au-delà des pratiques médicales intensives et de l'urgence, il convient de réaffirmer une conception élargie de la "fonction soignante". En effet, le soin ne peut se limiter à sa dimension opératoire : les liens, les gestes, les attentions, les paroles, etc, sont également essentielles. De même que les dispositifs sociaux capables de prendre soin de nos communs et de nous protéger collectivement.

 

Face aux enjeux sanitaire et à l’afflux de patients en état critique, l’hôpital a mobilisé toutes ses forces afin de pouvoir prodiguer les gestes médicaux nécessaires : intubation, ventilation, monitoring, traitement des complications et des défaillances d’organes, etc. Des interventions très techniques et intrusives, réalisées en situation d’urgence, nécessitant pour la plupart une sédation profonde du patient, et une surveillance omniprésente de tous les paramètres biologiques, respiratoires, cardiaques, etc.

Ces protocoles de réanimation permettent littéralement de sauver des vies, d’améliorer le pronostic du syndrome respiratoire sévère liée à l’infection par le COVID-19, et d’éviter une surmortalité tragique au niveau individuel et collectif. Le fonctionnement de ces services nécessite par ailleurs un investissement sans faille de tout le personnel médical et paramédical, une collaboration de chaque instant, une véritable dynamique d’équipe. Il faut travailler ensemble, être capable de focaliser une attention intense et exclusive, suivre les procédures tout en sachant réagir dans l’urgence, en posant les actes qui s’imposent immédiatement ; improviser dans la rigueur et l’exigence de l’instant, mais aussi débattre collectivement des orientations à prendre, sur le plan thérapeutique et éthique, des traitements à déployer, des priorités à définir…
A nouveau, on ne peut que célébrer l’investissement de toutes ces personnes qui se dévouent à préserver ainsi la vie, contre vents et marées, sans compter leur temps ni leur fatigue. Et qui affrontent, bien souvent, au-delà des complications proprement médicales, les restrictions budgétaires, la pénurie de moyens humains, les incohérences administratives, les conséquences de politiques hospitalières désastreuses, le manque de reconnaissance, etc.


Cette dimension très spécialisée et instrumentale de la pratique médicale est absolument fondamentale et c’est, à juste titre, celle qui est mise en avant au niveau médiatique actuellement. Mais elle ne constitue qu’une facette du soin, entendu comme une dynamique beaucoup plus élargie, par-delà l’impératif de préservation biologique de la vie. Ainsi, il parait primordial de ne pas négliger, nonobstant le contexte actuel de crise, d’autres dimensions tout aussi essentielles. Car, au-delà de la survie des corps, le soin s’adresse à des personnes, reconnues dans leur dignité, leur souffrance, leurs histoires et leurs liens, leurs espoirs et leurs peurs. Le soin prend en compte l’existence, dans sa réalité humaine, irréductible au simple physiologique. Au-delà de l’urgence et de la préservation des fonctions vitales, le soin est une démarche de reconnaissance et de respect ; d’écoute et d’attention ; de présence et d’attente. De temps. Ces corps ne sont pas de simples amas d’organes, de systèmes, de régulation, de cellules…Ils sont aussi une chair vivante, tissée de paroles et d’affects, de sensibilité ; une étoffe de relations en souffrance.
Soigner suppose aussi de reconnaitre cette réalité, en dépit des processus opératoires que supposent les actes réanimatoires.

Ainsi, même dans les services de soins intensifs, les soignants sont aux contacts quotidien avec les patients, ils sont là « quand le patient souffre, se pose des questions, a besoin d’être lavé, changé, rasé, accompagné, rassuré, écouté et pas seulement médicamenté. Tout ce temps de travail qui n’est pas pris en compte dans les tableaux Excel, car pour eux il faut optimiser les soins ». En réanimation, les équipes s’efforcent également de maintenir le lien avec les proches, en dépit des difficultés organisationnelles et du caractère très chronophage de telles démarches « informelles ».

