Les médias et l'enseignement de l'histoire

Messieurs Mesdames les journalistes, 

On n 'évalue pas la pertinence d'un ouvrage à son épaisseur, son poids ou à la force de frappe d'un éditeur. Trois ouvrages sur l'enseignement de l'histoire sont parus en septembre dernier, moment propice aux "coups éditoriaux" juteux sur l'école. Ces trois livres ont quelques points communs. Le premier - et non des moindres- est qu'ils sont excessivement mauvais. Pour nous, professionnels de l'histoire, mettre le nez dans de telles inepties alors que nous lançons une nouvelle année avec le lot de travail qui l'accompagne est un véritable pensum dont nous nous serions bien passés. Mais les autres éléments de comparaison entre ces trois ouvrages nous ont poussés à réagir publiquement en évaluant le degré de sérieux de leur contenu. Les trois compte-rendus sont lisibles sur le site Aggiornamento. Il s'agit des livres de Vincent Badré, L'histoire fabriquée ; Laurent Wetzel, ils ont tué l'histoire-géographie, et Dimitri Casali, L'histoire de France interdite. Immédiatement sélectionnés comme livres de la rentrée par Le Figaro, ces ouvrages s'inscrivent dans la rhétorique complotiste du journaliste Jean Sevillia qui saisit chacune des occasions de fustiger l'histoire dite "politiquement correcte" des universitaires soi-disant gauchisants, inféodés aux minorités opprimées, adeptes de la repentance et du multiculturalisme et dépeignant ainsi un visage très sombre de cette grande nation qu'est la France.

Avec la parution de ces trois livres eux mêmes prompts à dénoncer la décadence de l'enseignement de l'histoire manipulé par les puissants (quand il n'a pas été "tué" tout simplement), les détournements transnationaux des thèmes abordés à l'école, et la dénaturation des finalités identitaires de l'histoire scolaire, l'occasion était toute trouvée pour les thuriféraires du roman national de s'en prendre à nouveau aux élites qui cassent le national. Islamophobie rampante, xénophobie, discours anti-intellectuel, anti-pédagogique, cynisme, sarcasmes ; tous les ingrédients sont là. Et il n'est pas besoin, Messieurs et Mesdames les journalistes d'être historien-ne-s pour comprendre que tout cela ne sent pas très bon.

France-Inter, France Culture, France-info, RMC, Le Parisien, Le Figaro-Histoire, Frédéric Taddéi, C dans l'air ; mais aussi au fond plus à droite, Radio Courtoisie, Riposte laïque, Boulevard Voltaire (nouveau site de Robert Ménard), Fdesouche... Voici un panel sans doute encore incomplet du tapis rouge (si j'ose dire) offert à des ouvrages aussi médiocres que dangereux. Le monde médiatique ne sort pas très grandi de ce genre de complicités.

Nous sommes nombreux, universitaires et enseignants, à être choqués de cette absence de distance critique dont vous faites preuve sur ces enjeux. Mais nous sommes nombreux aussi à être prêts à répondre points par points aux critiques de ces ouvrages et à expliquer, à ceux que cela intéresse, que l'enseignement de nos disciplines ne consiste pas à vendre du rêve national sur le dos des grands hommes et des grandes batailles mais à accompagner des jeunes dans l'apprentissage d'une citoyenneté critique, c'est à dire rendant plausible leur capacité à agir dans ce monde sans que leur sort relève des "Grands qui font l'histoire".

 Dernière minute : comme si nous n'en avions pas assez comme ça : le JT de TF1 à 20,41min. "Très inquiétant" nous dit Jean-Pierre Pernaut. Soupir de désolation.

 

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