Billet de blog 13 févr. 2014

Enseigner l’histoire du genre et des sexualités : réflexions et propositions

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Rédacteur : Mickaël Bertrand (membre du collectif Aggiornamento hist-géo) :

Depuis quelques semaines, les débats autour de la question du genre à l’école ont été encore une fois rallumés par des militants récemment confortés dans leurs convictions par le recul du gouvernement français sur la « loi Famille », et notamment sur les promesses de campagne liées à la procréation médicalement assistée. Non content d’être parvenus à bloquer un projet de loi, ces groupuscules réactionnaires voudraient désormais intervenir dans l’écriture des programmes scolaires, dans les choix des livres disponibles dans les bibliothèques, voire directement dans les établissements et les salles de classes par l’intermédiaire de comités de vigilance chargés de surveiller les équipes pédagogiques.

Plusieurs signes tendent à montrer qu’ils parviennent progressivement à leurs fins, y compris sur ce terrain de l’école que l’on pensait un peu trop naïvement protégé des influences religieuses et idéologiques. Dans plusieurs établissements, les enseignants ont été interpelés par des parents inquiets ayant reçu d’étranges messages expliquant que leurs enfants allaient recevoir des cours d’éducation sexuelle et de masturbation délivrés par des homosexuels. La pression a été telle que certaines écoles ont non seulement été obligées de démentir cette fausse rumeur, mais également d’annuler plusieurs interventions organisées sans problème depuis plusieurs années sur les questions de genre et de sexualité

© 

 (Photo qui a circulé sur Twitter)

Cette pression à l’échelle locale a trouvé des relais jusqu’à l’échelle gouvernementale puisque les ministères ont discrètement commencé à censurer des textes officiels toute mention à la notion de genre. Ainsi, Vanessa Wisnia-Weill, co-auteure du rapport sur les stéréotypes filles-garçons remis à Najat Vallaud-Belkacem au mois de janvier 2014 a-t-elle expliqué aux journalistes de Mediapart que ce document comportait initialement le terme de « genre » mais qu’il lui a été fermement recommandé de le supprimer.

D’ailleurs, il est devenu désormais systématique lors des débats de rappeler qu’il n’existe pas de « théorie du genre » mais des « études de genre ». Sous prétexte d’apaiser l’hystérie de quelques extrémistes, on glose désormais à l’envi dans tous les médias sur la nécessité de qualifier les travaux sur le genre de théorie, de concept ou de doctrine, ramenant sans cesse la discussion autour de questions purement théoriques et laissant de côté les implications concrètes de ce sujet sur le quotidien de nos établissements et de nos élèves où les insultes sexistes et homophobes perdurent, où les adolescents subissent (et entretiennent) une pression énorme sur leurs identités de genre en construction et où les taux de suicide des jeunes homosexuels sont toujours deux fois plus élevés que ceux des hétérosexuels.

 Comment intégrer les questions de genre en classe sans tabou ni prosélytisme ?

En novembre 2012, j’avais déjà proposé dans ces mêmes colonnes une réflexion théorique sur la nécessité urgente d’introduire une histoire du genre et des sexualités à l’école. Dans ce texte, j’appelais à un enseignement normalisé des questions de genre. En somme, plutôt que de multiplier les sensibilisations et campagnes moralisantes qui ont souvent un impact contre-productif sur les adolescents, je proposais simplement d’inscrire ces questions dans les programmes, sans tabou ni prosélytisme.  

Cependant, beaucoup d’enseignants sont freinés dans cette démarche par l’absence de formation sur ces questions d’une part et de ressources d’autre part. Rares sont en effet les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) à proposer des modules sur le genre et les sexualités. De même, ces questions sont généralement absentes des manuels d’histoire et de géographie, y compris les plus récents.

C’est pourquoi j’ai proposé depuis plusieurs mois un ensemble de ressources visant à étudier la mémoire de la déportation pour motif d’homosexualité en France dans le cadre du chapitre d’histoire consacré aux mémoires de la Seconde Guerre mondiale en Terminale L/ES. Après une première publication sur le site académique de Dijon avec l’aval de l’inspection pédagogique, cette séquence a été rapidement relayée sur la base de ressources de l’Education nationale et a été consultée par plusieurs centaines de collègues. Mis en œuvre depuis deux ans, cet enseignement a généralement reçu un excellent accueil de la part des élèves qui ont parfois souhaité approfondir la question par des lectures complémentaires.

 Il ne s’agit ici que d’une modeste contribution qui en appelle d’autres, l’objectif n’étant pas pour autant d’intégrer systématiquement cette thématique, mais au moins de ne plus éviter de le faire quand cela est possible. D’un point de vue des manuels, si l’idéal serait également que les éditeurs aient le courage de proposer quelques dossiers consacrés au genre au sein même des  ouvrages « classiques », il ne sera peut être pas possible d’envisager pour l’instant autre chose que l’équivalent de l’excellent recueil consacré à la place des femmes en histoire (Belin, 2010) dans l’attente d’un contexte plus favorable.

© 

 Des solutions existent donc pour commencer à enseigner une histoire du genre et des sexualités à l’école délivrée des peurs, des excès et des débats trop caricaturaux. La valorisation des pratiques de terrain serait peut-être d’ailleurs l’une des meilleures issues possibles à cette polémique dont les enjeux idéologiques ne font que renforcer les oppositions. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Économie
« Tout augmente, sauf nos salaires »
Des cortèges de travailleurs, de retraités et de lycéens ont défilé jeudi, jour de grève interprofessionnelle, avec le même mot d’ordre : l’augmentation générale des salaires et des pensions. Les syndicats ont recensé plus de 170 rassemblements. Reportage à Paris.
par James Gregoire et Khedidja Zerouali
Journal — Écologie
En finir avec le « pouvoir d’achat »
Face aux dérèglements climatiques, la capacité d’acheter des biens et des services est-elle encore un pouvoir ? Les pensées de la « subsistance » esquissent des pistes pour que le combat contre les inégalités et les violences du capitalisme ne se retourne pas contre le vivant. 
par Jade Lindgaard
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
« Je ne vois pas les sexes » ou la fausse naïveté bien-pensante
Grand défenseur de la division sexuée dans son livre, Emmanuel Todd affirme pourtant sur le plateau de France 5, « ne pas voir les sexes ». Après nous avoir assuré que nous devions rester à notre place de femelle Sapiens durant 400 (longues) pages, celui-ci affirme tout à coup être aveugle à la distinction des sexes lorsque des féministes le confrontent à sa misogynie…
par Léane Alestra
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin
Billet de blog
Les crimes masculinistes (12-12)
Depuis une dizaine d'années, les crimes masculinistes augmentent de manière considérable. Cette évolution est principalement provoquée par une meilleure diffusion - et une meilleure réception - des théories MGTOW, mais surtout à l'émergence de la communauté des incels, ces deux courants radicalisant le discours misogyne de la manosphère.
par Marcuss
Billet de blog
Un filicide
Au Rond-Point à Paris, Bénédicte Cerutti conte le bonheur et l'effroi dans le monologue d’une tragédie contemporaine qu’elle porte à bout de bras. Dans un décor minimaliste et froid, Chloé Dabert s'empare pour la troisième fois du théâtre du dramaturge britannique Dennis Kelly. « Girls & boys » narre l’histoire d'une femme qui, confrontée à l’indicible, tente de sortir de la nuit.
par guillaume lasserre