Non, la solidarité entre les générations n’est pas de l’âgisme!

Suite aux perspectives de déconfinement, certains "vieux réfractaires" ont pu s'insurger de ce qu'ils estiment être des préconisations discriminatoires à l'égard des "seniors". Plus que jamais, le contexte épidémique vient mettre en exergue les enjeux intergénérationnels et interroger notre modèle social de solidarité entre générations. Nos aînés sont-ils vraiment sacrifiés? Et notre jeunesse?...

Dans la perspective du déconfinement à venir, une question parmi tant d’autres a pu se poser avec une certaine acuité : faut-il maintenir les mesures de distanciation sociale pour les personnes les plus à risque, notamment en ce qui concerne leur âge? Le Pr Jean-François Delfraissy avait ainsi pu évoquer la poursuite du confinement au-delà de 65 ou 70 ans. Finalement, l’Elysée a préféré préciser qu’il n’y aurait pas de « discrimination entre les concitoyens », en faisant appel à la responsabilité individuelle.

Néanmoins, ce flottement a pu induire des réactions assez vives, de la part notamment des « vieilles et vieux réfractaires », qui ont publié un manifeste pour protester à l’égard de ce qu’ils estimaient relever d’orientations politiques discriminatoires traduisant une forme d’âgisme…Ainsi, les réfractaires affirmaient que, quelle que soit les mesures prises concernant l’éventuel confinement des aînés, ils sortiraient. Voilà également les interrogations qu’ils soulevaient à cette occasion : « L’humanité serait-elle arrivée au bout du processus de civilisation pour se livrer à l’« agisme », le racisme « anti-vieux » et, pourquoi pas, au génocide (soft) des anciens ? Allons-nous commencer la « société d’après » par cette mesure liberticide et de toute évidence anticonstitutionnelle ? »

Au-delà du débat d’actualité, ces enjeux mettent en relief la question du lien et de la solidarité entre les générations, des intérêts de classe d’âge. Il s’agit là d’enjeux éminemment politiques et anthropologiques, qui interpellent le vivre ensemble, et convoquent inévitablement des perspectives historiques, ainsi que notre devenir commun.

La crise pandémique a particulièrement mis en exergue la fragilité des nos aînés, avec cependant de grandes disparités sociales. De fait, il est toujours dangereux de trop généraliser, et d’essentialiser ainsi une classe d’âge. Entre les seniors très intégrés, ayant un niveau économique confortable, en pleine santé physique, et ceux connaissant la précarité au quotidien, la solitude, les morbidités liées à des parcours existentiels compliqués, il y a à l’évidence un fossé. Rappelons tout de même qu’il y a en France une différence de 13 ans en termes d’espérance de vie en fonction du niveau socio-économique…Et que les hommes sont d’ailleurs particulièrement exposés en termes de morbi-mortalité…Ceci devrait déjà amener à relativiser, à complexifier ; on peut effectivement comprendre que les mesures de confinement différenciées puissent apparaitre inadaptées compte-tenu de la grande hétérogénéité démographique et sanitaire de la classe d’âge des séniore. D'ailleurs, l'Académie nationale de médecine a rejeté le critère de l'âge dans l'éventualité d'un déconfinement ciblé, pour prôner “des critères physiologiques, cliniques et fonctionnels”.

