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Billet de blog 1 févr. 2022

Se libérer de l’institution (6) ? Du soin pour défendre des droits !

Quels sont les soubassements réels des polémiques récentes autour de l'inclusion scolaire et de la dimension “ ségrégative" du soin institutionnel ? De fait, cette fausse alternative n'est qu'un jeu de dupes, qui vient finalement s'inscrire dans une même logique dominante : celle de l'institution hégémonique du Marché dérégulé et de la libre concurrence.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bon, on l’aura compris, l’intervention récente de Zemmour concernant le handicap et les limites de l'inclusion scolaire est à nouveau venue attiser la vindicte générale à l’égard de toute forme de soins institutionnels, sans nuance ni mesure. La condamnation est globale, définitive, nimbée de certitudes et de bons sentiments. Imparable….

Mais comment expliquer l’existence d’un tel front unanime, regroupant à la fois les mouvements associatifs mais aussi la quasi-totalité des représentants politiques, d’un extrême à l’autre de l’échiquier ?

Pourquoi l’institution thérapeutique suscite-t-elle un tel rejet, et se voit-elle associée à des qualificatifs aussi abjects que fédérateurs en termes d’offuscation : ségrégation, ostracisme, apartheid, validisme, paternalisme, privation de liberté, etc. ?

N’y aurait-il pas là une forme de diabolisation, très suspecte du fait justement de cette indignation consensuelle, évidente, se gargarisant de sa dimension libératrice à peu de frais ?

A titre personnel, je suis toujours dubitatif lorsque j’observe ainsi un tel nivellement des conflictualités et des antagonismes – mon premier réflexe est alors de soupçonner une forme d’alignement vis-à-vis de courants idéologiques hégémoniques traversant l’entièreté du corps social, dont il devient très difficile de s’extraire sous peine d’être marginalisé voire assigné à une quelconque forme de réaction conservatrice – horreur !

Néanmoins, essayons d’être un tout petit peu réaliste : l’hégémonie culturelle contemporaine est sans aucune doute celle du capitalisme néolibéral. Donc, quand cela parle d’une seule voix, tous ensemble, sans contradiction – à part celle du polémiste officiel incarnant son rôle à la perfection -, c’est que ce sont vraisemblablement les intérêts dominants qui sont ainsi portés, au détriment le plus souvent de ceux qui se trouvent instrumentalisés à leur dépend….

« La langue du Capitalisme Néolibéral – la LCN, en abrégé – requiert absolument le bariolé dans l’identique : le " c’est comme ça" doit s’énoncer dans une multitude d’endroits, « manifestement » indépendants les uns des autres.

« On » parle, pas une machine coordonnée d’oppression discursive » (Sandra Lucbert)

De fait, l’alternative devient celle-ci : soit affirmer la nécessité de parcours de soin spécifiques pour certaines personnes handicapées, en fonction de leurs besoins singuliers, et être de facto assimilé à un zemmouriste en puissance, du côté de la haine, du rejet, de l’intolérance, etc. Soit s’agréger à l’inclusion « en marche », c’est-à-dire à la gouvernance néolibérale triomphante, prônant un mirage de désinstitutionnalisation en faveur d’une institution hégémonique : le marché…D’ailleurs, cette institution totale suppose en réalité de multiples relais institutionnels tout à fait spécifiques afin de promouvoir à tous les niveaux ses impératifs de mise en concurrence, de recherche du profit, de dérégulation, de financiarisation, etc. Pour tout « marchandéiser », il faut effectivement un Droit conforme, des normes constitutionnelles, des dispositifs capables d’imposer concrètement la mise en marché mais aussi d’orienter les activités et les sensibilités individuelles sur le mode exclusif de l’auto-entreprenariat, de la recherche d’intérêt, de la précarisation, de la privatisation, etc. L’Etat néolibéral ne rechigne d’ailleurs pas à mobiliser les « sciences comportementales » afin d’aligner les subjectivités à ses propres impératifs. Ainsi, la Direction Interministérielle de la Transformation Publique (DITP) revendique sans complexe l’utilisation "des sciences comportementales dans un double objectif : améliorer l’impact des politiques publiques pour les usagers et accompagner la transformation managériale pour les agents. Elle propose ainsi des solutions nouvelles (outils numériques, évolution réglementaire, communications etc.)"

