Billet de blog 4 juin 2015

Nouveaux programmes d'histoire : ce qui a eu lieu, ce que l'on risque

J'avais  ici déjà largement commenté le débat public sur les nouveaux programmes d'histoire dans lequel se sont recyclés des arguments récurrents depuis la fin des années 1970 : que faire de la chronologie ? Quelle place accorder à l'histoire de France ? L'enseignement de l'histoire sert-il davantage à tisser de l'appartenance nationale ou à accompagner l'apprentissage d'un esprit critique ?

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

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J'avais  ici déjà largement commenté le débat public sur les nouveaux programmes d'histoire dans lequel se sont recyclés des arguments récurrents depuis la fin des années 1970 : que faire de la chronologie ? Quelle place accorder à l'histoire de France ? L'enseignement de l'histoire sert-il davantage à tisser de l'appartenance nationale ou à accompagner l'apprentissage d'un esprit critique ?Le collectif Aggiornamento a également déjà pointé la violence de l'actuel débat ; violence que l'on peut sans doute référer à la proximité des attentats de janvier qui ont donné lieu à de multiples expressions publiques d'angoisses, notamment vis à vis d'une population héritière de l'immigration ; certains éditorialistes  ou intellectuels n'hésitant plus désormais à faire tomber les digues du racisme le plus débridé, inimaginable il y encore quelques années au delà des cercles de l'extrême-droite.

Depuis, chaque semaine, des Unes de journaux racoleuses  mettent en scène le danger arabe, musulman, et se plaisent à cautionner plus ou moins directement la (abo)minable thèse du Grand remplacement. Bêtise, course au chiffre, arrogance et malveillances politiques rivalisent en situation malheureusement déjà préélectorale. Le projet de programme et notamment l'enseignement de l'histoire de l'Islam s'est vu pris en otage de ces débats fétides. Pour celles et ceux qui ne sont pas immergés dans la tourbillon des annonces, contre-annonces, pare-feux, rumeurs et démentis, je comprends fort bien que tout cela commence véritablement à frôler l'indigeste, l'illisible et le ridicule.

Dans tout cela, les arguments professionnels ne semblent pas peser bien lourd. Car au moment même où les enseignants sont consultés sur les nouveaux programmes, les coulisses de décision ne  nous donnent pas les plus rassurants des signaux. Hier par exemple, tandis que se déroulait une journée organisée par le CSP sur l'enseignement de l'histoire, une annonce de réécriture tombe telle une dépêche dans la presse.  Vers 15 h donc, alors qu'une table ronde débat de l'enseignement de l'histoire, en présence, dans la salle,  de tous les acteurs impliqués dans l'écriture des programmes, Le monde annonce le possible regroupement des trois monothéismes en 6ème.  On ne sait pas trop s'il s'agit là d'une logique purement comptable qui permettrait de gagner du temps en 5ème  ;  j'en doute.  J'y vois davantage une réponse politique inspirée par un double objectif : le premier serait de faire taire les grincheux qui avaient cru déceler l'absence d'enseignement du christianisme supplanté par l'Islam obligatoire. Il est vrai, pardonnez leur, qu'il eût fallu juste remonter quelques pages plus haut du projet de programme, jusqu'en 6ème. C'est compliqué la vérification des informations parfois pour celles et ceux qui ont tellement faim de polémiques nauséabondes qu'ils se jettent sur le premier indice à se mettre sous la dent. La boulimie de haine islamophobe est vraiment le mal du moment, on devrait mettre quelques nutritionnistes sur le coup.

Le second est plus moralisant et apparemment humaniste. Il s'agirait de montrer la filiation des trois religions, et d'espérer ainsi fabriquer de la tolérance religieuse dans les classes. Cette vocation thérapeutique de l'enseignement de l'histoire est certes plus généreuse, mais elle n'en est pas moins problématique. Outre le fait qu'il n'existe aucune enquête prouvant une corrélation directe entre un programme d'histoire et le comportement civique immédiat des élèves, et différé des adultes[1],  cet assemblage artificiel  déshistoricise l'étude des religions ; il les désindexe du terreau de leur contexte de naissance et, ce faisant, ne peut qu'en confessionnaliser l'enseignement. Ce choix serait donc totalement contraire à un objectif d'enseignement laïque du fait religieux.

Ce n'est pas la première fois que des programmes ont l'idée de lier l'étude des trois monothéismes. Les premières moutures des programmes 2008 en avaient déjà fait la proposition, très largement retoquée par une consultation de terrain qui n'avait, à l'époque, vraiment rien d'artificiel.

Il fut question hier, lors d'une belle journée, de liberté pédagogique, d'introduction de nouvelles thématiques et de nouvelles échelles ; il fut question surtout de faire de l'histoire en classe ; une histoire dépoussiérée de ses implants identitaires ; une histoire reconnaissante de la richesse des différences et soucieuse d'en accompagner les transformations plutôt que d'en limer les rugosités. Il fut question enfin d'esprit critique, d'émancipation, et d'un projet commun de l'école qui opte pour le risque de l'avenir plutôt que pour la sécurité mélancolique.

Si l'on pouvait s'en tenir à cette dernière gageure, et ne plus soumettre la réécriture des programmes aux impératifs électoraux et aux pressions politiciennes, je pense que bon nombre d'enseignant.e.s en sortiraient fort revigorés.  


[1] C'est un constat qui rend modeste. Pour vous en convaincre, il suffit de regarder autour de vous et d'observer les comportements politiques de tous les gens de votre génération. Par exemple, moi-même, accusée régulièrement par la droite de vouloir saborder la patrie et la nation, suis le produit des programmes Chevènement...

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