En outre, le soin se situe déjà en amont du « moment pathologique » que ce soit à l’échelle d’une personne ou d’une société. Par exemple, il est effectivement indéniable, sur le plan de la santé publique, qu’une politique redistributive et de lutte contre les inégalités réduirait de façon significative la morbi-mortalité à l’échelle d’une population globale. Préserver notre modèle de protection sociale, c’est donc déjà prendre soin, de tout un chacun, et surtout des plus vulnérables. De surcroit, un lien de confiance noué avec un soignant permettra non seulement de réduire certains facteurs de risque, de déployer des stratégies de prévention efficaces dans la durée, d’adapter les éventuels traitements à la réalité sociale, culturelle, affective, familiale du patient, de façon à en optimiser les effets, mais aussi de mieux prendre en charge les situations critiques. De fait, ce lien thérapeutique permet déjà de connaitre parfaitement les antécédents, les comorbidités, les allergies, etc. Cependant, il est essentiel que cette connaissance soit incarnée, qu’elle ne soit pas un simple archivage dans un dossier dématérialisé. Car, au-delà des aspects purement médicaux, prendre soin de quelqu’un suppose une compréhension plus intime, du corps, des failles, des refus, des attentes…Tant d’éléments qui peuvent paraitre anecdotiques et qui, dans les études randomisées sont considérées comme du bruit ; mais qui seront tout à fait décisives pour pouvoir prendre en charge de façon cohérente tel ou tel autre patient. Ainsi, le soin ne peut se tisser qu’à travers une histoire partagée, singulière, s’étendant sur des temporalités élargies. Le soignant est un porteur de souvenirs et de secrets, un vecteur de narration, de ritualités.

La polysémie du signifiant « soin » devrait déjà nous inviter à élargir notre conception de l’acte soignant : de l’application minutieuse à la charge responsable, du devoir de veiller à l’effort qu’on se donne pour aboutir, de l’attention à l’égard de quelqu’un à l’inquiétude, de l’attachement à la mission…Derrière toutes ces arborescences, se déploie toujours la sollicitude, le souci et la prévenance.

Notre conception du soin dérive de la clinique hippocratique, qui préconisait l’accompagnement du malade considéré dans sa singularité - c’est à dire en prenant en compte son parcours biographique, son expérience vécue, la subjectivité de ses ressentis - et dans sa globalité - intégrant les conditions concrètes de vies, les facteurs d’environnement, le contexte relationnel et social au sens large. La médecine est née de cette attention portée à l’individualité souffrante intégrant aussi bien ses caractéristiques physiologiques propres, que ses caractéristiques existentielles et les rapports avec son milieu. Le soin suppose aussi de reconnaitre la personne, derrière ses « troubles » ou sa maladie, de la soutenir dans l’expression de sa dignité et de son « invention normative » (Georges Canguilhem) - c’est-à-dire dans sa capacité à affirmer ses propres particularités vitales en lien avec les conditions environnementales.
Dès lors, la clinique n’est pas simplement l’auscultation de l’organisme, à travers toute sorte d’examens radiologiques ou biologiques. Il s’agit aussi de saisir la façon dont le corps vivant, habité, investi, s’exprime ; sa façon de s’inscrire dans le monde et la relation, de se déplacer, de se nourrir, d’aimer ; ses rythmes et ses heurts ; ses accrocs, ses rugosités, et ses fluidités…Ce qui suppose toujours d’en passer par la parole, par l’émotionnel, par ce qui touche. De chercher à comprendre l’expérience subjective de la maladie, la façon que tel patient peut avoir de la vivre, ce qu’elle représente pour lui, les empêchements éventuels qu’elle lui impose, etc. Cette démarche qui consiste à tenter d’adopter le point de vue du patient ne revient pas à négliger les connaissances scientifiques concernant l’étiologie physiologique de telle ou telle pathologie. Au contraire, tout l’art du soin consiste à dialectiser en permanence la subjectivité du patient, et l’objectivité des connaissances médicales, à mettre en tension le vécu singulier d’une personne incarnée, et sa traduction sémiologique dans le registre des signes physiopathologiques.

 

« La clinique n’est pas une science et ne sera jamais une science, alors même qu’elle usera de moyens à efficacité toujours plus scientifiquement garantie. La clinique ne se sépare pas de la thérapeutique et la thérapeutique est une technique d’instauration ou de restauration du normal dont la fin, savoir la satisfaction subjective qu’une norme est instaurée, échappe à la juridiction du savoir objectif » (Canguilhem).

