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Billet de blog 22 avr. 2022

Destruction du soin psychique (1) : prélude

Les Centre-Médico-Psycho-Pédagogiques sont particulièrement menacés par les réformes actuelles dans le champ de la « santé mentale ». Afin de comprendre les enjeux de cette destruction des institutions soignantes, examinons l'idéologie sous-jacente et les conséquences concrètes des orientations actuelles : exploitation, relégation, contention et passivation.

Dr BB
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Après le désastre des mesures imposées autoritairement en Nouvelle-Aquitaine pour détruire les lieux de soin destinés aux enfants - et en particulier les CMPP (Centre-Médico-Psycho-Pédagogiques) - nous apprenons récemment que, en catimini, la direction générale de la cohésion sociale (DGCS) et la délégation interministérielle à l’autisme s’apprêtent à réviser les textes réglementaires régissant le fonctionnement et les missions de ces institutions de soins – sans aucune concertation avec les principaux acteurs concernés. Certes, la Fédération des CMPP est associée à ces démarches, sans pour autant avoir consulté ni informé « la base » par rapport à ces tractations. Cette dimension de confidentialité, voire d’allégeance, interpelle, et pour tout dire, ne laisse rien présager de bon. D’autant plus lorsqu’on apprend qu’un éminent professeur très médiatique a pu affirmer, lors d’une de ces réunions occultes, que « l’argent distribué aux CMPP était une pure perte »…

Avant d’évoquer concrètement les menaces qui pèsent sur les CMPP, il parait important d’appréhender dans un premier temps l’idéologie qui traverse les réformes en cours dans le champ du soin psychique et institutionnel.

On a déjà insisté sur ce point : la désinstitutionnalisation néolibérale vise à déliter toutes les formations collectives intermédiaires susceptibles de maintenir des résistances vis-à-vis d’une institution à visée hégémonique : le marché. Dès lors, l’imposition de cette marchandisation ubiquitaire, de cette privatisation lucrative, de cette mise en concurrence généralisée, se déploie partout à travers une forme de gouvernance autoritaire et de néo-management agressif. Or, voici quelques corolaires de cet écosystème institutionnel spécifique du capitalisme néolibéral débridé : l’exploitation, la relégation, la contention et la passivation. Examinons plus en détail ces quatre dimensions.

L’exploitation / rentabilisation

De l’auto-entreprenariat ubérisé en passant par le nivellement des droits et des protections, ou par l’exigence de productivité, il s’agit effectivement de promouvoir prioritairement des dispositifs institutionnels susceptibles d’être rentabilisés en termes de profit. Par exemple, dans son ouvrage Handicap à vendre,  le journaliste Thibault Petit revient sur certaines dérives des « Etablissements et Service d’Aide par le Travail » (ESAT), institutions médico-sociales de travail protégé, réservées aux personnes en situation de handicap et visant leur insertion ou réinsertion sociale et professionnelle. Certaines associations gestionnaires de ces établissements peuvent ainsi vanter les « avantages » de cette main d’œuvre aliénée : « plus de 175 travailleurs handicapés sont prêts à répondre à vos besoins à un coût défiant l'externalisation tout en vous permettant de réduire votre taxe AGEFIPH ». Et, dans sa recension de l’enquête de Thibault Petit, Cécile Morin rappelle, que, « avec l’aide que l’Etat verse à l’établissement,  le revenu mensuel atteint 715 euros nets pour 35 heures de travail par semaine, sans aucune perspective d'évolution de carrière. Mais les ouvriers et ouvrières n'ont nul moyen de se défendre collectivement ni de revendiquer quoi que ce soit puisqu'ils ne bénéficient pas de la protection du Code du travail. Considérés comme des « usagers » de l'ESAT, ne pouvant pas même prétendre à la reconnaissance sociale habituellement attachée au statut de travailleurs, ils relèvent du Code de la famille et de l'action sociale » - ce qui va d’ailleurs contre l’avis de la Cour Européenne de Justice, qui considère que les usagers des ESAT devraient avoir un statut de travailleur.