Car, dans le fond, il faut véritablement mettre à bas tous les archaïsmes qui résistent encore au modèle de l’entreprise. Il faut donc désavouer toutes les institutions publiques, tous les Communs, abraser les processus démocratiques et délibératifs, dématérialiser, prôner la gouvernance des experts, des agences, des plateformes, etc. Et, de surcroit, il faut également disséminer des dispositifs institutionnels « sécuritaires », afin de contenir les maux, les souffrances, les colères, les débordements induits par le délaissement, le démantèlement, l’emprise managériale, et la gestion lucrative de toutes les activités humaines : des prisons, des centres éducatifs fermés, des centres de rétention administrative, des Unité pour Malades Difficiles, des enceintes sécurisées, des camps, de la surveillance et de la répression…Comme le déplore Cyrille Canetti, « plus on développe des soins en prison, plus on y met des malades » - donc plus besoin d’institutions soignantes….

Au sein de cet écosystème institutionnel néolibéral, « une caste nouvelle s’est formée : le noblesse managériale public-privée » (Willy Pelletier). Et celle-ci n’a d’autres obsessions que de transférer aux marchés la « part rentable des services publics ».

En définitive, toutes ces institutions garantes de l’ordre capitaliste néolibérale et de l’extension autoritaire du marché s’avèrent de plus en plus omniprésentes, exerçant une ingérence tout à fait délétère par rapport à une quelconque logique de progrès social. Alors là oui, pas d’hésitation, désinstitutionnalisons ! Comme le souligne Mathieu Bellahsen, « nos hérauts de l’inclusion sont donc pour la désinstitutionalisation et contre les institutions. Soit, qu’ils en tirent les conséquences : détruisons aussi la BCE, le FMI, l’OMC etc. Sans parler de la cour des comptes, de l’inspection générale des affaires sociales, des agences régionales de santé, de divers ministères etc. ». Fermons la bourse et les marchés dérégulés, les fonds de pension prédateurs, les agences de notation, les cabinets de conseil…liste très loin d’être exhaustive ; transformons les instances démocratiques de façon à relancer une logique de délibérations et de citoyenneté ; retissons du lien, du débat, du soin et de l’accompagnement, plutôt que d’enfermer, d’exercer de la contrainte et des contentions, etc.

D’ailleurs, au-delà de la question des moyens, il faudrait également repenser le modèle, l’organisation et les finalités de nos institutions. De fait, faut-il financer davantage l’école capitaliste, l’hôpital entreprise, l’Ehpad sous contrainte de rentabilité actionnariale, et leurs corrélats inévitables en régime néolibéral avancé, à savoir les établissements scolaires, cliniques et maisons de retraites privés qui pullulent en se nourrissant avidement du dépeçage systématique des reliquats de services publics et des fonds injectés au nom de la solidarité collective ? Faut-il continuer à investir dans les procédures d’évaluation, de catégorisation, de filiarisation, de fichage, de rentabilisation, mis en place dès la scolarisation en maternelle, avec l’aval des experts en management neuroscientifique ? Faut-il favoriser le déploiement des chambres d’isolement, l’omniprésence des plateformes et des centres experts, l’extension des prescriptions de psychotropes dès le plus jeune âge, l’implantation d’appareils de stimulation Cérébrale, la création d’écosystèmes propices à l’innovation en psychiatrie ? Faut-il laisser crever nos aînés dans de sordides mouroirs, s’ils non pas les moyens de financer des prestations haut de gamme alimentant directement de juteux dividendes ? A ce niveau, on perçoit bien « la puissance surdéterminante du capital », capable d’orienter l’ensemble de l’écosystème institutionnel selon ses exigences. Dès lors, les enjeux ne sont pas uniquement quantitatifs – quels moyens, quelle participation de la solidarité collective, quel coût pour les finances publiques -, mais aussi qualitatifs – quelles finalités ? Quelles représentations anthropologiques sous-jacentes ? Quelles dynamiques collectives et subjectives ? En outre, l’alternative ne peut être polarisée exclusivement sur le fonctionnement actuel et les défaillances de telle ou telle institution, de manière manichéenne, amenant à une alternative complètement clivée entre soit on garde tel quel, en dépit des dérives et butées, soit on détruit – indépendamment des finalités et des besoins concrets.

