Billet de blog 7 oct. 2012

Pour une géohistoire globale, indisciplinée et inquiète

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

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Rédacteur : Vincent Capdepuy, 

Enseignant en lycée (Saint-Pierre, La Réunion), chercheur associé à l’UMR 8504 (Géographie-cités) et à l’UMR 5195 (GREMMO)

 Au matin du 7 décembre 1941, les avions japonais bombardaient la base navale de Pearl Harbor. Alors que la guerre avait débuté en Asie dès 1931 et en Europe dès 1936, les États-Unis s’étonnaient presque d’être attaqués et se découvraient brutalement pris dans une nouvelle guerre mondiale, une « guerre globale », comme on en vint rapidement à l’appeler. L’isolationnisme des années précédentes n’avait été qu’un paravent masquant la situation réelle d’un pays profondément relié aux autres pays du monde. Ce dont la crise des années 1930 initiée par le krach de Wall Street en 1929 avait pourtant déjà fait la preuve. Les États-Unis ne pouvaient pas se penser comme une île. Comme l’écrivit Willkie Wendell, il fallait désormais découvrir ce monde qui s’étendait au-delà des murailles entre lesquelles s’était enfermé le pays. Le 20 février 1942, Franklin D. Roosevelt invita tous ses concitoyens à se munir de cartes ou de globes pour suivre les explications qu’il donnerait lors de sa prochaine causerie radiophonique « au coin du feu ».

Comme le titra le magazine Life en août de la même année, « la guerre globale enseigne la cartographie globale » ; et de fait, les ouvrages de géographie globale se multiplièrent pour étayer cette soudaine prise de conscience de la globalité. Mais si la cartographie aidait à voir la guerre en ses multiples théâtres, les géographes s’efforcèrent davantage à penser le monde de l’après-guerre car il y avait urgence à éduquer les citoyens étasuniens au Monde. Le drapeau de l’ONU est l’écho oublié de cette soudaine vision du monde global.

Le terme même de globalization fit son apparition au milieu de la Seconde Guerre mondiale, et non au début des années 1980 comme aujourd’hui on s’en laisse accroire. Cette dernière méprise n’est cependant pas anodine et révèle que le mondialisme des années 1940 fut peut-être sans lendemain. La Seconde Guerre mondiale terminée, le Monde sombra dans les affres de la Guerre froide, nouvelle guerre globale, et dans les luttes anticoloniales du Tiers-Monde. On fit semblant de redécouvrir la mondialisation (le mot français date en fait de la Première Guerre mondiale) à la fin des années 1970 dans le sillage des premières délocalisations et de l’extension des firmes transnationales.

L’histoire globale, qui peine à se développer en France, nous apprend pourtant que la mondialisation est un processus ancien, pluriséculaire, polycentrique. La France, qui est tout sauf éternelle, n’est qu’une construction politique récente au regard des imbrications multiples et des flux inextricables (migrations, idées, religions, techniques), à l’échelle de l’Eufrasie d’abord, puis à l’échelle du globe, devenu le Monde.

La France non plus ne peut de toute évidence pas se penser comme une île et le repli identitaire prôné par certains, fondé sur une géographie et une histoire fictives, est dangereux. L’École, qui est au cœur de notre projet républicain, est l’enjeu d’affrontements idéologiques réguliers. Or, depuis quelque temps, et malgré une certaine indifférence de la société, les enseignants du secondaire, et plus particulièrement du lycée, se sont mobilisés contre les réformes entreprises par le gouvernement précédent, déplorant notamment la suppression de l’histoire-géographe comme enseignement obligatoire en classe de Terminale S, dont on sait que l’étiquette scientifique masque en réalité le caractère sélectif. Ce sont les programmes d’histoire qui ont attiré le plus les critiques, la géographie apparaissant plus délaissée, moins sujette à polémique alors même que le reste du Monde a pourtant disparu des programmes actuels de géographie en S. Au-delà de ces critiques, internes à l’Éducation nationale, plutôt feutrées et relayées en coulisses par les syndicats et les diverses associations de professeurs d’histoire-géographie, des journalistes, parfois des enseignants, ont émis des attaques plus vives, clairement nationalistes, parfois xénophobes, criant à l’abandon du « roman national », l’oubli des héros et le piétinement de la France glorieuse. Tout ça parce qu’on ose lancer quelques « regards » vers la Chine ou vers l’Afrique, en-dehors du tunnel dans lequel on enferme notre histoire depuis des décennies.

Mais ce n’est pas la France que nous avons perdue, c’est le sens du Monde ! On parle aujourd’hui d’une réforme de la réforme, d’une refonte des programmes. Expédiée, encore une fois, elle ne laissera probablement toujours pas assez de place à la globalité. Il faut apprendre à nos élèves à transcender les pavages hérités du passé, à comprendre la réalité de leur chevauchement et de leurs télescopages, les emmêlements identitaires dans une humanité plus que jamais unie.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici de prôner l’enseignement d’un récit global qui viendrait se substituer à la place du roman national, l’apprentissage de l’espace mondial à la place du territoire français. Seul l’enseignement d’une géohistoire globale, que se joue des échelles du temps et de l’espace, qui se joue des récits hérités, peut aider nos enfants à trouver leur place dans la déclosion de l’humanité. Contre le repli, la peur, la haine, il doit ouvrir l’horizon et l’avenir. L’enseignement de l’histoire et de la géographie ne doit pas être un endormissement des consciences, il doit poser des questions, avant d’apporter des réponses. Trop souvent oublieux des futurs possibles, l’histoire et la géographie doivent rester des ouvroirs et non des discours légitimants, glorificateurs ou dénonciateurs. Cet enseignement doit se montrer indiscipliné.

 Vincent Capdepuy

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