Néanmoins, au-delà des enjeux spécifiques liés à l’autonomie des travailleurs handicapés, ces établissements sont aussi en train de devenir des usines pour chômeurs, marginaux, désinsérés, incasables, réfractaires, asociaux, etc.

Dès lors, cette « inclusion » dans le milieu protégé peut être utilisée à des fins mercantiles pour venir casser le droit du travail et les protections sociales. La responsabilité des associations gestionnaires est évidente dans cette dérive et cette exigence de rentabilité. D’ailleurs, les directeurs de ces établissements se recrutent désormais directement dans les écoles de commerce ou de management…

Ces constats sont alarmants. Cependant, faut-il pour autant revendiquer la fermeture de toutes ces institutions, sans recul ni perspective ? Déjà, les normes de fonctionnement sont très différenciées en fonction des ESAT, et certains travailleurs handicapés peuvent y trouver une forme de protection et d’autonomie tout à fait positives. Par ailleurs, est-ce cette forme institutionnelle en tant que telle qui pose véritablement problème, ou bien son intégration dans un « écosystème institutionnel » plus élargi, qui impose ses contraintes de rentabilité et d’exploitation ? Si les ESAT s’alignent vis-à-vis d’un tel courant hégémonique, c’est sans doute parce qu’ils participent inévitablement à l’institué dominant du marché dérégulé, tout comme les EHPAD, les hôpitaux, l’école, etc. D’ailleurs, la fermeture des ESAT permettrait au fond une exploitation encore plus insidieuse des travailleurs handicapés dans le « milieu ordinaire », avec son corollaire de harcèlement, de maltraitance, de pression, de validisme, voire de nivellement vers le bas en termes de droit du travail…Plutôt que de désinstitutionnaliser, ne faut-il pas penser un autre fonctionnement, d’autres impératifs, en termes d’autonomisation, de droits, de respect, de bien-être et d’émancipation ? Mais cela supposerait à l’évidence d’infléchir les « méta-cadres » institutionnels dominants, imposant partout l’idéologie néolibérale.

De façon paradoxale, cette doxa est largement reprise par certains militants antivalidistes. Ainsi, par exemple, Hugo Horiot peut-il revendiquer explicitement que l’intégralité des fonds alloués à l'institutionnalisation des autistes soit réaffectée pour qu’enfin la France puisse exploiter (sic) ces intelligences divergentes, à l’instar de l’armée israélienne ou de la Silicon Valley. La politique française à l’égard du handicap et de l’autisme est ainsi comparée sans nuances aux programmes eugéniques du IIIe Reich…, alors même que nous pourrions être utilitaristes et valoriser ces potentiels exceptionnels, les exploiter comme un réservoir de compétences hors normes susceptibles de créer de la plus-value. Il faut avant tout extorquer, tirer profit, avec pragmatisme, voilà le dogme inclusif dans un écosystème institutionnel néolibéral. Et, de surcroit, la fermeture des tous ces établissements ségrégatifs voire maltraitants et l’entrée des autistes sur le marché concurrentiel du travail résoudra magiquement les problèmes sociaux de chômage, d’endettement public, d’inégalités sociales, de discrimination, de performance et de compétitivité ! 