Nonobstant, le COVID-19 a contribué à dévoiler l’état de délaissement abject de certains de nos aînés, le délitement des liens et de la solidarité intergénérationnelle ainsi que le peu de considération à l’égard du grand âge au niveau social. L’état de nos EHPAD n’en est sans doute qu’un symptôme criant…
Nous réalisons brutalement qu’on peut mourir de solitude, que le délaissement et la négligence, la rupture des liens et de la sociabilité, sont des vecteurs majeurs de détresse psychologique mais aussi de détérioration somatique…Notre monde hypertechnicisé et opératoire a oublié le fait qu’une existence humaine digne nécessite de l’intégration, de la transmission, des activités, de la reconnaissance, des narrations, du souvenir…. Mais aussi un statut, un rôle, le sens d’une responsabilité à l’égard de la collectivité. De surcroit, notre « corps social » a aussi besoin d’épaisseur historique, de passage, de transgénérationnel, de ritualités signifiant les différents âges de la vie. C’est là un invariant anthropologique : chaque culture, chaque société doit traiter la différence des générations et les liens intergénérationnels, en attribuant des places, des prérogatives et des fonctions tant pratiques que symboliques. Il ne s’agit pas d’un quelconque « âgisme », ou de pratiques discriminatoires, mais de la nécessité sociale d’intégrer les cycles existentiels, la finitude et la naissance, le renouvellement des rôles et des appartenances, la filiation et l’inscription dans une lignée, la connexion avec les ancêtres et la cohérence collective à travers le temps et l’histoire.
La façon dont chaque société traite les différents phases du cycle existentiel, de la petite enfance, en passant par la « jeunesse », l’âge adulte, puis la vieillesse - si l’on peut encore s’autoriser à utiliser ce terme…- est assez révélatrice de son idéologie sous-jacente, de ses orientations politiques latentes, ainsi que de son infrastructure matérielle et démographique. De façon un peu naïve, on pourrait supposer qu’une société « fonctionnelle » devrait garantir un certaine équilibre entre les générations, de façon à entretenir la cohésion à travers son historicité ; favoriser le lien avec le passé, tout en ouvrant la possibilité d’un devenir ; permettre un passage de relais et offrir des perspectives aux « nouveaux venus », tout en préservant le respect, l’obligation et une forme de gratitude à l’égard de ceux qui ont précédé et permis ces ouvertures.
Mais pour cela, il faut une juste répartition des places, des statuts, des moyens d’autonomie, du patrimoine…Et une organisation qui permette des passages, sans pour autant le vivre comme des pertes ou des mutilations - ce qui suppose tout de même un travail de deuil. Un tel fonctionnement sociale suppose à l’évidence une redistribution des richesses, et la prise en compte des besoins et des possibilités relatifs à chaque âge. L’affirmation des uns ne doit pas se faire au détriment des autres ; au contraire, il convient de favoriser une forme de solidarité, de complémentarité, de réciprocité ; d’ouvrir une continuité et un après ; de s’inscrire dans l’espoir d’un devenir commun, au-delà des privilèges historiquement situés. Cela suppose sans doute une part de renoncement, de partage et d’excentration ; une forme de dévouement à l’égard des autres, au détriment sans doute de ses propres priorité, aussi légitimes puissent-elles paraitre d’un point de vue individuel.

Au niveau psychique, ces passages et transitions ne sont pas simples à accepter, car ils viennent heurter l’équilibre identitaire et narcissique, et nécessitent effectivement un processus de deuil. J’ai déjà entendu un père dire à sa fille trentenaire : « tu ne devrais pas avoir d’enfants tout de suite, car j’ai moi-même le projet d’en avoir d’autres ». Ou encore des grand-parents refusant de se faire appeler papi ou mamie, car ce statut leur était insupportable. Manifestement, il s’agit là d’une résistance à l’égard de la temporalité, du cycle existentiel et du relais entre les générations. L’inconscient ne connait ni la négation, ni le temps, ni la mort ; au niveau fantasmatique, on tend à se croire immortel, irremplaçable. Ainsi, il est nécessaire de pouvoir accompagner socialement ces cheminements complexes, au niveau groupal et individuel ; de garantir la dignité, l’autonomie, la reconnaissance d’un rôle, au-delà des capacités productives. Les « aînés » sont des témoins historiques, des passeurs de temps, des sédiments d’expérience, des pourvoyeurs de recul et de sagesse…Ils ont évidemment droit au respect, à la dignité, à des conditions de vie qui garantissent leur autonomie et leur intégration sociale. Mais ils ont aussi, comme toute classe d’âge, des obligations à l’égard de la communauté : devoir de transmettre, de lâcher prise, de laisser des places, de garantir l’avenir au-delà de leur passage éphémère…La reconnaissance de leur statut devrait pouvoir se faire en dehors des positions académiques ou professionnelles : dans l'engagement associatif, le bénévolat, le conseil, ou tout simplement dans l'aide aux personnes. Au-delà du ressenti individuel au niveau identitaire, cela supposerait un remaniement des priorités en terme de légitimation dans notre organisation collective. Certains y verront des renoncements inacceptables, discriminants, alors qu’il s’agit tout simplement de respecter une forme de contrat social et transgénérationnel qui autorise la préservation et la continuité d’une civilisation, en dépit des intérêts spécifiques de telle ou telle classe d’âge.