Toutes les institutions dysfonctionnelles devraient-elles être démantelées, purement et simplement, sans autre forme de procès, quand bien même leur fonction sociale et collective resterait absolument nécessaire ? Par exemple, les Foyers de Vie pour Adultes Handicapés peuvent effectivement devenir des lieux de relégation terriblement sordide. Faut-il pour autant les raser au bulldozer, sans penser à l’intégration réelle et à la participation citoyenne des personnes jusque-là accueillies, à leurs conditions concrètes de vie au quotidien, au-delà des slogans ? Faut-il dès lors les renvoyer systématiquement en « placement à domicile », en « habitat diffus », ou tout simplement à la rue ?

De fait, c’est sans doute plus rentable de mobiliser les familles, les pair-aidants, les réseaux informels, la charité et la philanthropie des puissants, emplis de commisération à l’égard des détresses qu’ils ont contribuer à créer. Et puis, une fois reclus au domicile familial, on n’en entend plus parler de tous ces incasables, pour ne pas dire de tous ces rebus, osons le franc parler…En outre, les violences, les abus, se font alors en douce, invisibles ; et toujours drapés d’amour. Et ça, c’est beau, quoiqu’on en dise.

Nonobstant, comme le soulignent l’anthropologue D. Graeber et l’archéologue D. Wengrow, « la domination commence à la maison ». « Si l’esclavage trouve son origine dans la guerre, il est d’abord et avant tout une institution domestique ». « Les hiérarchies et la notion de propriété ont peut-être un fondement sacré, mais les formes d’exploitation les plus brutales s’enracinent dans les liens sociaux les plus intimes : elles représentent une perversion des relations d’éducation, d’amour et de soin ». A bon entendeur…Néanmoins, les médecins qui recueillent la paroles des enfants subissent de plus en plus de pressions et de désaveux de leurs autorités de tutelle par rapport à leur intervention en cas de suspicion de maltraitance infantile. Ainsi, des pédopsychiatres ont-elles pu être confrontées à des sanctions après avoir signalé des maltraitances sur des enfants qu’elles suivaient en thérapie, pour motif d'une "immixtion dans les affaires de famille". Voici par exemple le témoignage du Dr Françoise Fericelli : "Nous sommes en première ligne pour entendre la parole des enfants et nous sommes maltraités par le Conseil de l'Ordre. Comment protéger les enfants si nous-mêmes, médecins, sommes désavoués et condamnés par notre propre ordre professionnel ? Combien de médecins sont en souffrance, voire ont la carrière détruite par ces procédures ? Et surtout, combien d'enfants ne sont pas protégés ?" 

Mais visiblement, l'institution familiale est de l'ordre du sacro-saint ; il ne faut surtout pas évoquer les dérives, les abus, les violences, les empêchement, les perversions, les entraves - tout ça, c'est évidemment l’apanage des terribles institutions soignantes. D’ailleurs, dans cette logique, il ne faudrait surtout pas déconjugaliser l’AAH, ce qui entrainerait des effets d’indépendance tout à fait préjudiciables. Non, l’emprise, c’est bien, ça ne se voit pas, ça se faufile insidieusement, et ça fait faire des économies. Que demande le peuple – enfin, les actionnaires ?