Une autre dimension de l’exploitation se déploie également dans la création de filières de soins, susceptibles d’être rentabilisées. A titre illustratif, les Centres Experts FondaMental intègrent des patients à leurs cohortes de suivi, avec la contrepartie d’extraire des données, de les utiliser comme des ressources à même d’être valorisées et marchandisées. Ainsi, il faudrait désormais accepter de devenir une source de data, d’algorithmes, d’être quantifié, surveillé, enregistré, de se faire fructifié, pour avoir le droit de bénéficier d’un « suivi » …De la ressource humaine au sens propre : données biologiques, comportementales, indicateurs de suivi, enregistrement de l’activité, du sommeil, etc. Il faut se vendre à la coupe, se randomiser, et produire toujours plus de données rentabilisables sur le marché de la surveillance / programmation / recherche…

La relégation / ségrégation :

L’imposition par les tutelles de parcours différenciés en fonction des « troubles » diagnostiqués implique en soi une forme de discrimination et de ségrégation dans l’accès aux soins - tout à fait anticonstitutionnelle d’ailleurs…. De fait, les filières ainsi engendrées sont non seulement cloisonnées, mais bénéficient de plus ou moins d’attention et d’investissement des pouvoirs publics en fonction de leur reconnaissance officielle en termes de priorité sanitaire – sous l’influence de lobby et de conflits d’intérêts massifs…. A ce niveau, s’organise donc un véritable tri des patients allant de pair avec un fléchage des crédits, dans une logique de valorisation / exclusion tout à fait inique. Ainsi, en Nouvelle-Aquitaine, l’ARS a-t-elle imposé, de façon autoritaire et en contradiction avec les textes réglementaires, que les CMPP se transforment en plateformes réservées aux enfants présentant un trouble neuro-développemental – organisant ainsi la mise au ban des autres profils cliniques, qui représentaient au moins 80% des files actives… Par ailleurs, la pullulation de Centres Experts définit des niveaux de priorisation et d’accès aux soins différenciés en fonction des catégorisations diagnostiques. Cette « spécialisation » entraîne de facto des hiérarchisations, induisant des effets concrets en termes de médiatisation et de moyens alloués. Ainsi, si votre enfant présente une dysphorie de genre, un « Haut Potentiel Intellectuel », s’il est autiste, dys, adopté, obèse, etc., il pourra bénéficier de consultations spécialisées plus rapides, avec d’avantage de moyens et des parcours standardisés, déjà tout balisés à l’avance. Par le biais d’une forme d’injonction classificatrice, le dépistage devient ainsi une entreprise systématique de catégorisation, une sorte de gare de triage, aboutissant à des aiguillages automatisés. Cette discrimination positive produit en creux ce que l’institution asilaire pouvait sécréter de pire : de la « défectologie », de la chronicité, de l’oubli. En effet, si vous n’êtes pas officiellement adoubés par ces processus d’essentialisation nosographique, vous n’avez plus de places, plus de destinations, plus de voies. Votre destin est alors l’invisibilisation, le délaissement, le croupissement : direction les limbes. En dehors des filières officielles destinées aux « castes » méritantes, il y a donc les restes, les rebus, les impurs, les inclassables, tous ceux qui échappent à la technocratie classificatoire.

Ainsi, du fait d’un certain clientélisme, il ne faudrait surtout pas mélanger les serviettes et les torchons. Or, en créant des « filières nobles », on produit aussi des culs-de-sac, des voies sans issue. A ce niveau, il faut bien parler de séparatisme institué, organisé politiquement, avec un fort relent de validisme - alors même que les politiciens qui imposent cette ségrégation viennent par ailleurs conspuer ce qu’ils désignent comme des replis communautaires…