Pour certains, le vieillissement n’est pas un phénomène « naturel » mais la résultante d’un « système idéologique qui classe et accorde des traitements différenciés aux individus d’après leur âge ». Ainsi, la baisse des capacités physiques seraient uniquement « le produit d’un processus social agissant sur le biologique », et le fait de définir une place sociale en fonction de l’appartenance générationnelle ne serait que le fruit d’une domination et d’une naturalisation…
Alors certes, l’espérance de vie en bonne santé et l’état de morbidité au décours de la vie professionnelle sont dépendants de déterminismes socio-professionnels, et sujets à des inégalités tout à fait criantes. De surcroît, le statut de la personne âgée est une construction culturelle et n’est en rien un donné en soi. Et il est malheureusement vrai que le système capitaliste tende à évaluer la « valeur » d’une personne à son caractère productif et à son intégration dans une logique de profit / consommation.
Néanmoins, faut-il pour autant évacuer la dimension biologique ou évolutionniste du vieillissement et de la mort? Le nier reviendrait à s’inscrire dans une perspective transhumaniste, qui refuserait tout simplement le renouvellement des générations. Il faut certainement lutter pour préserver la dignité de la vie, mais doit-on en arriver à occulter certaines évidences : notre corps est périssable, éphémère, même si les conditions de cette évolution inévitable dépendent de facteurs sociaux et politiques. Ne jetons pas le bébé et l’eau du bain. Nous allons tous vieillir, mourir, et laisser notre place à nos enfants …“La vieillesse, c’est l’être”, disait Deleuze.

Rappelons certains éléments concrets : nous vivons actuellement dans une structure politique gérontocratique : il suffit de considérer l’âge de nos parlementaires, par rapport à la population qu’ils sont sensés représenter, leur accrochage au pouvoir et les difficultés à renouveler la classe politique. Ainsi, l’agenda politique est coopté par des « seniors » qui, malgré toute leur bonne volonté, ont manifestement tendance à protéger leurs propres intérêts. D’ailleurs, il suffit de considérer la répartition actuelle des « richesses » dans notre pays. La génération des « papy boomers » a connu des décennies de croissance économique et a profité d’une conjoncture historique absolument inédite : désormais, ils sont donc possesseurs de l’essentiel du patrimoine immobilier, bénéficient de retraites plutôt avantageuses par rapport à ce qui se profile pour les générations à venir, et savent tout à fait rentabiliser leurs investissements financiers, en ayant par exemple recours à « l’optimisation fiscale » - c’est à dire au détournement de fond public et à l’exemption de solidarité collective. Ceci est évidemment très caricatural, car il y de très grandes disparités de situations, et de nombreux retraités ont du mal à joindre les deux bouts, certains arrivent épuisés après des années de prolétarisation et d’asservissement à la logique de l’exploitation et du profit, d’autres sont scandaleusement délaissés tant par leur famille que par nos institutions. Certes. Mais combien de professeurs émérites refusant de partir et qui entravent ainsi la possibilité d’accéder à des postes pour les « jeunes »? Combien de politiques accrochés à leurs mandats, et cumulant sans vergogne? Combien de mandarins, nimbés dans leurs privilèges, et exploitant le travail des générations plus précarisées? Combien de paquebots de croisière à destination du « 3ème âge », sillonnant des territoires sacrifiés et voués au tourisme consumériste? Comment le poids de la dette va-t-elle peser sur les épaules de nos enfants? Quel état du monde la génération à venir va-t-elle devoir assumer à la place de leurs aînés? Peut-on légitiment penser que, d’un point de vue collectif, la classe générationnelle des seniors a une certaine responsabilité à l’égard des orientations politiques qui ont conduit aux menaces environnementales actuelles? Après moi le déluge?

Certains citent Boris Vian pour justifier leur « résistance : « prévenez les gendarmes que nous n’aurons pas d’armes et qu’ils pourront tirer… ». D’autres mobilisent George Brassens, pour souligner que le temps ne fait rien à l’affaire et que, « petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan », « quand on est con, on est con ! » - il n’y a donc plus d’enjeux sociaux-historiques et de responsabilité générationnelle, mais une pure essence…A ce petit jeu, on peut aussi aller exhumer Jacques Brel : « les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient bête »…