Soigner c’est aussi reconnaitre et accepter les failles et les refus…Au-delà des fantasmes de maîtrise instrumentale, il s’agit aussi de ne pas s’illusionner face à l’emprise du négatif, de la destructivité, du masochisme, etc. Soigner implique d’accepter la fragilité, la notre et celle de l’autre, nos impuissances, tout en préservant toujours l’intimité, le secret, la confiance, et la décence.
Ainsi, prendre soin ne revient sûrement pas à imposer un état de bien-être complet physique, psychique et social, ou à chercher à normaliser des conduites à des fins prophylactiques. La finalité du soin n’est pas l’adaptation sociale, la productivité ou l’inclusion conformiste, mais l’extension de la liberté et du pouvoir d’agir, en son nom propre, ou encore la réalisation d’un véritable projet d’autonomie. Il s’agit d’élargir les capacités à se raconter, à désirer, à affirmer sa singularité et ses décisions, sa fragilité, à assumer un devenir ; à être soi-même capable de prendre soin des autres. De façon plus humble, soigner consiste parfois à atténuer le spectre de la douleur et des répétitions mortifères, à éroder l’impact des empêchements corporels, à restaurer l’espoir et à soutenir les défaillances, à prolonger l’ineffable, et à tisser du sens par-delà les affres de la souffrance…
Parfois, respecter un choix n’est pas un renoncement ; même si l’exigence du soin est toujours de nourrir du dialogue, de prendre le temps, d’entendre, de comprendre, d’ouvrir, de proposer, de s’ajuster, d’expliquer…Un traitement efficace, quelle qu’en soit la nature, est une thérapeutique acceptée, comprise et investie par le patient ; mais aussi réaliste, adaptée aux circonstances d’existence, à « son monde » et à ses représentations

 

Evidemment, nous évoquons là une « fonction soignante », qui n’a pas à être portée par une seule personne. Au contraire, le soin doit parfois se diffracter sur plusieurs, notamment lorsque des interventions techniques nécessitent une réification des corps. Il faut alors un clivage entre le geste opératoire et l’intégration de la subjectivité souffrante du patient. Mais cela ne signifie pas qu’il faille évacuer la dimension de lien, de légitimation, de réciprocité ou d’empathie. Au contraire…il est parfois difficile pour un même praticien d’assumer ces différents rôles, même de façon séquentielle et séparée dans le temps. Cependant, la globalité de la fonction soignante - sur le versant de l’acte comme de la reconnaissance - doit alors se trouver « répartie » : sur un groupe, un collectif, une institution, voire sur certaines dimensions sociales
Il ne s’agit pas de médicaliser certaines problématiques sociales, mais d’insister sur la fonction soignante de certains dispositifs institutionnels et sociaux.
Le soin ne relève pas que du médical, qui n’en constitue qu’un aspect. Tout ce qui concourt à créer du lien, à ensemencer la créativité, la rencontre, la reconnaissance, le souci, la responsabilité, la transmission, etc., participe de la dimension soignante d’une société. Sans besoin d’une quelconque transcendance, ou d’un horizon extrahumain. C’est dans l’immanence, dans l’ici-et-maintenant que se déploie le soin, à travers des racines et l’espoir d’un devenir.

Le soignant ne peut, en tout cas, être un prestataire de service, interchangeable, ou une simple interface numérique. De fait, il doit pouvoir partager une certaine intimité, une forme de connivence avec le patient, qui lui confie son histoire corporelle - laquelle ne se réduit pas à la liste de ses antécédents médicaux. Ainsi, l’anamnèse est une étape essentielle de l’examen clinique, qui doit permettre de reconstituer l’historique de la plainte ou du symptôme. Littéralement, il s’agit de faire remonter les souvenirs, ce qui suppose à l’évidence une immersion dans les significations inscrites au sein même du corporel. Car le corps parle, raconte, et il faut pouvoir l’entendre…

