Ce jour où l’on a failli enseigner (pour de bon) l’histoire de l’immigration

C’est peu dire que l’écriture d’un programme d’histoire est une opération sensible sous haute surveillance. Le déplacement de la moindre virgule est susceptible de provoquer un tollé médiatique, un urticaire géant dans l’Académie française, voire une alerte à la chute de civilisation conjointement orchestrée par Marianne et le Figaro. L'histoire de l'immigration est souvent au coeur des débats

C’est peu dire que l’écriture d’un programme d’histoire est une opération sensible sous haute surveillance. Le déplacement de la moindre virgule est susceptible de provoquer un tollé médiatique, un urticaire géant dans l’Académie française, voire une alerte à la chute de civilisation conjointement orchestrée par Marianne et Le Figaro.

La période électorale actuelle témoigne à ce propos d’une inventivité débridée sur le devenir de l’enseignement de l’histoire confondu par les uns avec un bréviaire poussiéreux des hauts faits et gestes des héros du passé, uberisée par d’autres qui y voient matière à y puiser produits vendeurs et électoralement rentables. Il va de soi que dans ce concours d’absurdités où les mêmes pourfendeurs d’une école supposée avoir sacrifié les fondamentaux prônent le retour de l’enseignement d’une histoire romancée, la parole professionnelle et/ou académique ne pèse pas lourd. On pourrait, me direz-vous, renvoyer les pleureurs à leurs collections de photos jaunies, les gratifier d’un petit sourire compatissant et leur offrir le dernier roman historique de Dimitri Casali, mais je trouve plus utile de leur rappeler cette simple évidence que l’histoire scolaire, matière vivante, a quelque chose à voir avec l’avancée de la recherche, et que toute tentative visant à l’enfermer dans un bocal de formol relève non seulement d’une approche intégriste (ciel !) de la discipline, mais aussi d’une déconsidération du savoir scolaire, lequel ne se réduit pas à l’apprentissage de la sainte trinité du « lire, écrire, compter ». 

Parmi les thématiques historiques profondément renouvelées ces dernières années, l'histoire de l’immigration, une histoire dont l'introduction dans les programmes est mise à l'agenda depuis la fin des années 1990, demande portée aussi bien d’ailleurs par le gouvernement socialiste que par la droite qui lui emboîte le pas. Il s’agit bien d’une commande politique et plusieurs lettres de cadrage successives réclamaient que soit explicitement introduite l’histoire de l’immigration dans les textes officiels comme en témoigne l’extrait ci-dessous [1] :

Note d’orientation du CNP (Conseil National des programmes) sur l’intégration ou sur la prise en compte et la valorisation dans les programmes des aspects extra-occidentaux de notre culture commune, 7 décembre 1999.

 

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Cette question reste une priorité du ministère et du CNP (présidé par Luc Ferry) sans discontinuité, rendue plus urgente encore après les attentats du 11 septembre 2001 et portée par un comité interministériel à l’intégration créé en 2003 soucieux de la méconnaissance profonde des élèves de l’histoire de l’immigration et de ses apports. C‘est d’ailleurs ce qui donnera naissance à la Cité d’histoire de l’immigration. Parallèlement à cela, l’Union Européenne et notamment l’ECRI (Commission européenne contre le racisme et l’intolérance créée en 1993) pousse les différents Etats membres à consacrer dans leurs programmes une place importante à ces enjeux. La France est pointée du doigt comme très en retard sur ces sujets.

Au milieu des années 2000, l’affaire semble entendue : l’histoire de l’immigration est un passage obligé des programmes d’histoire. Naturellement les dissensus existent sur la forme et le contenu de cet enseignement ; les débats sont nombreux : faut-il y consacrer une question ? Doit-on l’aborder sur le temps long ? Doit-on singulariser les immigrations plus récentes, coloniales et postcoloniales notamment ? Questions importantes assurément, sensibles, mais nécessaires. Les programmes de l’école primaire (en 2002, mais la question disparaît en 2008) au lycée en passant par le collège introduisent l’histoire de l’immigration ; C’est encore balbutiant, peu cohérent, loin de rendre compte de l’épaisseur historique des migrations, de la place de l’immigration au sein de l’histoire économique et sociale et de ses connexions avec l’histoire coloniale. Mais enfin, c’est là. Avant une date récente d'ailleurs, nous, enseignant.e.s,  chercheurs et chercheuses avions pris l’habitude non de plaider pour l’introduction de l’histoire de l’immigration, chose entendue,  mais de discuter de son poids, des libellés, de son approche dans les manuels scolaires. Déjà nous étions assez revendicatifs/ves, mais nos motifs d’insatisfaction apparaissent aujourd’hui comme bien confortables au regard de la régression en cours depuis deux ans.