Certains représentants de la génération de nos aînés, assurément non représentatifs, ont en effet brillé par leur inconséquence et leur immaturité. Tels des enfants égocentrés, ils ont appréhendé le monde comme leur possession exclusive, sans se soucier de sa pérennité. Ils ont revendiqué leurs Droits à jouir sans entraves, à assouvir leurs penchants hyperindividualistes et leurs prédations consuméristes, leur confort bourgeois, sans respect pour les plus démunis ni pour leurs descendants…Le culte de la jeunesse de notre société a pu être régulièrement dénoncé, laissant entendre que le "3ème âge" n'était voué qu'à la relégation improductive et à l'éclipse. Néanmoins, on peut se demander si certains seniors ne sont pas les principaux vecteurs de ce "jeunisme", en refusant de s'extraire de cette injonction à l'agitation, à la consommation, à l'expansion, en déniant leur place dans le cycle des générations - ce qui ne signifie pas de renoncer, mais d'accepter un passage....

Certes, il s’agit sans doute d’une minorité très restreinte, avide, hors limite et sans décence, mais dont le pouvoir de nuisance est tout sauf négligeable.Et, encore une fois, il s’agit là de généralités tout à fait grossières, et je m’excuse sincèrement auprès des nombreuses personnes âgées qui sont dans des situations financières très inconfortables, ou qui mènent une existence polarisée par le partage, la sobriété et la transmission. Je n’oublie pas ceux qui ont lutté toute leur vie pour la justice sociale, l’égalité et l’avenir, et qui continuent à le faire avec abnégation, notamment dans le milieu associatif. Qu’ils me pardonnent mes court-circuits réducteurs….

De toute façon, je ne souhaite pas attiser l’idée d’un conflit générationnel, mais souligner qu’au-delà de mesures vécues comme discriminantes et liberticides, de réelles inégalités existent de façon tout à fait problématique.

Quelques chiffres pour illustrer la situation des générations « émergentes » : 25% des actifs au chômage, avec un salaire moyen inférieur de 50% par rapport à la population globale ; 29,3% des 15-24 ans sont titulaires d’un CDD, contre 8% de la population globale ; 36% se trouvent contraints de se loger au domicile familial par manque de ressources personnelles (le taux du salaire consacré au logement pour les moins de 30 ans est de 30% actuellement, contre 12% en 1984…). Quant aux perspectives d'une retraite décente, pas besoin de vous faire un schéma….Cette situation est évidemment la conséquence de décennies d’orientations politiques délibérées, menées par une classe au pouvoir qui avait pour vocation de satisfaire les siens.

Revenons donc sur le contexte épidémique actuel : le confinement s’est imposé au niveau collectif comme une mesure de solidarité visant à rompre les chaînes de transmission, à éviter la surcharge d’un système hospitaliser moribond, et à protéger les populations les plus vulnérables, dont, au-delà des discours et des ressentis individuels, les personnes âgées font statistiquement partie…
Voici quelques éléments tangibles à prendre en considération : parmi les décès de personnes hospitalisée, 71% étaient âgés de 75 ans et plus (sans compter les décès survenus en EHPAD ou en extra-hospitalier). Les cas graves de COVID-19 admis en réanimation sont à 73% des hommes, avec un âge moyen de 63 ans. La répartition des patients dans ces services comprenaient 34% de 65-74ans, et 18% de plus de 75ans. La faible proportion des patients très âgés est en rapport non seulement avec l’effet de saturation des soins intensifs, mais est aussi et surtout lié aux faits que ces personnes très vulnérables ne peuvent pas toujours supporter des mesures réanimatoires intensives, avec intubation et ventilation. Il ne s’agit pas là d’une discrimination liée à l’âge : dans des cas exceptionnels, les équipes médicales doivent certes faire des choix tragiques, du fait du manque de moyens à disposition. Et, même si on peut le regretter amèrement, il ne parait pas choquant, du point de vue éthique, de privilégier un patient plus jeune, ayant non seulement de meilleurs chances de récupération mais aussi une plus longue espérance de vie, des responsabilités familiales et sociales plus exigeantes…Cela parait cru de l’énoncer ainsi, mais c’est simplement dans l’ordre des choses. Faisons en sorte de ne plus avoir à définir de telles priorités, en dotant nos hôpitaux de moyens humains et financiers suffisants. Cependant, même si les possibilités d’accueil étaient complètement adéquates, un certain nombre de patients trop âgés ne seraient pas admis en réanimation, car ils ne pourraient pas supporter physiologiquement la lourdeur du dispositif thérapeutique, qui consiste entre autres à traiter une vascularite induite par une décharge massive de cytokines, avec dysfonctionnement multiviscérale…Dans ce cas, un accompagnement palliatif, relationnel, doit être la priorité, au-delà de toute idéologie et de tout acharnement thérapeutique- ce type de présence soignante est d’ailleurs très exigeante en termes de temps et d’investissement…ce n’est pas une « économie ».

