Billet de blog 5 févr. 2016

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

L'école défiée par la religion...

C'est, en toute simplicité, la Une du Nouvel Obs cette semaine, annonçant, le caractère "exclusif" d'une enquête qui s'apprête à nous dévoiler la réalité de la religiosité de nos élèves. Moi, mon petit coeur bat face à cette révélation : une enquête "qui accuse" nous dit-on, qui lève un "tabou"... Chouette !

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C'est, en toute simplicité, la Une du Nouvel Obs cette semaine, annonçant, le caractère "exclusif" d'une enquête qui s'apprête à nous dévoiler la réalité de la religiosité de nos élèves. Moi, mon petit coeur bat face à cette révélation : une enquête "qui accuse" nous dit-on, qui lève un "tabou"; un enquête commentée par Najat Vallaud Belkacem, Ministre de l'éducation nationale, auréolée pour l'occasion du O de l'Obs (hum, subtil) ; une enquête qui lève le voile donc, et cautionnée par les garants scientifiques indicutables du CNRS et de Sciences-po.

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La source est mentionnée en note de bas de page. Elle précise qu'il s'agit d'une étude  intitulée "les adolescents et la loi", dirigée par Sebastian Roché, politologue spécialisé dans les recherches sur l'insécurité et la délinquance des jeunes,  ceci dans le cadre d'une enquête internationale plus largement consacrée aux phénomènes de délinquances juvéniles.

On ne comprendra pas trop bien comment, d'une étude consacrée aux incivilités juvéniles, il ne ressort que la question de la religiosité des adolescents. Je n'ose évidemment imaginer une seconde que la moindre corrélation entre la religion des élèves et l'insécurité ait pu présider aux hypothèses de départ (ce qui serait un biais assez scientifiquement discutable non ?) même si, mentionnons-le, l'enquête a été lancée immédiatement dans la foulée des attentats de janvier 2015.
Par ailleurs, on sait bien que c'est le jeu de critiquer les questions posées lors de sondages, aucun n'est parfait, et nul doute que le rapport final explicite nettement mieux que cette synthèse médiatique les objectifs visés par les questions telles que ci-dessous, dont les réponses sont spontanément en effet assez anxiogènes :

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Questions qui, si l'on en croit l'article, s'adressent à des adolescents entre 11 et 15 ans donc...

Je n'ose imaginer non plus les raisons pour lesquelles l'article du Nouvel Obs, seule source pour le moment de cette enquête inédite, ne cite que des exemples collègiens musulmans pour étayer l'hypothèse bien vendeuse de sa levée de tabous.

Il faut dire que ces exemples, jugez sur pièces, sont terriblement inédits et révélateurs d'un grave danger :

1) "La semaine dernière, une association esr venue faire un exposé sur les relations sexuelles. Une petite a menacé de le boycotter. Elle me disait "ça ne me concerne pas" Elle y est finalement allée. Quand l'intervant a montré un préservatif et commencé à expliquer son fonctionnement, plusieurs filles de sont caché la tête dans leur écharpe"

Diantre ! des gamines de 12-13 ans qui pouffent devant des capottes ! Mais que fait la laïcité ?

2) "Chaque fois qu'elle entame le chapitre Grèce antique, c'est le cirque tellement les élèves sont puritains. Quand ils voient dans le manuel des photos de vases grecs avec des hommes nus, ils se cachent les yeux"

Quoi ? Des enfants de 11 ans (oui parce que l'antiquité grecque c'est en 6ème) se cachent les yeux devant la nudité ? Laxisme absolu, scandale, intégrisme latent !

Bien-sûr on nous ressort aussi le coup de la piscine, les filles qui ne veulent pas se baigner avec des garçons, puis du créationnisme  avec un exemple, il faut l'avouer assez croustillant : 

3) Une jeune collégienne de 5è (en Seine Saint Denis hein)  est venue lui déclarer très sérieusement qu'Allah avait changé une fille qui avait balsphémé en kangourou : "Elle me répétait "j'ai les preuves". et elle m'a montré sur son smartphone un cliché photoshopé moitié fille, moitié kangourou"

Si je peux me permettre un conseil journalistique, on aurait aimé, à ce stade de la démonstration aux allures de plus en plus dramatiques, une indication sur le visage de l'enseignante :  tordu d'angoisse ou se mordant les lèvres (comme moi à cet instant) pour ne pas pouffer ?

