Rédacteurs/rices et premiers signataires :

Grégory Bekhtari, Vincent Capdepuy, Dominique Chevalier, Vincent Casanova, Laurent Colantonio, Laurence De Cock, Eric Fournier, Simon Grivet, Elisabeth Hervouet, Mathias Kusnierz, Fanny Layani, Florent Le Bot, Olivier Le Trocquer, Servane Marzin, Guillaume Mazeau, Cédric Perrin, Camille Pollet, Véronique Servat

 Il y a environ un mois, un groupe de doctorant-e-s et docteur-e-s enseignant dans le secondaire publiait une lettre-pétition, suivie il y a peu d'une tribune dans Libération, cherchant à attirer l'attention de la ministre de l'Education Nationale ainsi que de l'opinion publique sur une situation qui suscite à juste titre leur indignation.

Si nous partageons la volonté de faire connaître les problèmes jusqu'ici passés sous silence de cette catégorie de collègues (dont certain-e-s d’entre nous ont fait ou font partie), nous voulons également expliquer en toute fraternité pourquoi nous avons des divergences concernant les solutions proposées et quelles revendications nous sembleraient légitimes pour obtenir enfin des améliorations concrètes aux conditions difficiles, et parfois même impraticables, que les chercheurs/euses qui travaillent dans le secondaire subissent aujourd'hui.

Rappelons pour commencer que l’initiative n’est pas tout à fait inédite. Dès le début des années 1980, la question s’était posée d’imaginer un statut pour ces enseignant-e-s-chercheurs/euses. En 1981 l’historien de la Révolution française Jean-Clément Martin avait lancé l’initiative d’une « charte de l’enseignant-chercheur, dans la revue Historiens et géographes[1] où il inventoriait les problèmes concrets qui se posaient aux doctorant-e-s enseignant dans le secondaire ; trois ans plus tard, le rapport Carraz envisageait des pistes concrètes de rapprochement entre le monde de l’école et celui de la recherche en éducation[2]. Trente ans après, le dossier n’a guère avancé, et, disons-le, les conditions ont même nettement empiré dans chacun des cycles du système éducatif.

 En effet, il nous semble important de pointer le fait qu'une des raisons essentielles pour lesquelles des collègues se définissent comme « chercheurs/euses de l'enseignement secondaire » et souhaitent être reconnu-e-s comme tel-le-s par le biais de cette interpellation publique n'est autre que la pénurie de postes, aussi bien permanents que temporaires, offerts par les universités touchées de plein fouet par une crise qui trouve sa source dans la LRU et les politiques d'austérité actuelles. Il n'y a probablement jamais eu autant de collègues qui souhaitent, en premier choix, faire une thèse ou poursuivre des activités de recherche, mais se voient contraint-e-s de travailler dans le secondaire faute de financement ou d'emploi dans le supérieur. C'est pourquoi une partie des problèmes que rencontrent ces collègues dans leur volonté légitime d'être reconnu-e-s comme des « chercheurs/euses » à part entière (notamment dans l'affirmation selon nous avérée qu'ils et elles sont « indispensables à l'Université ») ne trouvera pas de réponse dans le cadre du secondaire mais d'abord dans des luttes à mener dans le champ universitaire.

 Simple exemple d'une difficulté posée aux doctorant-e-s du secondaire par les universités : la pression croissante des écoles doctorales sur les délais à tenir pour mener leur recherche et la multiplication des crédits ECTS « annexes » à accumuler. De fait, il est temps que l’institution universitaire reconnaisse qu’une part importante de ses doctorant-e-s travaille à plein temps, dans l’enseignement secondaire, mais pas seulement, et qu’ils ne peuvent, à ce titre, répondre à ces exigences accrues qu’au détriment de la qualité de leur thèse. Est-ce réellement dans l’intérêt des uns comme des autres ?