Beaucoup de paramètres du soin, dans sa dimension la plus médicale et technique, sont ponctuels, et peuvent être mesurés. Cependant, de nombreux éléments essentiels dans la dynamique soignante sont incommensurables, informels, et s’étendent sur des durées non circonscrites. Une simple présence, une écoute, un regard…Toutes ces infimes attentions du quotidien…Toucher et être touché, un mouvement de main…L’énorme travail qui consiste à maintenir un réseau relationnel, la présence des proches, une insertion communautaire…La retissage patient des fragments biographiques épars…Les paroles qui soulagent, les gestes qui apaisent…Le temps de connaitre, et de reconnaitre…Les petits rituels égrenés au fil des jours…Les rythmes communs…La délicatesse….
Tout cela n’a pas de prix, et ne peut pas être quantifié. Or, sans cet arrière-plan, il n’y a plus de véritable soin, mais une accumulation d’interventions opératoires et désubjectivantes, aussi primordiales soient-elles en termes de pronostic. Malheureusement, tout ce qui constitue cette part informelle, cette « humanisation » de la technique médicale, cette dimension relationnelle du soin, ne sont absolument pas prises en compte dans la tarification de l’activité hospitalière (T2A). Dès lors, c’est une conception uniquement instrumentale, techniciste, interventionniste et instantanée de la pratique médicale qui s’affirme toujours plus.
Par ailleurs, au soin défini à travers un processus intersubjectif, se substitue de plus en plus une approche individualiste et consumériste : l’usager est désormais sommé de gérer de manière responsable son capital santé, de rentabiliser ses investissements médicaux afin de maximiser sa productivité et son adaptation. Cette individualisation des soins occulte les enjeux socio-économiques, culturelles et relationnelles en termes de morbidité, en prônant la figure de l’auto-entrepeneur rationnel et autonome dans le champ de l’optimisation de sa santé, devant avoir comme finalité normative une inclusion efficiente - c’est-à-dire une capacité à être prolétarisé, exploité, et à consommer…

De la même façon, dans le champ du psychisme, il n’est désormais plus politiquement correct d’évoquer la souffrance, ou la maladie ; à l'avenir, il conviendrait de rabattre toute forme de mal-être sur les catégories du trouble ou du handicap, en particulier dans le domaine de l’enfance. Ainsi, il faudrait avant tout rééduquer des fonctions cognitives défaillantes, sur le mode d’un traitement d’organe, en déconnectant ses dimensions du fonctionnement global d’un sujet incarné. Ainsi, nous devons nous occuper de l’attention, des habiletés sociales, des fonctions exécutives, des praxies, etc., sans intégrer l’usage qu’en fait tel enfant, dans le lien avec ses proches, avec son environnement relationnel ; sans prendre en compte la façon dont ses particularités cognitives ont pu émerger en intrication étroite avec des enjeux affectifs et interactionnels.
Or, comme le rappelle la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent, « séparer handicap et souffrance psychique est non seulement une aberration conceptuelle mais représente une menace grave pour le soin à apporter aux difficultés développementales des enfants, des adolescents. Où et comment va désormais être prise en compte cette souffrance psychique des enfants et de leur famille,si les lieux consacrés à la prise en compte de ces troubles dans leur globalité doivent être réorientés principalement si ce n’est exclusivement vers le handicap. Comme si l’enfant porteur de handicap n’avait pas lui aussi un psychisme, comme si le fait d’être en situation de handicap ne provoquait pas par lui-même et pour ses proches une situation déstabilisante à l’origine de profonds remaniements psychiques ».
« Nous devons admettre avec humilité combien les origines de la souffrance psychique sont complexes et modestes les moyens connus de la prévenir et de la soulager. C’est dans la recherche des convergences, synergies et complémentarités des moyens et des techniques issues de différents champs de connaissance et de recherche, que se situe une démarche réellement éthique, et non dans la construction affligeante de prétendus antagonismes, oppositions et disqualifications réciproques de théories et théoriciens, qui ont peu à voir avec le vrai souci du patient, de l’humain ».

Et, comme le déplore également Patrick Coupechoux, « le psychiatre, devenu un expert, n’a plus face à lui un être humain singulier, pas même un malade, mais une maladie. Il n’est plus confronté à quelqu’un qui souffre, qu’il faut essayer de comprendre, mais à une série de « troubles » qu’il faut éradiquer — le terme, qui touche au comportement, et donc au fonctionnement de l’ordre social, ne doit rien au hasard. Logiquement, le médicament est devenu le coeur de ce qu’on n’appelle même plus le soin, mais le « traitement » ».