Tout ça pour ça donc. Pour une fois de plus alerter sur la religiosité des adolescents, et particulièrement dans les familles musulmanes. L'heure semble être à la course aux sondages tendancieux et aux quêtes de scoop sur le dos d'une jeunesse  dont on se plaît  à exotiser toujours plus la religiosité.

Au final, du contenu de ce dossier, on retiendra surtout les réponses policées, consensuelles,  mais justes de la Ministre qui recadre assez bien les enjeux du moment.

J'y ajouterai toutefois quelques points : 

En insistant d'abord sur le caractère mensonger de l'enrobage médiatique de cette enquête. En quoi cette dernière défierait-elle l'école ? En quoi l'accuse-t-elle ?

Il n'a pas fallu attendre 2015-2016 pour que l'école républicaine se préoccupe de la religiosité des élèves et en fasse l'un des piliers de sa politique éducative. Dès le milieu des années 1980, l'enseignement des religions - et on dira rapidement du "fait religieux"- apparaît comme l'un des vecteurs de l'intégration des populations d'origine immigrées et de lutte contre le racisme . L'apprentissage de la "tolérance" est déjà le maître-mot du Conseil National des Programmes (créé en 1989, l'année de la première affaire dite "du voile" à Creil) chargé de réécrire les programmes et qui plaide régulièrement pour l'accentuation d'un enseignement du fait religieux. Déjà l'enseignement de l'Islam (dans son versant culturel et civilisationnel) est particulièrement pointé comme nécessaire à la concorde sociale dans les classes. Les programmes de 1995 sont l'occasion d'une première officialisation de l'enseignement du fait religieux, c'est à dire non seulement de l'histoire des religions, mais aussi de leur approche en terme de fait social. Dans la formation des enseignants, le thème prend de plus en plus d'importance : stages, universités d'été etc. Les choses ne cesseront de s'accentuer par la suite, notamment au début des années 2000 avec le rapport Debray suivi de la commission Stasi en 2003-2004, après la seconde médiatisation d'une affaire "du voile" en 2003, et qui aboutit à la loi de 2004 sur le port des signes ostensibles religieux à l'école.

De tout cela, l'histoire est très largement faite. Les travaux sont nombreux, thèses, articles, qui interrogent les formes d'enseignement du fait religieux dans les manuels scolaires notamment, qui étudient les discriminations ou encore les effets des catégorisations culturelles en oeuvre à l'école. 

A de très rares moments, le débat s'est apaisé sur ces questions qui sont, depuis plus de trente ans, au coeur des controverses scolaires, particulièrement dans l'enseignement de l'histoire et de l'éducation à la citoyenneté. Au printemps dernier, on se souvient notamment que l'une des obsessions des contempteurs des programmes fut la question de l'enseignement de l'histoire de l'islam que d'aucuns soupçonnaient de vouloir supplanter le christianisme

De mon côté, je ne compte plus le nombre de demandes d'interviews sur les "difficultés à enseigner telle ou telle question sur la religion". Rarement un sujet n'a suscité autant de réactions épidermiques et irrationnelles (et pour cause !). Prétendre donc lever un tabou sur cette question est tout simplement grotesque et dit davantage de la fabrique de l'amnésie par le dispositif médiatique que de la réalité d'une politique scolaire qui ne s'est en revanche jamais interrogée sur les échecs de ce surinvestissement politique et éducatif du fait religieux. Question nettement plus pertinente et urgente de mon point de vue.

Le second aspect sur lequel je terminerai est donc celui de la responsabilité médiatique sur ces questions touchant la jeunesse de notre pays. Il y a certains contextes politiques, comme celui que nous traversons actuellement, qui appellent prudence, responsabilité et retenue dans la quête de sensationnalisme et de profit. On pourrait l'espérer néanmoins, et surtout d'un journal qui n'a rien à gagner à s'aligner sur les canards alarmistes  happés par la surenchère de médiocrité et missionnés pour la fabrique de la peur.

Nous vivons des instants graves où une partie des enfants cherchent (et parfois trouvent) l'enchantement de leur monde dans la mort. Il y a de quoi s'inquiéter collectivement et de façon autrement plus digne qu'un inventaire des refoulements hormonaux des collègien.ne.s de ce pays. Interrogeons-nous donc ensemble, sans caricature ni faux-fuyant, mais en prenant le temps d'un état des lieux serein et généreux.

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