Quand la déliaison est à l’œuvre…L’histoire de Jean (2)

Le travail clinique et institutionnel est inévitablement confronté à la question du négatif et de l’attaque des liens. Cependant, force est de constater que nos capacités à « métaboliser » cette déliaison se trouve de plus en plus mise à mal par des évolutions socio-politiques, qui viennent renforcer et légitimer les désaveux subis par les équipes. Petite illustration pour comprendre….

Pour ceux qui n’avaient pas lu le premier billet abordant la déliquescence des institutions de l’enfance à travers le parcours de « Jean », voici un bref résumé : il s’agit de l’histoire d’un enfant de 10 ans, ayant présenté des difficultés relationnelles et comportementales précoces, en rapport notamment avec des distorsions interactives familiales. Malgré les inquiétudes très fortes, la souffrance et le mal-être de cet enfant, ainsi que le détresse de ses parents, les interventions tant thérapeutiques qu’éducatives ont été marquées par la discontinuité et le désengagement. Beaucoup d’évaluations, de préconisations, de réévaluations…et énormément de difficultés pour organiser un suivi pérenne, cohérent, articulé, avec un cadre institutionnel capable de contenir la destructivité à l’œuvre.

Depuis quelques temps, nous essayions cependant, sur le CMPP, de tisser une forme de contenance institutionnelle, et de mettre en place un véritable projet de soin. D’ailleurs, quand je dis « Nous », il ne s’agit pas d’un prédicat honorifique de majesté, mais bien de notre réalité concrète : à savoir l’investissement de deux pédopsychiatres pour recevoir la famille, organiser les projets, faire les liens avec les partenaires impliqués, rencontrer les équipes, etc. De surcroit, il s’agit également d’associer tous les cliniciens mobilisés dans un véritable soin institutionnel : psychothérapeute recevant Jean deux fois par semaine, psychomotricienne et éducatrice, assistante sociale assurant le lien avec les autres institutions….

Finalement, on en arrive malheureusement à un passage à l’acte : suite à un énième signalement rédigé par l’infirmière scolaire en décembre dernier, le procureur décide d’un placement en urgence. En tant qu’équipe soignante, nous refusons d’être mandatés par l’ASE pour organiser une hospitalisation dans le cadre de cette Ordonnance de Placement Provisoire. D’une part, il n’y a pas d’indication clinique formelle à une hospitalisation en urgence. D’autre part, nous pensons qu’il est nécessaire de maintenir l’alliance et la confiance avec la famille, à travers la neutralité de notre positionnement et la spécificité de notre intervention dans le registre du Soin. A chacun ses responsabilités et ses attributions….

A la veille des vacances de fin d’année, Jean est alors placé en famille d’accueil, sans autorisation de contact avec sa famille, par le Service Territorial de l’Aide Sociale à l’Enfance – équipe mobilisée depuis plus de 6 mois pour une « évaluation » suite à notre adresse d’une Information Préoccupante, et n’ayant jamais pensé qu’une réunion de synthèse avec les acteurs impliqués au quotidien auprès de cette famille pouvait être pertinente….

A la rentrée, notre assistante sociale nous transmet les éléments qu’elle a pu recueillir auprès de l’ASE : suite à une audience pendant les vacances, un retour au domicile familial ainsi que la mise en place d'une Assistance Educative en Milieu Ouvert ont finalement été ordonnés...Jean est donc rentré chez lui avec de nombreuses piqûres de punaises de lit... Cependant, au cours de son bref séjour dans la famille d'accueil, Jean a eu un conflit important avec un autre enfant placé, et aurait alors été amené à l'ASE, ce qui aurait occasionné une nouvelle "crise". De là, il a alors été conduit sur une structure hospitalière, où il a passé la nuit, sans avoir le droit de voir ses parents. Puis, il aurait été placé quelques jours dans une nouvelle famille d'accueil avant de retourner chez lui pour la rentrée...

La scolarisation et le suivi reprennent donc. Nous recevons Jean et ses parents. Et là, nous sommes littéralement soufflés par la charge de haine, de ressentiment, de dénigrement, de disqualification que nous recevons de la part de la famille, devant leur fils. "C'est fini, tout ce que vous faites ne sert à rien". Nous sommes effectivement les « pires », des « incapables », « incompétents », « sans jugeote », etc. J’en passe, des vertes et des pas mûres. Les propos sont empreints de paradoxes – Jean va toujours aussi mal, mais tout se passerait merveilleusement bien à l’école…-, de persécution et de destructivité. Nous encaissons, en essayant de ramener posément des éléments de réalité, tout en nommant la détresse et le désarroi qui se manifeste ainsi à notre encontre, de même que les mouvements de violence meurtrière qui peuvent circuler dans le groupe familial, auquel nous nous trouvons assimilés.