Et puis, la désinstitutionnalisation, cela rendra le marché plus lisse, plus évident. Sans collectif, sans digue, plus de résistances, plus de frottements ni de rugosités. En effet, les institutions sont aussi des scènes au sein desquelles peuvent converger et se déployer les contradictions sociales, les enjeux de pouvoir, les luttes. Mais tout cela, il faut l’effacer, pour faire comme si cela n’existait plus. Tout le monde veut la même chose, on a les mêmes aspirations, les mêmes droits ; de façon tout à fait abstraite, on est véritablement égaux d’ailleurs, tous nimbés dans la douce Main invisible du Marché, tous immergés dans les eaux glaciales du calcul égoïste. Assurément, là est l’essentiel : une inclusion économique, productiviste, consumériste, normative…Car c’est dans ses investissements marchands qu’une personne exerce désormais sa citoyenneté, profite de sa liberté, manifeste ses droits et exprime démocratiquement sa voix. Et, dès lors, les professionnels, interchangeables et plateformisés, n’ont plus qu’à devenir des prestataires garants de cet ordre intangible du rendement et de la profitabilité. D’ailleurs, ils devraient même en être reconnaissants ‌ :

‌« Merci aux politiques publiques tout d’abord, celles sans qui l’avènement des notions de rentabilité, de marchandisation ou d’ubérisation de l’action sociale seraient tout simplement impossibles.
Merci aux dirigeants de nos institutions qui ont su parfaitement s’adapter aux logiques de marché, d’appels à projets, de mise en concurrence des associations, dans un contexte pas toujours simple pour juguler les velléités de changement de paradigme.
(...)

Merci aux inventeurs des contrats à impact social, aux évaluateurs de tous poils aguerris aux indicateurs statistiques, aux variables d’ajustement, aux prix de journée, à la tarification à l’acte.


(...)Merci aux réformateurs de la justice des mineurs, de la protection de l’enfance, de la pédopsychiatrie, de l’insertion sociale, du handicap, qui ont su magistralement faciliter la perte de sens de nos métiers.
Merci aux usagers, qui n’auront jamais aussi bien porté leur nom, pour les qualités marchandes qu’ils développent malgré eux »

En tout cas, plutôt que de « gâcher » l’argent public dans des institutions forcément maltraitantes – surtout en régime capitaliste extensif et sous impératif gestionnaire -, il serait donc plus rentable de prodiguer directement des prestations financières aux personnes, désormais libres de faire leur choix sur le marché lucratif et flexibilisé de la prestation et de l’aide à la personne. Considérons enfin les « handicapés » en tant que consommateurs et producteurs de valeurs, à la même enseigne que n’importe quel précaire, sans autre responsabilité des pouvoirs publics à leur égard que de garantir la libre concurrence et le respect du Droit.

Après tout, c’est bien la revendication univoque des associations représentatives des personnes handicapées : « Nous sommes des sujets de droits, et non des sujets de soin ».

Ce qui, sur le plan anthropologique est bien étrange, car cela reviendrait à extraire les personnes handicapées de la condition humaine…De fait, comme on l’a déjà souligné, le Soin est une condition absolument indépassable de l’assomption subjective de la Personne, de la capacité à s’investir et à se positionner comme sujet désirant, à même d’énoncer des revendications et des refus.

En tout cas, ce "Nous" des militants de la « cause handicapée » n'est pas si évident qu'il y parait au premier abord. Évidemment qu'il y a là une dimension émancipatrice à travers cette reconnaissance collective et communautaire d'un préjudice, dans cette revendication d'un statut partagé de discrimination et de relégation. Cependant, le "Nous" n'est pas exempt d'écueils, lorsqu'au nom d'un "tous" fétichisé, il abrase les singularités, les divergences et les hétérogénéités ; lorsqu'il s'arroge le droit de parler pour chacun, sans prise en compte des réalités concrètes et des contradictions. Certes, il y a des points communs dans les vécus de personnes handicapées subissant une forme quelconque de validisme. Mais, en définitive, n'y-a-t 'il pas des différences bien plus profondes entre un enfant déficient, présentant depuis la naissance un trouble majeur du développement neurocognitif, sans langage et forcément "limité" dans ses capacités expressives, et un adulte atteint d’une hémiplégie secondaire, suite à un Accident de la Voie Publique, en pleine possession de ses facultés intellectuelles, qu'entre cet adulte handicapé là et une autre personne désignée comme "valide" - quand bien même elle pourrait être entravée dans sa vie par de nombreux points de butée, tant personnels que sociaux ?