 En 2013 en effet, le ministère Peillon décide la création d’un organisme de réécriture des programmes scolaires qu’il souhaite indépendant du pouvoir politique. En 2005, François Fillon (oui, déjà) avait supprimé le CNP considéré comme une trop lourde ingénierie. Les programmes avaient été confiés à des commissions réduites. Le nouveau CSP (Conseil Supérieur des Programmes) devait apparaître comme le lieu du consensus, mêlant universitaires, Inspection Générale, enseignant.e.s de tous les cycles, représentants de la société civile et même… six parlementaires avec un souci d’équilibre entre la droite et la gauche. Parmi ces derniers, Annie Genevard, aujourd’hui chargée de l’éducation auprès du candidat Fillon.

Il faut souligner d’emblée le paradoxe de la création d’un conseil supposé indépendant du politique dans lequel sont introduits des parlementaires ; décision historique, s’expliquant par la volonté d’associer le parlement aux programmes sans pour autant lui donner le pouvoir de les voter, mais grave erreur comme nous le verrons.

L’écriture des programmes est confiée à des sous-commissions auxquelles participent d’autres acteurs mandatés par le CSP. Elles n’ont que peu de temps pour travailler et faire remonter leurs copies, lesquelles sont discutées puis votées par le CSP. En théorie, le ministère n’intervient pas ; dans la réalité, il semble que cette question ait fait l’objet de débats houleux à l’intérieur du conseil.

On se souvient de la controverse suite à la publication des projets des programmes d’histoire de collège, une publication court-circuitée par la réforme du collège et alimentant confusions, pétitions, accusations quasi théologiques et au sein desquelles la parole professionnelle fut confisquée par un clergé ombrageux et menaçant qui trouva là une revigorante occasion d’agiter son compteur à désastres et d’y opposer sa théorie (sainte) ampoulée d’un bon vieux retour au roman national. Bref, passons.

Que reprochaient donc ces gardiens de la pureté nationale-républicaine aux projets de programmes d’histoire ? Ils les jugeaient trop repentants, préférant l’islam à la philosophie des Lumières, sacrifiant l’histoire nationale sur l’autel de la mondialisation etc. Aidés en cela par la sinistre conjoncture des attentats terroristes de janvier, nos clercs ont été reçus à Matignon qui a enjoint au CSP de revoir sa copie. A cette époque-là, avec le collectif Aggiornamento histoire-géographie, nous avions tenté de soutenir cette première mouture qui nous semblait plutôt opportune ; mais nous n’avons pas pesé grand-chose, emportés par la vague réactionnaire du moment [Je le précise ici à l’attention de Brighelli et ses sbires qui pensent encore que nous sommes responsables des programmes finaux que nous avons condamnés dès leur publication].

 Il y a deux ans désormais, alors que nous étions plongés dans cette polémique à dire vrai assez nauséabonde, un.e membre du CSP me fit parvenir une mouture encore antérieure à la première proposition, et rejetée par le CSP. La partie incriminée portait sur le cycle 3 et sur… l’histoire de l’immigration. La voici reproduite ci-dessous

 

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Pour la première fois dans toute l’histoire de l’enseignement de l’histoire fut proposé un thème sur l’histoire des migrations qui avait comme profondes originalités de :

     - Replacer les migrations dans le temps long et redéfinir ainsi les fameuses « invasions barbares »

     - Connecter la question migratoire avec celle des colonies.

- Etudier la question migratoire dans le cadre de l’histoire économique permettant d’aborder autant les immigrations européennes que coloniales et postcoloniales

 Cette proposition pourtant d’une grande pertinence pédagogique, adossée aux renouvellements récents de l’historiographie n’a pas passé le cap de la première lecture. La plus forte opposition vint du côté des parlementaires de droite, Annie Genevard notamment qui la trouvait « trop idéologique », ce qu’elle me confirmera  directement lors du forum organisé à la Sorbonne en pleine controverse.

Qu’en restera-t-il dans la mouture finale ?

Des « mouvements et déplacements de populations » au haut Moyen-âge en CM1, Une maigre allusion en Sixième aux migrations… de l’époque néolithique ; puis plus rien avant le lycée, la question des migrations étant étudiée uniquement en géographie et en français.

 « Trop idéologique » donc l’enseignement de l’histoire de l’immigration ? Au moins autant que l’enseignement de l’histoire de l’islam, ou de l’arabe apparemment …

Il est vrai que, vu du côté droit de l’échiquier (il conviendrait de trouver un autre nom à cette sinistre mascarade qui n’a vraiment plus rien d’un jeu), n’est « trop idéologique » que ce qui a trait à la reconnaissance de la pluralité culturelle ; rien de « trop idéologique » sans doute dans le récit national, lisse, masculin et volontairement oublieux des acteurs sociaux, de leur mobilité, et surtout de leur puissance politique.

Car fabriquer du patriotisme et de l’amour national sur le dos de l’immigration ne saurait être « trop idéologique » nous soufflent les thuriféraires du roman national ; c’est l’amour bleu-blanc-rouge contre la haine black-blanc-beur voyons. Allez, bienvenus dans l’école neutre de l’amour est dans le préau.

 

 

 


 

[1] On renverra ici aux travaux de Patricia Legris, Benoît Falaize et Laurence De Cock et naturellement aux travaux pionniers de Suzanne Citron dont Le mythe national vient d'être réédité. 

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