En tant que cliniciens, nous sommes évidemment habitués à supporter les "réactions thérapeutiques négatives", et à tolérer l'agressivité qui peut se déployer dans l'espace institutionnel. Cependant, ces attaques calomnieuses déversées devant l'enfant constituent un véritable sabordage de la prise en charge, en induisant des conflits de loyauté inextricables pour Jean. Comment investir les soins, à partir du moment où ceux-ci se trouvent totalement disqualifiés par les figures d'attachement ? ...

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De toute façon les parents ont déjà pris rendez-vous auprès d’un grand professeur parisien qui, à côté de sa chefferie de service prestigieuse, a ouvert une consultation privée pratiquant des prix indécents, pour faire du diagnostic et de la prescription de psychotropes à la chaîne… « Lui, au moins, il prescrira de la RITALINE » (sachant que nous avions déjà souligné à plusieurs reprises que les bilans psychologiques effectués ne concluaient pas à un éventuel trouble attentionnel de Jean…).

Nous sommes également interpelés par certains propos très accusateurs : « c’est à cause de vous, de votre Information Préoccupante que Jean a été placé. C’est ce qu’on nous a dit à l’ASE ». « Et en plus, vous avez refusé de le faire hospitaliser, c’est de votre faute s’il est allé en famille d’accueil, cela nous a été confirmé ». « Et vous n’avez pas trouvé de structure qui corresponde au profil de notre fils ».

Il faut beaucoup de recul, de confiance et de déontologie pour supporter de tels propos. Cependant, même en s’appuyant sur l’hypothèse de défenses projectives nous mettant à la place du mauvais objet qu’il faut accabler et sur lequel on peut déverser toute sa rancœur, on ne peut s’empêcher de penser, face à de telles insinuations, que la haine peut aussi avoir été attisée, de façon délibérée ou inconsciente, par des paroles clivantes, disqualifiantes, pour ne pas dire diffamatoires.

Malgré nos explications, les parents sont effectivement convaincus que c’est notre Information Préoccupante, datant de 6 mois, qui est à l’origine du placement…C’est ce qu’on leur a dit. Alors même que cette démarche, faite en concertation avec eux et l’équipe scolaire, avait justement comme finalité de mettre en place un accompagnement éducatif pour éviter un passage à l’acte et un placement en urgence… Par ailleurs, nous avons également tenté de rappeler toutes les démarches, les services sollicités, les réunions organisées pour éviter une exclusion scolaire, le parcours antérieur de Jean…En vain, captifs d’une immédiateté sans épaisseur historique, nous étions non seulement incompétents, mais responsables des difficultés de leur fils. Car, en plus de nos « négligences », nous étions attaqués comme les représentants d’une pédopsychiatrie institutionnelle obsolète et maltraitante…

Au final, nous avons assisté, devant Jean, à une mise à mort de notre cadre de soins. Comment, dès lors, reprendre un suivi cohérent, sans se faire complice d’un véritable mouvement pervers et sadique ? Nous avons cependant décidé de nous laisser du temps afin de réfléchir, en équipe et lors d’un prochain rendez-vous avec la famille, à ce qui allait pouvoir être décidé – en attendant également l’expertise omnisciente de l’éminent professeur prescripteur.

 

Au-delà de la psychopathologie de cette famille particulière, on doit légitimement s’interroger sur les enjeux charriés par ce type de situation.

En premier lieu, cette illustration clinique met en avant de façon exemplaire la question du négatif, et la nécessité de bénéficier d’un arrière-plan institutionnel pour pouvoir métaboliser de telles attaques contre les liens. Comment une famille fonctionnant sur ce registre pourrait-elle être prise en charge sur des plateformes de prestataires externalisés ?

Tenir, dans ces situations supposent de pouvoir s’appuyer sur un cadre institutionnel, et de pouvoir travailler collectivement notre contre-transfert.

Car, nous sommes là confrontés à une tentative violente de déliaison, voire de meurtre symbolique.

