Billet de blog 8 nov. 2015

Les cours d'histoire de Dimitri Casali au Val Fourré : «Vive l'Empereur !»

Rédactrices : Maryse Broustail, Nathalie Coste, Laurence De CockMais qu’est donc venu faire, Dimitri Casali, essayiste orienté et rockeur d’opérette au collège Pasteur ?Voilà une semaine que la stupeur n’en finit pas de saisir une grande partie des enseignants d’Histoire de la ville et d’ailleurs, des parents d’élèves et des simples citoyens un peu informés, depuis qu’ils ont appris la venue le lundi 2 novembre de Dimitri Casali, très abusivement présenté comme « historien » , au collège Pasteur de Mantes la Jolie.

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

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Rédactrices : Maryse Broustail, Nathalie Coste, Laurence De Cock

Mais qu’est donc venu faire, Dimitri Casali, essayiste orienté et rockeur d’opérette au collège Pasteur ?

Voilà une semaine que la stupeur n’en finit pas de saisir une grande partie des enseignants d’Histoire de la ville et d’ailleurs, des parents d’élèves et des simples citoyens un peu informés, depuis qu’ils ont appris la venue le lundi 2 novembre de Dimitri Casali, très abusivement présenté comme « historien » , au collège Pasteur de Mantes la Jolie.

Stupeur d’abord face à l’annonce de l’invitation du sulfureux admirateur des épopées napoléoniennes face à des élèves de 4ème, par un média organique du Conseil départemental qui précise d’emblée qu’il sera accompagné par le Président dudit Conseil. https://www.yvelines.fr/2015/10/22/lhistorien-dimitri-casali-a-la-rencontre-des-collegiens/

Stupeur ensuite d’apprendre que cette invitation n’est initiée par aucun projet pédagogique et semble être le résultat d’une initiative verticale demandée par personne, ignorée des parents, mais pourtant autorisée.

Stupeur enfin de voir la couverture médiatique de l’événement conférer à Dimitri Casali une légitimité scientifique qu’il est loin d’avoir. Etre historien en effet, suppose une expertise de la recherche et des publications bien différentes que celles de cet essayiste qui fut quelque temps enseignant.

Stupeur encore de le voir décrit comme un réformateur moderne, alternative à des enseignants poussiéreux qui ne savent pas transmettre aux enfants la geste des grands hommes et l’amour de la patrie. Ainsi la chaine officielle du département le présentait-elle comme le promoteur d’une ébouriffante innovation pédagogique : l’écriture de bandes dessinées, et de la mise en scène d’un opéra-rock où il se met en scène, déguisé en hussard, en chantant, « On va leur verser le sang rantanpla tirelitontaine », la vaillance au combat du grognard fidèle à l’empereur». http://www.tvfil78.com/culture-lhistorien-dimitri-casali-face-aux-eleves/105330/

On sait depuis que les enfants ont trouvé « très rigolo ce clown » (sic) qui est venu les occuper un petit moment l’après-midi et leur distribuer des bandes dessinées, (payées par l’argent public semble-t-il tout comme la prestation du monsieur, organisée dans le cadre du Salon du livre de Versailles ?), et dont l’iconographie fleure bon le style Pompier des Manuels Petits Lavisses dont il se prétend l’illustre héritier ?

Mais la surprise s’est poursuivie au lendemain de l’événement où, sur les réseaux sociaux, Dimitri Zavatta Mercury Bonaparte, s’est affiché en photos avec une bande de gamins rigolards fier d’avoir pu leur faire « crier Vive l’Empereur », et précisant tout de même bien l’insécurité des lieux…

(Nous avons volontairement flouté les visages des élèves qui apparaissent sans filtre sur la page Facebook de Dimitri Casali )

A première vue, le manque total de crédibilité de l’intervenant ressenti par les élèves, si l’on en croit des témoignages, pourrait laisser l’impression d’un happening moisi presque drôle et pourtant , nous n’en rions pas. Nous n’en rions pas parce que cette initiative interroge à plus d’un titre :