Par ailleurs, dans cette conception ségrégée des parcours de soin, certains enjeux épistémologiques concernant le diagnostic devraient être sérieusement appréhendés. En effet, les filières sont déjà aiguillées en amont même de la première rencontre, avec des centres experts pour tel ou tel trouble, des plateformes diagnostiques spécialisées, etc. Au sein de ces dispositifs, les professionnels sont donc des « spécialistes » d’une « pathologie » spécifique, ce qui induit inévitablement un biais de perception et de catégorisation. En effet, la démarche diagnostique devrait être avant tout différentielle, c’est-à-dire capable d’envisager toutes les possibilités en fonction de la singularité d’une situation particulière. Cela suppose donc une certaine « indécidabilité » initiale, une immersion dans un champ de possible élargi, ne venant pas d’emblée rabattre les manifestations cliniques vers des schémas préétablis. Or, il parait évident qu’un expert en autisme verra partout des traits autistiques, qu’un expert en bipolarité aura tendance à repérer exclusivement des signes bipolaires, etc. S’adresser d’emblée à une filière spécialisée revient donc à initier une démarche de catégorisation a priori, alors même que le diagnostic ne devrait émerger que dans l’après-coup. Un clinicien plus « généraliste » pourra au contraire comparer, différencier, nuancer, à partir d’une expérience élargie, permettant de mieux saisir les recoupements, les dialectiques, les dynamiques, la temporalité, etc. Conséquence de cette organisation par filières des dispositifs diagnostics : une surenchère biaisée, induisant des erreurs méthodologiques indéniables sur le plan épidémiologique. De surcroit, ces dispositifs experts tendent finalement à venir valider le désir de l’usager d’être catégorisé dans tel ou tel identité nosographique, sans même prendre en compte les enjeux identificatoires, les bénéfices inconscients, les fantasmes sous-jacents, voire les avantages matériels très explicites…Bref, au-delà du vernis de scientificité, c’est tout simplement de la merde en boite sur le plan de la rigueur méthodologique….

Enfin, on en arrive à un paradoxe totalement impensé. D’un côté, on institue donc des filières ségrégatives à partir des « diagnostics scientifiques ». Mais de l’autre, on propose finalement la même solution pour tous, quels que soient les besoins spécifiques et singuliers qui pourraient se manifester, au-delà de l’étiquetage nosographique : l’inclusion fourre-tout. On discrimine donc, pour mieux amalgamer…On catégorise, on généralise, on abstrait, pour mieux négliger la réalité subjective des situations. Mais, cependant, les familles ayant obtenus les « bons » diagnostics – c’est-à-dire ceux qui mobilisent les pouvoirs publics – bénéficieront de prestations compensatoires différenciées, d’une reconnaissance sociale valorisée, d’un blanc-seing à l’égard des mesures de protection de l’enfance, etc. Certaines pourront même construire une carrière, obtenir un statut officiel, être adoubées en tant qu’experts, être associées aux instances politiques ayant pour objectif de dézinguer tous les reliquats de soins institutionnels, imposer aux autres leur propre vision, expliquer ce qu’il faut faire, etc. Des bénéfices matérielles, symboliques, narcissiques, non négligeables, un bon retour sur investissement.

Quant aux autres, aux non diagnostiqués, aux mal catégorisés, aux réfractaires, aux archaïques, ils pourront toujours crever dans l’indifférence généralisée, puisque de toute façon ils n’existent pas : hors nosographie, point de salut.

L’isolement / contention :

Outre le retour en force de la contention physique, de la surprescription de psychotropes, la néo-institutionnalisation néolibérale s’accompagne également d’un paradoxe que pointe Philippe Chavaroche : « alors qu’il s’agit d’une modernité voulue enfin émancipatrice de ces personnes, on peut observer le retour de pratiques qui ne sont pas sans rappeler l’asile d’antan dans son sens le plus aliénant du terme ». De fait, « il est quasiment obligatoire de regrouper les dits « autistes » dans des unités spécifiques et de leur appliquer les méthodes, exclusivement comportementales ». Ce qui n’est pas sans faire écho avec le fonctionnement des asiles psychiatriques, qui classaient les « aliénés » dans des secteurs spécifiques, avec notamment des pavillons de « défectologie » ayant pour seul destin d’enfermer, de ségréguer et de contraindre. Ainsi, on voit poindre à nouveau l’idée que « des plus affectés mentalement pourraient nuire à l’évolution de ceux qui le sont moins », guidant ainsi le choix de séparation. « A côté du diagnostic, certes nécessaire, c’est toute une richesse clinique, enchevêtrée, parfois contradictoire, qui est déniée et interdite de parole parce qu’’elle pourrait remettre en cause la « pureté » du diagnostic ». Et, « si les résultats ne sont pas probants, ce sont alors les personnels qui sont suspectés de na pas adhérer totalement à la modernité et on remet une couche de formation (formatage ?) censée enfin les convaincre ». Dès lors, on perçoit là le retour à une forme de normativité disciplinaire, contraignant à la fois les usagers et les professionnelles, dans des dispositifs visant à restaurer une « productivité », en orientant les conduites, en abrasant les expressions singulières, en exerçant une violence sur les corps et les discours.