Dans un tel contexte, nos références théoriques, notre sens clinique, nos élaborations communes, etc., constituent à l’évidence un « maillage » qui nous permet non seulement de survivre, de supporter la destructivité, mais aussi de mettre en forme les mouvements en jeu, de « détoxifier » les attaques, de réinscrire l’instantanéité de la décharge à l’intérieur d’une trame narrative, d’une histoire.

Cette haine paternelle traduit-elle une envie primaire en rapport avec la rivalité, et le besoin consécutif de détruire l’espace de soin dont Jean bénéficie ? Dans cette configuration, sommes-nous captifs d’identifications projectives massives, qui tendent à nous assimiler à un objet menaçant qu’il convient de pourfendre afin de pouvoir préserver une intégrité psychique trop branlante ? Y-a-t-il là quelque chose comme un effroi vis-à-vis de la contenance institutionnelle, éprouvée comme une fonction « maternelle » persécutrice ? ...Quels éléments transgénérationnels viennent ainsi se déposer ? Quelles expériences traumatiques se déploient dans cette dynamique transféro-contre-transférentielle complexe, et intriquée à de nombreux niveaux, tant individuels, que groupaux ? ….

« Le crime de lèse –Thanatos concerne une naissance qui a rencontré un désir de meurtre […] là où elle était supposée rencontrer un désir de vie » (N. Zaltzamn).

Autant d’hypothèses, de mises en sens et en forme, de matrices narratives, qui permettent non seulement de « survivre » dans notre posture thérapeutique, de faire un pas-de côté, de pouvoir nous raconter ce qui s’éprouve sans exercer de rétorsion ou de délaissement ; mais qui nous amène également à ne pas accabler la famille en restant sur un pur plan de factualité, de plain pied, sans distance ni élaboration des enjeux. On voit bien qu’il s’agit là de pouvoir s’abstraire de la logique de dénigrement, culpabilisation, désaveu, etc., et finalement d’essayer de s’extraire d’une compulsion de répétition cherchant inlassablement à mettre en scène le même scénario de mise à mal /rejet.

L’arrière-plan institutionnel, la préservation d’une pensée clinique vivante, notre confiance réciproque et la capacité à tisser du collectif, constituent donc les points d’amarre qui permettent non seulement de tenir, mais aussi de tenter d’infléchir les répétitions mortifères – la mère nous confirmera d’ailleurs que le précédent collègue en libéral avait déjà subi les mêmes assauts…

Ici, la condition sine qua non du soin, c’est la préservation d’une institution vivante et créative ; c’est la possibilité de pouvoir rêver ensemble, de retisser les trames déchirées, de contenir les attaques et de faire des liens.

« On voit combien la vivance des lieux de soin, des activités d’expression et de créativité d’un collectif soignant sont des alliés précieux et indispensables dans la difficile tâche thérapeutique de reconstruire ce qui ne s’est pas constitué dans les premiers temps de la vie : du lien, de la cohésion, une présence à soi pour se maintenir en vie » (T. Zampaglione).

Comment cela pourrait-il être ne serait-ce qu’envisageable avec des réseaux plateformisés, ne mobilisant que des interventions thérapeutiques opératoires, instrumentales, dans l’ici-et-maintenant ?

 

A un autre niveau, il convient également de considérer ce qui se joue au-delà de la clinique institutionnelle elle-même. Car ce désarroi et ce ressentiment parental traduisent aussi des éléments tragiques de réalité : l’incurie actuelle des dispositifs, le repli des professionnels sur leur propre logique à des fins de survie, la difficulté à organiser des liens et une cohérence du fait de l’éclatement des intervenants, voire des clivages et des attaques réciproques, à la mesure des sentiments d’impuissance et d’abandon…Par exemple, nous avons à nouveau sollicité le service de l’ASE suite à cette attaque de notre cadre, afin de pouvoir réfléchir en commun aux enjeux ; sans retour de leur part…Ainsi, la situation de Jean est également infiltrée de mouvements de transfert inter-institutionnel, avec des soubassements en rapport tant avec le délitement des métacadres symboliques qu’avec la dégradation des conditions concrètes d’exercice.

De fait, le travail institutionnel est inévitablement pris dans cette réalité extérieure, ambiante, et nous subissons de plein fouet des politiques délibérées de sacrifice et de mépris.

