Aujourd’hui le philosophe et historien Tzvetan Todorov est décédé. Les hommages (fort légitimes) ne vont guère tarder. Son œuvre est pionnière à bien des égards, sur les enjeux de mémoire, mais aussi sur les questions coloniales qu’il aborde, en tant que philosophe, à partir des questions liées à l’altérité, notamment par l’histoire de la conquête du nouveau monde. Il est l’un des premiers historiens à avoir tenté une mise en miroir des Européens et des Amérindiens lors de la première colonisation dans ses ouvrages La conquête de l’Amérique : la question de l’autre en 1982, Les récits aztèques de la conquête en 1983 puis Nous et les autres en 1989. C’est à ce titre qu’il est nommé par son ami Luc Ferry en 1994 au Conseil National des Programmes (CNP), institution chargée de réfléchir et réécrire les programmes scolaires de toutes les disciplines et de tous les cycles, depuis 1989.

J’aimerais revenir sur cet épisode de sa vie qui est sans doute le moins connu. Patricia Legris d’abord qui a travaillé sur l’écriture des programmes scolaires, et moi-même ensuite qui me suis penchée sur le fait colonial dans les programmes, avons eu accès aux archives de ce conseil où sont consignés tous les compte-rendus de réunions, les débats, ainsi que les ébauches (abouties ou non) de projets. Todorov se situait au-delà des cloisonnements disciplinaires, Ferry le savait davantage porté vers les sciences humaines en général.

Nous sommes en septembre 1994 lorsque, assistant à sa première réunion pour les programmes de lycée, Todorov est surpris par le peu de place accordée aux thématiques coloniales dans les programmes en cours :

« Il n’y a pas la colonisation au XIXème siècle, il n’y a pas les Grandes Découvertes au XVIème siècle ? Pourquoi ne pas essayer de trouver une articulation avec les lettres, la philosophie ? « (Archives Nationales, 20070019, article 14).

Cette préoccupation devient alors le fil rouge de son action au CNP. A la fin de l’année 1995, lors d'une discussion informelle entre Luc Ferry et François Bayrou (ministre), l'idée d'un « manuel de référence » est évoquée pour le collège. Un manuel écrit par le CNP et destiné à se substituer aux éditeurs privés. L’idée est ambitieuse, périlleuse aussi, car la liberté éditoriale est une donnée sacrée, et le prisme d’un manuel unique risque de réveiller les accusations d’une mainmise ministérielle complète sur les contenus d’enseignement. La coordination du manuel lui est confiée. Il envisage même de l’appeler « manuel d’entrée en société » et propose une ébauche de plan, par fax, en juin 1996 :

- Qu'est-ce qui distingue l'homme du reste du monde ?

- Identité et diversité des hommes

- L'humanité vit dans le temps

- L'homme producteur et consommateur de sens

- L'homme producteur et consommateur de formes

- Les types d'expression humaine

Il semble que Todorov ait vraiment souhaité mener à terme ce projet comme en témoignent les brouillons d’étapes conservés aux archives nationales. Il y remanie des sous-sections, propose d’aborder « les grandes découvertes ; migrations et é- (im) migrations ; colonisations », et plus loin « la diversité des civilisations » et « la question du racisme et de l'inégalité des races » qu’il transforme quelques semaines plus tard en « races et cultures, différences et inégalités (pluralité des groupes humains) ». Il demande qu’un chapitre entier soit consacré aux contacts où l’on trouverait les guerres, les migrations, les grandes découvertes encore. Une fois le chapitrage à peu près bouclé, il se  charge de rédiger la partie sur la pluralité des groupes culturels. Un premier développement est consacré au racisme puis à la relativité des valeurs adoptées par les sociétés dont voici un extrait :

«Au XVIème siècle, les conquérants espagnols pénètrent au Mexique et découvrent avec stupéfaction que les Aztèques pratiquent le sacrifice humain. En effet, lors des conflits armés avec d'autres populations, ils prennent des prisonniers, parmi lesquels on choisit une victime. Elle est conduite sur l'autel où le prêtre arrache son cœur pour l'offrir au dieu de la guerre. Les espagnols verront dans cette pratique un prétexte - ou plus tard, une justification - de l'invasion et de la soumission du pays. A son tour, leur colonisation d'une grande partie du continent américain provoque, directement ou indirectement, la mort de près de neuf-dixièmes du totale de la population indigène. A-t-on le droit de condamner inconditionnellement le premier acte ? le second ? peut-on dire que celui-ci diminue ou annule la gravité de celui-là ? ».