Ainsi, dans les établissements psychiatriques, il est noté un recours de plus en plus fréquent et arbitraire à la contention / isolement, hors des cadres juridiques. Le témoignage de Mireille Nathan-Murat, Psychologue clinicienne psychanalyste, est à ce propos particulièrement saisissant, rapportant l’expérience de l’un de ses patients :  « J’ai été ligoté, terrifié, sur ce lit « médicalisé » et lorsque j’ai entendu la clé fermer à double tour la porte de cette chambre d’isolement, j’ai encore plus paniqué ».

« À la suite de ces semaines et semaines de contention, ligoté sur un lit par des liens de cuir à œilletons métalliques de fabrication industrielle (matériel médical !), la fonte musculaire était pathétique et telle que deux soignants étaient nécessaires pour le maintenir debout, qu’il retrouve les réflexes de la marche ».

« Honteuse dérive de la formation psychiatrique en France, qui fait pire qu’en prison, pire qu’en Unité pour malades difficiles (UMD). Il nous fallut lui faire parvenir en catimini une lettre qu’il signa pour faire intervenir une avocate et la Contrôleuse des lieux de privation de liberté afin que ces neuf semaines de « martyr » de contention soient interrompues. C’est en UMD que ce patient a été transféré, « incarcéré » me dira-il au téléphone, après « échec reconnu » par ce service de secteur. « Là-bas, c’était l’arbitraire, ici ce sont des règles carcérales, c’est plus clair », me précisa-t-il ».

Sans commentaire…

De surcroit, on peut observer l’émergence ubiquitaire d’« asiles périphériques » pour reprendre l’expression de Pierre Delion, c’est-à-dire de formes de contrainte et d’isolement s’exerçant dans les marges, voire se banalisant dans un quotidien normalisé. Comme le soulignait Lucien Bonnafé, on tend donc à passer « de l’internement abusif à l’externement généralisé » ; par exemple, un enfant en inclusion scolaire, qui reste systématiquement exclu de l’intérieur, en dehors de la classe et du groupe ; ou un patient restant toute la nuit aux urgences, attaché sur un brancard ; ou un adolescent qui se retrouve en centre éducatif fermé suite à des conduites de transgression non intégrées comme signifiantes ; ou des familles qu’on trimballe d’hôtel social en hébergement précaire, pour toujours les déraciner et les empêcher de s’ancrer dans un territoire, ou qu’on maintient abusivement dans des centres de rétention administrative ; ou l’inscription dans la « filière » du handicap pour qu’un enfant puisse être maintenu en Grande Section de Maternelle du fait de son immaturité ; ou la généralisation de l’incarcération, notamment pour des personnes souffrant de pathologies mentales ; ou la préconisation de méthodes intensives de normalisation des conduites impliquant notamment des stimuli aversifs à type de décharge électrique pour éteindre les comportements autistiques indésirables, etc. Là s’exprime une violence insidieuse, invisibilisée, mais d’autant plus aliénante ; mais aussi une intolérance aux manifestations singulières, expressives, décalées, « hors normes ». Là resurgit le spectre des institutions disciplinaires et totales, visant à produire des normes reproductibles, prévisibles et contrôlées de comportement. Que dire d’ailleurs des contraintes discriminantes imposées à l’occasion de la crise pandémique, de la veille numérique, du profilage, du nudging, etc. L’omniprésence de la surveillance n’est pas sans évoquer le panoptique de Bentham, emblématique des sociétés disciplinaires, avec en corrélat un arsenal de punitions, de pénalités, de restrictions et de catégorisations ségrégatives.  