 

Prendre soin suppose aussi de prendre en compte les proches, les liens, les aidants…On ne soigne pas un patient sans s’intéresser un tant soit peu à ses conditions d’existence, à son entourage, à leurs vécus et à leur souffrance éventuelle…

Prenons par exemple la place des relations affectives lors d’une hospitalisation : cette question est particulièrement mise en exergue en situation pandémique, du fait du risque de contamination, du caractère spécifique des soins intensifs, mais aussi des enjeux de fin de vie et de deuil…
Actuellement, les visites sont strictement limitées. Parfois, la dégradation de l’état respiratoire est tellement brutale, que les proches ne peuvent venir visiter une dernière fois le patient…Or, dans ces moments tragiques, il convient de prendre soin non seulement de la personne mourante, de lui octroyer dignité et respect jusque dans ses derniers instants, mais aussi de son entourage. La mort doit pouvoir se partager, car il s’agit également d’un phénomène social qui nécessite ses rituels, ses mises en mots, ses gestes et ses narrations collectives…Actuellement, la mise en bière des personnes dont le décès est lié au Covid-19 doit être immédiate, et la pratique de la toilette mortuaire est interdite. Le corps peut être présenté aux familles, à l’hôpital, mais dans un délai de dix heures après le décès, après avoir été déposé dans une housse ouverte sur dix centimètres au niveau du visage. De surcroit, les obsèques ne peuvent accueillir qu’une vingtaine de personnes au maximum. Faute de pouvoir se déplacer durant le confinement, des personnes seront inhumées ou incinérées en l’absence de leurs proches….Une chambre froide de Rungis est désormais dédiée à l’accueil des cadavres….L’accompagnement des mourants puis des morts, le respect des corps, le recueillement, les rituels de funérailles et de deuil, les cérémonies d’hommage public, constituent pourtant une caractéristiques fondamentales de toutes les sociétés humaines. On peut donc s’inquiéter de l’impact psychologique, au niveau individuel et collectif, d’un tel empêchement, voire d’une telle transgression anthropologique.
Lors des épidémies d’Ebola en Afrique de l’Ouest, les familles des défunts voyaient disparaitre leurs proches, du jour au lendemain, sans pouvoir réaliser les rites funéraires prescrits au niveau communautaire. Ces interdits et la violence des protocoles sécurisés d’inhumation ont pu à la fois susciter des rumeurs ou des fantasmes (cannibalisme, trafic d’organes), allant même jusqu’a induire des actes de résistances armées à l’égard des équipes médicales.

 

Ce type d’événements montre bien que le soin va bien au-delà des règles de sécurité et de contrôle épidémique, et que le fait de ne considérer que des enjeux purement médicaux peut s’avérer contre-productif. Comme le souligne Clelia Gasquet-Blanchard, « du point de vue médical, il faut réagir vite. Or, les familles réclament du temps pour s'adapter, puisque leurs habitudes sont bouleversées. Mais à chaque épidémie, le suivi psycho-social passe au second plan, et c'est dévastateur. Les gens ont besoin d'une médecine compréhensive, proche d’eux ».

Prendre soin suppose aussi de considérer le vécu, les besoins, les représentations, les souffrances, la culture, tant du patient que de sa constellation relationnelle élargie, son appartenance communautaire. Il faut également prendre en compte les « séismes sur le plan intime : chagrin des deuils, culpabilité des rescapés, fractures dans les familles ». Le manque de reconnaissance des ces éléments essentiels en termes de dignité et de liens constitue d’une part une déshumanisation tout à fait problématique de l’intervention médicale, quand bien même elle parait légitimée par le contexte de l’urgence sanitaire. D’autre part, les conséquences en termes de santé collective peuvent également s’avérer problématique à court comme à plus long termes, en favorisant des conduites transgressives, voire des violences, des deuils traumatiques, du ressentiment à l’égard de toute programme de santé publique, etc.

Dans ce type de situation critique, le soin devrait également considérer des enjeux proprement anthropologiques et sociaux. Il conviendrait par exemple de construire collectivement des rituels d’obsèques spécifiques en temps d’épidémie, à même de restaurer du sens, du symbolique, du collectif. Car, les morts doivent être honorés par leurs proches et restaurer dans leurs ancrages communautaires, ils doivent être réintégrés dans une histoire, dans une filiation et un lien transgénérationnel. Il s’agit là de prendre soin des défunts, comme des vivants.