 

Alors soyons clair, il serait tout à fait inapproprié de prôner un ostracisme quelconque, bien au contraire. Les personnes âgées les plus vulnérables ont plus que jamais besoin de liens, de sociabilités, d’entourage, de paroles, de présence, d’activités…On peut mourir de solitude et de privation, et il serait absolument indigne de ne pas mettre en place tous les moyens humains pour entretenir un réseau relationnel et affectif, pour maintenir les investissements qui comptent qui préservent, et qui sauvent. Par ailleurs, des mesures liberticides appliquées de façon trop générale, sans prise en compte des situations singulières seraient un non sens.
Demander aux personnes fragiles de se protéger, c’est non seulement manifester un souci à leur égard, mais aussi chercher à préserver les autres. En effet, la finalité reste de ne pas saturer le système hospitalier en s’exposant au risque de contamination virale et de complication sévère.

En outre, il faut aussi penser à tous ceux qui ont du se confiner pour protéger justement les personnes identifiées comme plus vulnérables, sur des bases objectives et statistiques ; à tous ceux qui pâtissent lourdement de la distanciation sociale : tous les travailleurs en situation précaire, les malades en rupture de soins, les familles privés de liens…

De mon point de vue de pédopsychiatre, je pense surtout aux enfants, aux adolescents et aux jeunes adultes.
Depuis le 16 mars, plus d’école, plus de centres de loisirs, plus de relais associatifs, plus de lieux d’accueil, plus d’interventions éducatives, plus de médiation vers l’extérieur, d’activités sportives ou culturelles, etc. Les services de soins infantiles se trouvent réduits à leur portion congrue, en essayant de maintenir un lien qui ne peut se substituer à la présence thérapeutique. Pour certains enfants issus de milieu défavorisé, cela constitue une véritable catastrophe, et on risque de constater des régressions importantes au décours du déconfinement. Les inégalités vont sans doute ses creuser dramatiquement, certains enfants garderont des séquelles peut être irréversibles de cette mise en parenthèse de leur socialisation. Ce d’autant plus que la reprise scolaire va s’avérer très compliquée, avec sans doute de nombreuses situations de décrochage, et en tout cas la majoration des difficultés préalables dans des proportions qu’il conviendra d’évaluer, mais que je crains considérables.
De partout, on a entendu des cris d’orfraie lorsque la reprise de la scolarisation a été annoncée par Emmanuel Macron. Cependant, pour certains enfants, il s’agit d’une nécessité absolue, en termes d’accompagnement éducatif et pédagogique, éventuellement de soins et de médiations spécifiques, etc. Jusqu’à quel point parait-il raisonnable de menacer le devenir et un semblant d’égalité des chances pour les enfants les plus vulnérables?
N’y a-t-il pas là une injustice terrible, une forme de discrimination liée aux besoins spécifiques de cette classe d’âge - il faut effectivement un village pour élever un enfant?

Par ailleurs, on peut légitiment comprendre les mouvements de révolte qui ont pu survenir récemment, notamment à Villeneuve la Garenne, de la part de ces jeunes que l’on taxe un peu trop facilement d’inciviques, d’irresponsables ou d’inconséquents. Or, ces protestations ne sont pas simplement une manifestation de désœuvrement au sein d’un « territoire perdu de la République ». On doit aussi entendre une accusation réelle et légitime de l'impunité policière, de l’injustice, de la relégation, voire du sacrifice dont ils sont victimes - et ceci s’étend bien entendu très largement au-delà du confinement…

Alors, espérons que nos seniors prennent aussi le parti de soutenir cette jeunesse en souffrance, et qu’ils s’insurgent avec force de la ségrégation persistante que celle-ci subit depuis des décennies. Espérons qu’ils pourront tendre la main à tous ces enfants en souffrance, en acceptant peut-être de revenir sur certains de leurs privilèges, dans le souci de ce qu’ils laisseront derrière eux…

 

 

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