 Nous ne pensons pas non plus que les docteur-e-s doivent être avantagé-e-s au sein de l'enseignement secondaire par rapport aux enseignant-e-s qui ne le sont pas. Notre profession est déjà très divisée (certifié-e-s, agrégé-e-s, non-titulaires) et la création d'un grade de docteur-e ne ferait que renforcer cette hiérarchisation quand il nous semble important de nous battre pour l'avenir dans la perspective d'une unification des corps. Si, comme le font remarquer les signataires de la lettre ouverte, les professeur-e-s contractuel-le-s qui ont un doctorat sont mieux payé-e-s que les autres contractuel-le-s, ils touchent en revanche un salaire inférieur et ont un avancement moins rapide que les professeur-e-s titulaires d'un concours de l'enseignement. Si le doctorat est reconnu pour les non titulaires, c'est bien parce qu'ils ne sont pas fonctionnaires, sachant que le critère déterminant de la fonction publique d’État est le recrutement par concours. Or, aujourd'hui et au-delà de l’Éducation Nationale, de très nombreux/ses fonctionnaires occupent un poste en étant surdiplômé-e-s par rapport au niveau exigible pour passer le concours qu'ils ont obtenu. Demander un statut de « chercheur/euse du secondaire » à défaut d'obtenir celui « d'enseignant-e -chercheur/euse » dans le supérieur, et exiger ainsi l'accès à une hiérarchie intermédiaire nous semble être une voie aussi dangereuse qu'illégitime. En revanche, pouvoir faire son travail d'enseignant-e du secondaire et de chercheur/euse dans de bonnes conditions devrait être considéré par l'administration comme allant de soi, d’autant que l’expérience de la recherche et la fréquentation quotidienne de l’actualité de nos disciplines ne peuvent être que bénéfiques pour notre enseignement auprès des élèves de collège et de lycée. Dans le même sens, l'institution aurait tout à gagner à soutenir toute démarche de recherche dans la pratique pédagogique des enseignants.

Ainsi, l'essentiel n’est pas, selon nous, de garantir une forme de récompense statutaire, dans le cadre de l'enseignement secondaire, à des collègues qui ont fait le choix, souvent au prix de lourds sacrifices, de poursuivre des études doctorales, voire post-doctorales. Il s'agit plutôt d'assurer la reconnaissance de ce profil d'enseignant-e-s, dont la formation peut être utile aux élèves et à leurs collègues. Il est ainsi inadmissible qu'ils et elles soient désavantagé-e-s dans leur carrière et les obstacles rencontrés dans la poursuite de leurs recherches doivent être levés par une série de mesures concrètes :

  • temps partiel de droit pour études doctorales et projets de recherche,
  • autorisation de cumul y compris pour les collègues en temps partiel (pour l'instant, ce sont les universités et non pas le secondaire qui bloquent sur ce point),
  • élargissement des motifs d'autorisation d'absence de droit pour soutenance de thèse et un nombre déterminé / prédéfini de colloques dans l'année scolaire,
  • pour les congés formation, des critères clairs et transparents pour les congés pour recherche et une augmentation des budgets alloués.
  • pour l'avancement et la pension civile, le détachement de droit pour contrat doctoral et ATER (cf. pétition),
  • pour le mouvement en cas de retour dans le second degré, le droit de jouer à sa convenance les points d'ancienneté obtenus en poste dans le secondaire avant l'obtention d'un poste temporaire dans le supérieur, ou le transfert vers le secondaire des points obtenus dans ce poste,
  • création de services partagés entre le secondaire et le supérieur, sur le modèle des temps partagés entre le second degré et l’ESPE qui correspondent à une « mission spécifique », sans pour autant créer un nouveau grade au sein de la profession

 

Vous pouvez ajouter votre signature à l'adresse suivante :

hypotheses.aggio(at)gmail.com

 


[1] Jean-Clément Martin, « Enseignants-chercheurs, résultats d’une enquête, projet soumis à discussion », Historiens et géographes, n°287, décembre 1981, p.279-282 et « Historien à temps partiel », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n°15, juillet-septembre 1987. pp. 95-101.

[2] Roland Carraz (dir.), Recherche en éducation et en socialisation de l’enfant : rapport de mission au ministre de l’Industrie et de la Recherche, Paris, La Documentation française, 1983.

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