"Ce qui est à l’origine du deuil, c’est l’impression d’affaiblissement que ressent le groupe quand il perd un de ses membres. Mais cette impression même a pour effet de rapprocher les individus les uns des autres, de les mettre plus étroitement en rapports, de les associer dans un même état d’âme, et, de tout cela, se dégage une sensation de réconfort qui compense l’affaiblissement initial. Puisqu’on pleure en commun, c’est qu’on tient toujours les uns aux autres et que la collectivité, en dépit du coup qui l’a frappée, n’est pas entamée. Sans doute, on ne met alors en commun que des émotions tristes ; mais communier dans la tristesse, c’est encore communier, et toute communion des consciences, sous quelques espèces qu’elle se fasse, rehausse la vitalité sociale" (Emile Durkheim).

Ainsi, on perçoit bien à quel point la fonction soignante se déploie au niveau institutionnel et social, au-delà de l’acte médical à proprement parler. Car, à partir du moment où on accepte la dimension irréductiblement relationnelle de notre humanité, notre besoin de liens, de sens, de rituels, de consolation, de reconnaissance, de collectif, on ne peut penser uniquement le soin dans sa réalité technique et individuel.

Par exemple, le confinement imposé dans les EHPAD, à des fins nécessaires de protection, a induit un isolement extrêmement éprouvant, avec des effets majeurs sur le plan de la santé : perte d’autonomie, régression, voire syndrome de glissement…Ainsi, on peut véritablement mourir de solitude, suite à la dissolution des liens et des stimulations interactives qui, seuls, permettaient de préserver un équilibre psychique précaire. Etant séparé des autres, en rupture de communauté, on peut littéralement perdre l’élan vital, l’appétence et le désir. Car la vie n’est qu’un système de relation, et l’existence une attente à l’égard d’autrui, une expansion hors de soi…
Le soin suppose donc la continuité de la présence, du souci, de la tendresse, le partage d’une condition commune de vulnérabilité et de réciprocité.

Et ceci implique d’ailleurs d’appréhender également la subjectivité des soignants, de prendre en considération leurs affects et leurs éprouvés face à la rencontre intime de la souffrance des autres. Comme le souligne Marie-José Del Volgo, « il est dangereux de faire endosser aux soignants le costume du héros. Etre un héros, cela signifie se sacrifier, souffrir en silence. Le héros ne demande ni aide ni moyens. Le héros est un surhomme. Cette approche fait peser sur les épaules des soignants une immense responsabilité, tout en leur interdisant de reconnaître leur propre vulnérabilité ».
« Un des phénomènes du burn-out consiste en une dépersonnalisation. Les soignants épuisés « se forgent une carapace », comme ils disent, pour pouvoir tenir et se comportent avec les patients de manière très technique, ils mettent de côté leurs affects ».

Héroïser ceux qui s’engagent par vocation, par devoir et par éthique, en dépit de leur épuisement psychique et physique, de la dégradation de leurs conditions d’exercice, de leur manque d’équipement, participe à dissimuler les enjeux sanitaires réel et les responsabilités proprement politiques…

« L’héroïsation peut également conduire à légitimer le maintien de situations dégradées (puisque les héros peuvent tout affronter), participant ainsi à normaliser voire à renforcer la crise pourtant contestée. Cela peut également engendrer une perte du sens critique et une confiance aveugle de la population vis-à-vis de certaines figures héroïques et conduire ces dernières, galvanisées par la position dont elles jouissent, à s’exprimer même en dehors de leur champ d’expertise » (Melia Djabi).

Or, à l’heure où l’épidémie de coronavirus fait effraction avec violence au niveau collectif et déstabilise tous nos équilibres communs de façon traumatique, c’est notre homéostasie sociale qui se trouve finalement menacée. Et la réponse ne peut donc se résumer à une gestion purement médicalisée. De fait, il convient aussi de restaurer du sens, de la solidarité, du lien, de l’attention, de l’égalité, de la reconnaissance, de la décence, de la dignité, des ritualisations, de la créativité, de la sollicitude, de la considération, etc., et de prendre soin de notre corps social.