Peut-on réellement considérer que cet enfant serait d'emblée un sujet de Droit, sans s'inscrire au préalable dans un besoin indéfectible de soins ? N'est-ce-pas là une obligation éthique incontournable, au-delà des postures militantes ?

Par ailleurs, que penser de cette hégémonie du signifiant handicapé, revendiqué comme tel tant par les pouvoirs publics que par les usagers, sans aucun recul critique ?

Au sein de cette entité extensive, s’agrègent désormais des situations totalement disparates, un véritable inventaire à la Prévert, allant de l’enfant souffrant d’une épilepsie primaire, en passant par l’adolescent schizophrène, par l’adulte présentant une obésité morbide ou un diabète chronique, ou par cet autre présentant des séquelles motrices suite à un accident de travail, ou encore par ce sujet âgé manifestant des signes de démence…

Néanmoins, ce terme porte intrinsèquement une dimension déficitaire, devant être compensée socialement de façon à égaliser les chances dans une dynamique concurrentielle. Dans cette opération sémantique, on évacue les dimensions subjectives d'aliénation, de souffrance, de mal-être, les affres existentielles, les affects, etc., en faveur d'une conception exclusivement défectologique, organisationnelle, voire managériale...Voilà le credo : garantissez les conditions d'un management efficient, et le handicap disparaitra...Lève toi et en Marche !

Mélina Germes ("Handies-féminismes, luttes antivalidisme » dans Feu, abécédaire des féminismes présents) rappelle que, selon une conception validiste de l’existence, « la capacité à être productif.ve est la condition pour mériter de (bien) vivre ». Dans cette logique, la médecine ne peut avoir qu’une fonction réparatrice, avec la finalité impérative d’une remise au travail et d’une réinsertion dans le système productif – quel qu’en soit le degré d’aliénation. « En même temps, les fictions et discours bienveillants parent les personnes handi.es de vertus exceptionnelles, parmi lesquelles le courage d'exister, les valorisant en tant que sources d'inspiration pour les personnes valides.  Le validisme est, comme toute oppression, à double tranchant : il peut se faire bienveillant, tout en conservant son pouvoir de nuire ». Où l’on retrouve toute la charité dégoulinante, la commisération, les discours indignés dès qu’il s’agit de proposer des parcours divergents par rapport à cette norme de production de valeur marchande, « comme tout le monde ». Cependant, pour Mélina Germes, les institutions restent « assimilées à des lieux de ségrégation juridique, sociale et spatiale », à des espaces d’infantilisation. Ainsi, « la relation d'assistance est une relation de pouvoir, où l'on peut exercer la contrainte, des violences ».

Pourtant, il s’agit là d’un pervertissement de la fonction thérapeutique, en rapport avec d’autres logiques institutionnelles plus globales. De fait, on ne peut nier les violations de droits, les rapports de domination, les abus, exercés par l’institution médicale en fonction des impératifs de tel ou tel régime politique. Oui, la Médecine se compromet régulièrement dans son rôle social, oui, elle s’aligne bien trop souvent sur l’ordre établi, oui, en dépit de ses revendications de neutralité scientifique, elle est empreinte d’idéologies fort contestables, oui, elle est la proie d’intérêts financiers massifs, oui, certaines pratiques s’avèrent tout à fait insupportables…Cependant, faut-il pour autant rejeter le Soin, dans sa dimension anthropologique fondamentale de prise en compte de la vulnérabilité ?

Évidemment, nous entendons là le soin dans une conception élargie, intégrant l’accueil, la reconnaissance, la parole, l’empathie, la réciprocité, les affects partagés, l’attention, la responsabilité, etc. Ce qui se démarque de facto d’une posture médicale surplombante, paternaliste, réitérant des rapports de pouvoir et de domination.