Son approche est morale, elle vise une réflexion critique sur les questions de genre humain, des races, du racisme et des droits de l’homme. Todorov voyait l’école comme le lieu de l’émancipation et de la transmission des valeurs non comme l’inculcation de normes mais par la participation active des élèves et une réflexion distanciée, sans interdits. Il était animé par l’apprentissage de la tolérance qui passait selon lui par la rencontre et la (re)connaissance de l’altérité culturelle. Les archives montrent son indifférence quasi-totale à l’ethno-centrisme qui anime aujourd’hui  quelques spécialistes auto-proclamés de l’enseignement de l’histoire.

 Le projet de manuel est abandonné en 1997 par François Bayrou, sans doute par crainte de la levée de boucliers, aussi parce qu’il provoque dans les rangs mêmes du CNP quelques remous, notamment à cause des pages consacrées au racisme mais aussi de sa dimension transversale. Plus d’une année de travail tombe à l’eau. Mais Todorov ne lâche pas. En 1999, à la demande de Ségolène Royal, un groupe est préposé à réfléchir aux questions d’« intégration et de multiculturalisme » dans les programmes. Comme l’indique la ministre :

 « Il s'agirait non pas de modifier les programmes actuels mais d'indiquer les points d'ancrage permettant de valoriser les apports extra-occidentaux (Afrique, Asie, monde arabe...) dans notre culture commune » (novembre 1999, AN, 20070019, article 5).

Todorov prépare une note sur « les programmes scolaires et l’intégration » dont voici une photographie.

 

 

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A la lecture de ces archives qui ont moins de vingt ans, on ne peut que rétrospectivement s’interroger sur la régression qui a touché, ces deux dernières années, les débats sur l’histoire scolaire. Les inanités entendues récemment sur le « masochisme colonial », l’« identité malheureuse » ou autres formules déclinistes et anxiogènes, semblent sorties d’un autre monde, très éloigné que celui qui animait Todorov. On n’expliquera pas non plus autrement que comme un calcul de bas étage les violentes critiques de son ami Luc Ferry au moment des débats sur les programmes d’histoire en 2015 fustigeant « L’Europe de le repentance » (sic).

Comme il nous semble loin le temps où le simple humanisme et la conscience d’une France ouverte sur le monde relevaient de l’évidence. Comme le curseur s’est déplacé pour qu’il soit devenu possible de nommer « Académicien immortel » l’auteur d’une diatribe aussi bête que dangereuse que celle-ci-dessous :

« Les nouveaux programmes ne se préoccupent absolument pas de faire aimer la France. Ils appliquent à la lettre le dogme de la critique sociale : le mal dans le monde résulte de l’oppression ; c’est l’inégalité qui est la source de toute violence. Le fanatisme islamique, autrement dit, est le produit de la malfaisance coloniale et de sa continuation postcoloniale. Si l’on aborde l’histoire aux XVIIIème et XIXème siècle sous l’angle : ‹un monde dominé par l’Europe, empires coloniaux, échanges commerciaux, traites négrières›[1], le nouveau public scolaire retrouvera sa « self esteem », l’ancien perdra son arrogance et tous les problèmes seront réglés. L’école des savoirs cède ainsi la place à l’école de la thérapie par le mensonge ». (Le Figaro, 12 mai 2015)

Du très très grand Alain Finkielkraut évidemment, et le miroir inversé, on l’aura compris, de l’attention bienveillante que Todorov développa pour l’école et l’ensemble des élèves, une générosité que les gardiens du récit national-républicain ne manqueraient pas de qualifier aujourd'hui de "bien-pensance". Gageons qu'en sus, toute honte bue, les mêmes salueront la "mémoire" d'un grand intellectuel disparu. Il n'est donc jamais inutile de mettre les pyromanes face à leurs turpitudes. 

 

 

 


 

[1] La mouture provisoire des programmes rendue publique le 13 avril 2015 comportait, pour la classe de quatrième, la formulation suivante : « L'Europe et le monde XVIIe-XIXe siècles », ainsi qu'un point d'approfondissement obligatoire : « Un monde dominé par l'Europe : empires coloniaux, échanges commerciaux et traites négrières »

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Bien vu et bien dit. Preuves à l'appui. Merci pour lui et pour nous.