De surcroit, au-delà de cette déliquescence tangible des moyens humains, il y a aussi les effets de discours et de représentations qui circulent au niveau social. Toutes les familles que nous recevons sont effectivement « imprégnées » par des leitmotivs et des rengaines idéologiques qui viennent saborder à bas bruit nos engagements cliniques.

Comme le souligne Patrick Chemla, « nous ne pouvons plus penser ce qui se joue pour un sujet sans tenter de l’articuler avec ce qui se passe dans le monde, et donc aux « productions imaginaires du social-historique » (Castoriadis) (…) en insistant sur la nécessité actuelle de repenser notre réalité clinique et institutionnelle en prise avec une « nouvelle raison du monde » (Dardot et Laval) néolibérale. Une raison qui engendre une vision réifiée des sujets en souffrance rabattue sur un imaginaire comptable, marchand, où chacun se trouve mis en concurrence avec tous ».

De leur côté, Loriane et Mathieu Bellahsen dénoncent ce « discours décentrant la logique de soin au profit d’une logique économique de rationalisation puis de rationnement des soins ». Ainsi, ils pointent ces mouvements de lobbying qui militent pour une « dissolution de la pédopsychiatrie et de la psychiatrie publique pour remplacer le financement qui leur est dévolu en allocations financières allouées aux familles, qui seraient alors « libres » de se diriger vers des cabinets privés d’aide à la personne, de diagnostic, de formation ».

Sous couvert « d’innovation organisationnelle », il s’agit de sélectionner des versions idéologiques tant sur l’origine que sur les modalités de prise en charge de la « souffrance psychique », ou plutôt des « handicaps neurodéveloppementaux ». Un tel « choix », fait pour des raisons du registre de la croyance, de la conviction, mais aussi, et surtout, à des fins économiques, politiques et de satisfaction de groupe d’intérêts, a inévitablement des effets sociaux réels, notamment dans les représentations collectives.

A force de prôner, partout et tout le temps, que les troubles psychiques ne sont que des anomalies neurodéveloppementales, à rééduquer ou à traiter par des psychotropes, à force de revendiquer l’inclusion, le virage ambulatoire, et la désinstitutionnalisation comme des solutions imparables et incontestables, il ne faut pas s’étonner des revendications des familles : une solution instrumentale, immédiate, magique…

Et, de surcroit, la sape continuelle des orientations psychanalytiques par les médias, les politiques, les militants, certains « scientifiques » hors-sol, certains groupes d’intérêts, etc., contribuent également à orienter négativement le « pré-transfert » à l’égard de nos institutions pédopsychiatriques, désavouées en amont en tant qu’archaïques, maltraitantes, inefficientes, culpabilisantes, etc.

Comment ne pas être influencés, en tant que parents, par cette communication omniprésente, par ces ritournelles séductrices : il y a d’un côté les bonnes méthodes, qui marchent, inévitablement, prouvées par la science, etc., et de l’autre, des charlatans, arriérés, accusateurs, etc.

 

Finalement, on voit bien à quel point cette attaque contre les soins se situe à de nombreux niveaux intriqués : les fantasmes individuels et familiaux, les enjeux transgénérationnels, la dynamique propre de telle ou telle équipe institutionnelle, les clivages interinstitutionnels, la déliquescence programmée et instrumentalisée des institutions en charge de l’enfance, les choix, les promesses, et les mensonges politiques, les normes imposées par une gouvernance managériale hors-sol concernant les « bonnes pratiques », la précarisation généralisée et les déliaisons sociales imposées, ainsi que la prégnance d’un discours et de représentations collectives devant nécessairement s’imposer aux cliniciens…

 

Et nous nous trouvons désormais contraints de nous positionner face à cet insoluble dilemme : faut-il transiger, de compromis en compromission, pour se conformer, quitte à se désavouer, et à laisser de côté toutes les situations cliniques les plus complexes, ne rentrant pas dans le cadre du virage inclusif, des plateformes et des interventions standardisées, interchangeables, ou externalisées ? Ou faut-il tenir bon dans son identité, ses valeurs, ses engagements, son éthique, et le respect dû à chaque famille, quitte à subir toujours plus de mises à mal (budgétaires, réglementaires, administratives, et dans la réalité concrète de nos implications cliniques) ?

Certains collègues de lutte ont déjà répondu : « A la soumission à l’expertise, nous opposons le commun de l’expérience »

 

 

 

 

 

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