A ce titre, il est essentiel de rappeler la compromission de l’institution médicale dans certains programmes eugéniques. Ainsi, le Dr Hans Asperger a-t-il participé à la sélection d’enfants internés vers Am Spiegelgrund, un « sanatorium » viennois pour enfants, où 789 patient ont été assassinés dans le cadre de l’euthanasie planifiée par le IIIème Reich. Cet éminent représentant de l’institution médicale devait, dans le cadre d’examens d’expertise, stipuler si tel ou tel enfant handicapé pourrait s’intégrer au Volk – la communauté nationale de l’Allemagne nazie – ou au contraire être « institutionnalisé » en tant qu’ « inéducable » - dans des dispositifs institutionnels spécifiques du régime nazi, rappelons-le afin d'éviter les amalgames…Le Dr Asperger, en charge du diagnostic des troubles héréditaires, était également chargé du programme eugéniste de stérilisation contrainte…Et il serait bien naïf de penser que ces écueils seraient complètement derrière nous. Le pouvoir médical est toujours prompt à collaborer avec les régimes les plus déshumanisants…

On peut donc comprendre la méfiance à l’égard de la médicalisation du handicap, et de l’institutionnalisation. Mais assimiler Am Spiegelgrund à un Institut-Médico-Educatif semble pour le moins abusif…De fait, à contre-courant de l’idéologie dominante, réaffirmons tout de même qu’il y a institution et institution, avec tout un gradient allant de l’aliénation la plus ségrégative jusqu’aux potentialités d’autonomisation les plus émancipatrices.  Mais bon, les slogans modernistes ne sont pas très friands des nuances et de la complexité : autant jeter le bébé « Soin » avec l’eau du bain « Violence médicale » …Tant pis pour les dommages collatéraux, puisqu’on est du côté du Bien.

Par ailleurs, on a toujours tendance à ne retenir que certains aspects de l’histoire. En effet, pour en revenir au Dr Asperger, pionnier dans la description clinique de l’autisme de haut niveau, il parait important de rappeler que le programme d’euthanasie nazie requerrait spécifiquement son expertise diagnostique, sa capacité à catégoriser, à pronostiquer. Ainsi, c’était son diagnostic précis qui décidait du devenir des enfants…Étrange scotomisation à une époque où, à tous les niveaux, du politique jusqu’aux professionnels en passant par les associations d’usager, le diagnostic précoce, rendu « scientifique » grâce aux échelles et questionnaires standardisés, est considéré comme le sésame ultime permettant d’organiser des filières et des parcours coordonnés…

Dès lors, que penser, par exemple, de la prescription massive de méthylphénidate à des enfants, issus préférentiellement de classes sociales précarisées ?..La catégorisation nosographique ne devient-elle pas là un dispositif de normalisation, de régulation sociale et d’extinction des antagonismes de classes ou des inégalités les plus insupportables ? Pour la plus grande satisfaction des laboratoires pharmaceutiques et des experts "indépendants" qui construisent leur légitimité académique, leur carrière institutionnelle et leur rentabilité lucrative sur ces filons - il est vrai que chaque expression de la souffrance humaine peut désormais être investie comme une opportunité d'investissements et de profits, tant symboliques que financiers...

Nonobstant, la finalité du Soin, dans toutes ces déclinaisons, devrait justement être de favoriser la reconnaissance et l’exercice des droits individuels et collectifs. Et pour cela, un processus instituant et identificatoire s’avère absolument nécessaire, un enracinement symbolique susceptible d’induire du jeu et de la créativité. En définitive, le soin est fondamentalement une institution inclusive.

Mais une inclusion selon laquelle l’employabilité sur un marché concurrentiel, au prix de l’acceptation de la précarité et de l’exploitation normative, ne serait pas la visée exclusive.

Une inclusion qui chercherait avant tout à favoriser la participation à la vie collective, le partage, la créativité, l’élargissement du champ des possibles, etc.

Une inclusion qui ne pourrait s’inscrire qu’à travers du Commun et des liens.

Une inclusion qui serait l’affaire de tous, qui serait un enjeu de solidarité et de société.