D’ailleurs, la volonté de dépister précocement, d’inscrire toujours tôt et plus irrémédiablement dans des catégories diagnostics dès le plus jeune âge afin d’éviter les comportements déviants et de repérer les pré-délinquants, témoigne aussi d’une volonté de contraindre, qui va à l’encontre de la prévention et de la contenance.

La passivation / perte d’autonomie et la privatisation des intérêts

Depuis notamment la charte d’Ottawa, datant de 1986, un des principes de la santé publique devrait consister à mobiliser l’implication des individus et de leurs communautés d’appartenance par rapport aux orientations sanitaires collectives. Comme le rappellent Barbara Stiegler et François Alla, « au lieu d’appréhender les populations comme des agrégats passivement soumis aux autorités sanitaires », il s’agit au contraire de « s’appuyer sur leur liberté et sur leur capacité d’action », de garantir leur possibilité d’intervenir sur leur environnement, en prenant aussi en compte les dynamiques sociales, politiques, les rapports de pouvoir, etc.

Cependant, un des écueils possibles de cette orientation était de promouvoir la responsabilité et l’autocontrôle des populations, sans modifier les enjeux systémiques de domination. Dès lors, les communautés et les individus pouvaient se trouver comptables de leurs échecs et de leurs succès en matière de santé, avec l’injonction de tirer profit de leurs investissements et d’exercer un lobbying performant en vue de défendre leurs intérêts, dans un contexte de pénurie généralisée de l’offre de soins…

En conséquence, « alors que l’Etat social était systématiquement démantelé, c’était désormais à l’individu, « auto-entrepreneur de lui-même » de gagner en compétence, en performance et en autocontrôle. Et tandis que les institutions publiques de soin étaient continuellement affaiblies, c’était de plus en plus clairement à cet individu autonome de devenir « acteur en santé » », selon les normes de l’anthropologie néolibérale.

Au fond, il s’agit là d’un véritable désaveu des principes de la démocratie sanitaire. De fait, la gouvernance néolibérale ne s’adresse qu’à un « agrégat d’individus porteurs de droits antécédents », qui se voient intimer de devenir les « acteurs de leur parcours de santé », alors même qu'on les a privés des moyens politiques permettant d'y parvenir concrètement.

« La focalisation sur l’autonomie de l’individu, déjà en germe dans la loi Kouchner, a pu ainsi conduire à nier purement et simplement les déterminants sociaux de la santé, en se donnant une collection d’individus souverains, pleinement responsables de leurs choix et entièrement comptables, à ce titre, de leurs succès comme de leurs échecs en santé, au point que la liberté censée constituer la base de leur consentement a pu être autrement et simplement disqualifiée ».

Ainsi, on en arrive à la mise en concurrence des « acteurs » du système de santé, sommés de faire valoir leurs prérogatives auprès des instances politiques afin d’imposer leurs propres injonctions sanitaires au reste de la population. Ce qui, outre les inégalités patentes, contribue également à instituer un « régime aggravé d’ « hétéronomie », poussant à l’intériorisation de normes prescrites de l’extérieur ».

Dans une telle organisation, les enjeux sanitaires ne sont pas appréhendés comme des faits sociaux, politiques, collectifs, dépendant de déterminants structurels. Dès lors, la santé « devient un ensemble de « données » ou de data, coproduites par les autorités sanitaires et les individus érigés en patients acteurs, qui intériorisent sans résistance toutes les normes qu’elles leur prescrivent ». De surcroit, « dans cette chaîne de production automatique des data, les soignants sont réduits à l’état de simples prestataires, et ils sont privés de toute expérience clinique de la maladie » …

Ainsi, ce sont les groupes d’intérêts, les enjeux de domination, les rapports de pouvoir qui vont pouvoir se tailler la part du lion, à travers une forme d’emprise idéologique et d’hégémonie discursive : « dans ce monde vidé de tous les aspects sociaux, organisationnels et environnementaux de la santé, et dans lesquels n’existent que des individus plus ou moins méritants, il devient dès lors loisible de stigmatiser les populations les plus vulnérables ».

