Billet de blog 5 sept. 2013

Programmes d'histoire, dégripper la machine

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

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 Les programmes d’histoire-géographie des classes à examen ont été presque officiellement allégés depuis hier. Nous l’avions à peu près tous réclamé, c’est chose faite et on ne peut que s’en féliciter. Depuis, la chose semble si passionnante que la voilà promue au rang de « débat de société » convoquant, pour la peine, l’arsenal de spécialistes autoproclamés de l’enseignement de l’histoire et dérivant – une fois n’est pas coutume - vers les éternelles lamentations d’une histoire scolaire qui ne fait plus sens, qui délaisse la chronologie, boude ses grandes figures, n’est plus que main tendue aux groupes mémoriels,  sacrifie sa vocation héroïsante pour embrasser la cause des victimes et jouir de son  autoflagellation, et qui ne sait plus enchanter le national, préférant donner des gages aux populations héritières de l’immigration. Les antiennes reviennent au galop dès que les micros chatouillent le menton de leurs porte-paroles.

 Tout cela, on le sait, permet de noyer plusieurs vrais chantiers. Le premier est institutionnel. C’est celui d’un circuit rouillé. Ces programmes ont été dès leur mise en consultation considérés comme infaisables par les enseignants. Durant toute l’année scolaire, et notamment grâce à la pétition intersyndicale initiée par le SNES et soutenue par les associations disciplinaires, ils n’ont cessé de réclamer un bout d’oreille ; les Inspecteurs ont fait « remonter » (comme on dit)  l’accumulation du retard dans les progressions ; les parents et les élèves eux-mêmes ont crié à la pédagogie du gavage d’oie face à des programmes indigestes ; tout ceci jusqu’aux épreuves du brevet des collèges et du bac qui ont suscité une vague d’indignation.

Mais tout allait bien nous rétorquait-on. Les professeurs d’histoire-géographie sont toujours prompts à râler : il faut du temps pour s’approprier un programme, des « fiches-ressources »  (comme on dit, bis) allaient bientôt les « rassurer ». Nous sommes nombreux à n’être pas dupes de ce genre de communication de crise et à vouloir comprendre ce qui a empêché d’annoncer des « allègements » durant l’année scolaire dernière, voire en juin. Cela aurait libéré les enseignants de quelques obsolètes heures de travail durant l’été ; cela aurait donné quelques gages de confiance dans les capacités auditives des acteurs « du changement » ; cela nous aurait épargné les incantations médiatiques actuelles et hors-sujet. Au lieu de cela, la circulation de la parole a été bloquée par l’inertie pyramidale et par le jeu administratif d'une institution devenue labyrinthique et multicéphale. Il est vraiment temps de dégripper la machine.

 Alors seulement les autres chantiers pourront être posés sur la table et discutés comme des vrais enjeux de société. A commencer par la refonte des programmes du primaire au lycée. Alors seulement nous pourrons débattre sérieusement en commençant par formuler correctement les questions : suffit-il d’enchâsser correctement des dates sur une frise pour répondre aux multiples « pourquoi ? » ; Quelles sont les échelles possibles d’appréhension des histoires de(s) France(s) et de ses habitants ? Les hommes et les femmes du passé peuvent-ils/elles être des acteurs et actrices de l’histoire sans passer par la case de la labellisation héroïque ? Peut-on penser et agir dans le monde sans étudier le monde ? L’histoire est-elle réductible au politique ou peut-elle mobiliser des approches sociales, économiques et culturelles appelant différentes périodisations  ? L’histoire scolaire peut-elle se passer des autres sciences sociales (et si l’on parlait un peu géographie, de sociologie, d'anthropologie ?) ? Et, last but not least, quelles sont les modalités d’appropriation de l’histoire par les élèves ? Qu’est-ce qu’un raisonnement historique ? Suffit-il de partir en quête de consentement à quelques légendes nationales pour accompagner la formation d’un esprit critique ?

Au final, à quelle fabrication d’une culture commune l’histoire scolaire peut-elle apporter sa touche ?

Voilà bien quelques chantiers plus vastes et autrement plus stimulants dont nous pourrions nous emparer collectivement, dans le cadre d’une véritable refondation de l’Ecole, mais à condition de désoxyder les rouages du circuit institutionnel. 

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