Pourtant, les pouvoirs publics tendent de plus en plus à déléguer leurs responsabilités, en individualisant les enjeux, à travers l’exhortation à l’expertise personnelle. Dès lors, dès l’enfance, il faut apprendre à se manager, à s’autoévaluer, à réaliser des objectifs, à définir des projets. Comme le souligne le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, « les parents doivent élever leur enfant comme une petite entreprise ». Voilà le nouvel impératif civilisationnel…

Et, pendant ce temps, on détricote toujours un peu plus le maillage institutionnel, induisant des conditions de maltraitance qui justifient la liquidation définitive des quelques institutions exsangues essayant encore d’accueillir collectivement : « depuis plus d’un an et demi, les témoignages affluent : retours le week-end de personnes polyhandicapés chez des parents âgés, changements d’établissement qui perturbent l’accompagnement et les repères, professionnels intérimaires qui ne connaissent pas les personnes suivies, induisant des accompagnements inadaptés, des prestations qui ne sont pas effectuées correctement (repas, toilettes, levers, manipulations) » (Stéphane Lenoir, coordinateur du collectif handicaps ASH N° 3236, dec 2021).

Mais tous ces constats affligeants doivent rester occultés. Car, l’une des conditions de la désinstitutionnalisation néolibérale est définitivement l’invisibilisation, la responsabilisation et la culpabilisation. Désormais, « tout devient faute personnelle des agents, défaut d’adaptabilité » (Willy Pelletier).

Et une inclusion « réussie » doit alors dépendre de la mobilisation des acteurs ou de la famille. Il faut donc être résolument entreprenant, agile, savoir mobiliser les bons réseaux, et réaliser les investissements les plus rentables.

Très récemment, François Ruffin dénonçait à l’Assemblée Nationale les conditions réelles de cette inclusion scolaire tant vantée par le front des thuriféraires éclairés. A travers la mutualisation des accompagnements humains à la scolarisation, on institue effectivement la maltraitance des enfants en situation de handicap mais aussi des professionnelles. Celles-ci doivent désormais accompagner jusqu’à 11 enfants, avec un saucissonnage des interventions et une véritable casse d’un métier déjà très précaire et sous-valorisé. Pour Ruffin, il s’agit là d’une « politique du chiffre », d’un « affichage », « d’un taylorisme du handicap ». Et de pointer une note du ministère intitulée « Interventions des personnels libéraux à l’école pour les ESH », ouvrant la porte à la mobilisation de prestataires privés financés directement par les familles… « Vous faisiez déjà de "l'école inclusive low cost". Mais maintenant, c'est selon le porte-monnaie. Car la voilà, votre dernière trouvaille : pour leur enfant en situation de handicap, les parents peuvent maintenant se payer un accompagnant. Eux-mêmes. Avec leur chéquier ! C'est ça, l'inclusion selon le compte en banque ? ».

Il y a effectivement de quoi s’indigner. Cependant, F. Ruffin ne remet pas du tout en cause la philosophie de l’inclusion systématique, pour tous, quoi qu’il en coûte pour les personnes concernées. A nouveau, insistons sur ce point : ce n’est pas seulement à travers une gestion quantitative des moyens qu’un dispositif institutionnel vicié dans ses fondements peut devenir vertueux. On aura beau lutter contre la précarisation, mettre en œuvre un accompagnement décent pour les enfants et les travailleurs, cela ne résoudra pas magiquement la problématique inhérente à l’idéologie sous-jacente – avec son corollaire de faux-semblant, d’invisibilisation, de déni et d’instrumentalisation…

Comme en témoigne la colère et le désarroi de cette mère, parmi tant d’autres…

« Cette société inclusive pour tous sans demi-mesure est un entonnoir dans lequel doivent se glisser tous les enfants de la République et qui en sortent en quelques années autant brisés que leurs familles. »

« J’accuse la violence du slogan de l’inclusion scolaire pour tous, qui tolère nos enfants au mieux quelques heures par semaine à l’école et fait peser tout le poids sur les familles, au mépris d’accueil à temps plein articulant éducation, soin et pédagogie, tels qu’ils sont proposés dans les institutions spécialisées et les lieux de soins. »

 Au-delà des discours, il y a des vies, méprisées et brisées sur l'autel de l'idéologie....Penchons-nous désormais sur cette violence insidieuse et négligée. A suivre....

PS : Merci à l'Institut "Ma Teigne", qui a largement contribué à nourrir ces réflexions

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