A travers cette passivation des populations, il s’agit donc de donner libre cours à la prééminence d’intérêts particuliers, au détriment du bien commun : « dès les années sida, une tension s’installe entre les visées potentiellement émancipatrices et universelles des communautés de patients et le repli communautaire de certains groupes d’action, fonctionnant exclusivement comme des groupes d’intérêts et n’hésitant pas à basculer dans des pratiques de lobbying menées avec les laboratoires en vue d’accélérer l’accès à l’innovation, l’intensification des essais cliniques et la prise en charge financière des nouveaux traitements par la collectivité ».  

Or, cette tendance témoigne des accointances et des complicités avec les autorités sanitaires, en termes d’appropriation des capacités décisionnelles, à des fins stratégiques, restreintes et « privatisées ». Dès lors, il s’agit avant tout de maintenir l’illusion que les arbitrages en haut lieu se font à partir de l’intérêt général avec la participation des représentants officiels des usagers, alors même que les associations de patients sont instrumentalisées démagogiquement pour défendre certaines orientations très spécifiques et conjoncturelles, en phase avec certains agendas politiques.

Ainsi, « en ne reconnaissant que l'existence d'individus aux droits antécédents et de collectifs repliés sur leurs intérêts privés, chacun étant pensés en compétition contre tous les autres, ce modèle politique est incapable d'imaginer une construction démocratique de l'intérêt général et une élaboration collective de la vérité ». Chacun se voit donc renvoyé à sa propre problématique de santé, à son « groupe d’appartenance », à une dimension très restrictive et communautaire des priorités à imposer, cherchant à les faire valoir comme priorité sanitaire collective, sans délibération ni confrontation avec l’ensemble du corps social.
Or, occultant complètement cette « instrumentalisation partisane », les politiques de santé publique seraient censées traiter tout le monde sur le mode d’une « égalité arithmétique » et interchangeable… Ce qui suppose corrélativement une invisibilisation des disparités sociales ou territoriales, et un effacement des singularités. En promouvant des stratégies globales indifférenciées via une gouvernance autoritaire, il s’agit donc non seulement de dénier toute forme de choix réel aux acteurs, mais aussi de négliger les situations de vulnérabilité les moins médiatisées et les moins rentables sur le plan de la communication. Le pouvoir fait donc mine de s’adresser à une collection d’individus identiques et de minimiser les différences, les inégalités, ou l’hétérogène. Par exemple, la transformation des CMPP en plateformes réservées exclusivement aux Troubles Neurodéveloppementaux implique la relégation dans les limbes de toutes les autres formes de mal-être infantile…Les Recommandations de Bonnes Pratiques imposées par la Haute Autorité de Santé deviennent également le fer de lance des contraintes imposées aux cliniciens pour limiter leur autonomie, et réduire l’offre de soins à des protocoles basées sur des « données probantes ».

Or, il parait évident qu’aucun traitement, en tant que pharmakon, ne peut être appréhendé comme « bon » en soi, dans l’absolu, indépendamment du contexte, des enjeux relationnels, sociaux, culturels, etc. Au final, l’imposition univoque, autoritaire, automatique, des mêmes procédures thérapeutiques pour tous, constitue donc une perte de chance indéniable pour les usagers…

Voilà donc certains corrélats des réformes en cours dans le champ du soin psychique…Dans l’optique de pouvoir encore résister, autant que faire se peut, nous aborderons dans un prochain billet les méthodes déployées afin de détruire les institution soignantes.

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