  • D’abord sur la forme : pas d’autorisation demandée aux parents, une publicité prise en charge par la chaine départementale en dehors de toute expression académique, l’intervention finale d’un politique, Pierre Bédier, puissance invitante, l’absence de toute mise en perspective pédagogique évidemment.
  • Et puis bien sûr sur le fond : Dimitri Casali est un essayiste engagé, dont le sujet de prédilection est la transmission de l’Histoire comme mode d’appropriation de « valeurs françaises ». Son propos est toujours éminemment idéologique et polémique (ce qui explique assurément son succès médiatique), et envisage l’Histoire sur le mode de l’émotion, du lyrisme qui donne vie à SES propres représentations du passé et à SA vison de ce que devrait être la nation.

Pour être plus précises, Dimitri Casali égraine dès qu’il le peut les poncifs les plus poisseux de la pensée néoconservatrice et désigne explicitement les enfants des quartiers populaires et issus d’un passé migratoire comme de potentiels ennemis de l’intérieur, prêts à organiser l’effondrement de la « civilisation » avec la complicité de l’école Républicaine ( Voir notamment : http://www.goliards.fr/2013/09/quelle-histoire-se-cache-derriere-dimitri-casali/)

Que venait donc faire à Mantes, au Val fourré, dans un collège public, celui qui désigne l’Education nationale comme « ministère de l’éducation altermondialiste » aux mains d’une « administration stalinienne »  avec le style objectif et distancié de “l’historien” que l’on appréciera ci-dessous

(Source : L’histoire de France interdite, pourquoi ne sommes-nous plus fiers de notre histoire, JC Lattès, 2012)

Que venait faire au collège Pasteur celui qui accuse l’école de la République d’être « une terre de Djihad » , où « des élèves refusent de parler français dans les cours de récréation », où des « enseignants désemparés devant leurs élèves cherchent auprès de l’imam le plus proche la justification religieuse pour pouvoir continuer leurs cours » ?   http://m.huffpost.com/fr/entry/5840710

Nous nous posons la question avec beaucoup de gravité, que venait faire à Pasteur, avec tous les honneurs et l’adoubement du Président du Conseil Général, celui qui fustige à chacune de ses sorties médiatiques les défauts d’intégration des élèves dits « musulmans » et l’immigration dite « massive » ? Celui qui revisite l’histoire coloniale pour en gommer toutes les pages sombres et en finir avec ce qu’il qualifie de politique de la « repentance » ?

Pour ceux d’entre nous qui réfléchissent au quotidien sur la transmission, sur la manière de donner du sens au passé pour accompagner nos jeunes dans un monde ouvert où ils pourront en paix avec leur identité, trouver leur chemin, de la cohérence et de l’altérité, cette initiative est mortifère.délétère Certes les enfants n’ont eu que l’impression fugitive d’un moment de cirque et le dommage le plus important semble avoir été celui de ne pas respecter leur intelligence, mais tout de même, ce qui s’est passé n’est pas anodin.

Le pacte républicain que les politiques, au premier rang desquels le Président du département, convoquent au moment des élections peut-il encore être crédible ?

Si demain une mairie Front national voisine ou pas décide d’inviter la présidente du parti à la fête de Noël des écoles ou un ancien de l’OAS à la kermesse de fin d’année, que diront-ils ?

Cette « affaire » pose clairement le problème de la commande politique qui se substitue à la démarche scientifique et pédagogique, celui des modalités d’intervention des collectivités territoriales dans les écoles. Qu’un intervenant puisse venir défendre un point de vue devant des élèves n’est pas en soi un problème, pour peu que ceux-ci soient préparés, encadrés par un travail avec leurs professeurs et que l’espace existe pour un débat contradictoire. A Pasteur ce jour là on en était bien loin…

NB : Merci au Courrier de l’Atlas d’avoir alerté récemment sur cet évènement.

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