Depuis le début des années 2000, certaines orientations, à l’instar du concept « One Health » promeuvent ainsi une approche plus globale de la santé publique, en intégrant des dynamiques écosystémique et environnementale à des échelles tant locales qu’internationales. Face à une risque écoépidémiologique croissant, il convient effectivement de mieux appréhender toutes les interdépendances favorisant les émergences virales et leur transformation en pandémies. De fait, depuis un siècle, au moins 70 % des maladies émergentes ou réémergentes graves sont des maladies zoonotiques ou à vecteurs (comme la maladie de Lyme), qui peuvent être favorisées par des déséquilibres écologiques et/ou climatiques.
De surcroit, la prévention par rapport à ce type de problématiques sanitaires ne peut se déployer uniquement sur un mode médical hyperspécialisé, sans intégrer d’autres champs disciplinaires (sciences vétérinaires, sciences humaines) et sans faire intervenir des domaines d’intervention spécifique au niveau social (systèmes de protection sociale, accès aux soins, éducation, lutte contre les inégalités, etc.). Au fond, il s’agit là d’une vision holistique et intégrée de la santé collective, qui s’apparente davantage au soin global qu’à une approche strictement curative et thérapeutique. Car la santé, à l’échelle individuelle ou collective, ne peut être isolée des équilibres écosystémiques, des dynamiques sociales et économiques, des orientations politiques, etc. Prendre soin suppose donc de faire preuve d’une certaine humilité, de restaurer des équilibres, une forme de respect, de sobriété et de justice. Par ailleurs, on perçoit bien que le domaine du soin ne peut être abordé que sur un plan transdisciplinaire, en impliquant certes des professionnels de santé, mais aussi des éthologues, des écologues, des sociologues, des anthropologues, des travailleurs sociaux, des psychologues, des militants, des défenseurs des droits…

Plus que jamais, être soignant suppose de pouvoir concilier l’éthique de conviction avec l’éthique de responsabilité, au sens de Max Weber.
D’un côté, il faut effectivement s’en référer à l’impératif du devoir déontologique, à l’exigence inaliénable de soigner, de protéger, de secourir, à tout prix. On se situe là sur le plan des principes et de l’idéal, nonobstant les réalités ou les circonstances, les responsabilités et les causalités primaires, les dynamiques sociales et politiques d’arrière-plan. Il faut avant tout préserver la vie, sans s’interpeller sur les raisons de sa dégradation.
De l’autre côté, il s’agit également de considérer les enjeux de réalité, en prenant en compte les effets concrets de ses interventions. Faut-il toujours traiter médicalement les dommages et les blessures causées par la souffrance sociale? Faut-il se sacrifier pour pallier au démantèlement des services publics? Faut-il systématiquement médicaliser des maux collectifs, en occultant alors leurs origines politiques?…
Oui, et Non.
Être soignant, c’est à la fois « veiller sur la flamme de la pure doctrine » : le secours et l’assistance inconditionnels, dans l’ici-et-maintenant ; la main tendue vers la personne souffrante et affectée ; le devoir de soulager, de réparer et de prodiguer les gestes nécessaires à la préservation de l’existence.
Mais être soignant devrait aussi nous contraindre à prendre en compte « les défaillances communes de l’homme », sans « se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action ». Il s’agit ainsi d’avoir des finalités « stratégiques » collectives, au-delà de l’impératif immédiat à l’égard d’une personne. Car, la responsabilité du soignant doit aussi s’étendre au-delà du colloque singulier avec son patient, et viser le soin comme bien commun. Chaque acte médical, en fonction de la façon dont il est prodigué, charrie aussi une représentation implicite de l’individu et du lien ; une certaine éthique de la reconnaissance ou du mépris ; une conception latente de l’existence et des priorités communes ; un sens politique…
Le soignant exerce ainsi l’art de la dialectique, entre le singulier et le collectif, entre la neutralité et l’engagement, entre le dévouement inconditionnel et le refus, entre le secret et la dénonciation.
Traiter sans questionner, cela reviendrait parfois à poser un cautère sur une jambe de bois….

 

 

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