Billet de blog 15 janv. 2015

L'école, Charlie et les autres: entrer dans la boîte noire des classes

Les témoignages d’enseignants d’histoire-géographie réunis ci-dessous veulent signifier et donner à lire au plus près du réel – et donc imparfaitement – ce qui a pu s’élaborer, se partager au sein de certaines classes. Il ne faut point y voir des modèles mais simplement, à titre indicatif, des retours d’expérience qui valent par leur singularité.

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dossier présenté par Laurence De Cock et Vincent Casanova

 Avec les contributions majoritairement des collègues de la liste Aggiornamento, mais aussi de APSES et deQuestions de classes.

Suzanne Citron, Maryse Broustail, Laetitia Léon-Benbassat, Servane Marzin, Laurence De Cock, Vincent Casanova, Vincent Mespoulet, Laurent Fillion, Bernard Girard, Marie Gloris Bardieu Vaïente, Elisabeth Hervouet, Grégory Chambat, Laurent Gayme, Farida Gillot, Vanessa Mercier, Eric Fournier, Gabriel Kleszewski, Philippe Olivera, Simon Grivet, Samuel Kuhn, Olivier Le Trocquer, Isabelle Bourdier-Porhel, Christophe Naudin, Geneviève Royer, Mathieu Ferradou, Sophie Gaujal, Olivier Barberousse, Jean-Charles Buttier, Axel Berra-Vescio, Carine Gabayet, Défendin Détard, Stéphanie Maffre

« Après que » :

Au risque de paraître vétilleux, rappelons pour commencer une règle de la langue française : à la suite de la conjonction de subordination « après que », le verbe doit être conjugué au mode de l’indicatif. C’est logique : puisqu’on se place après, c’est que les événements ont eu lieu. Quand il en va de la réalité, l’indicatif est en effet de rigueur. Or, l’usage courant a consacré plutôt le subjonctif, mode conventionnellement associé au virtuel. Si seulement… Hélas, il ne fait pas de doute : nous nous situons immanquablement « après qu’ils ont été tués ».

Le présent s’en ressent et s’emballe doublement : frénésie médiatique et fièvre herméneutique vont de pair. Le silence n’a pas duré une minute que l’institution scolaire s’est retrouvée au cœur des préoccupations : la ministre de l’Éducation nationale vient ainsi d’annoncer une « grande mobilisation pour les valeurs de la République » et entreprend de consulter tous azimuts. Il faut dire qu’entre ceux qui s’inquiètent que les profs « ne sa[ch]ent pas bien comment réagir », un Premier ministre qui déplore « que, dans certains établissements, collèges ou lycées, on ne puisse pas enseigner ce qu’est la Shoah  », des représentants politiques qui s’alarment des « failles » de l’école républicaine, des collègues qui se sentent « parents des trois assassins » - se sentent-ils comptables aussi des voix du Front national ? – l’École se retrouve investie d’une responsabilité prométhéenne. Mais la pédagogie de l'urgence ne produit que de l'écume.

Il est certain que des élèves ont tenu parfois des propos relevant d’un scepticisme complotiste hyperbolique. Cela s’est produit, un peu partout en France – et pas seulement dans les établissements de quartiers dits « sensibles » ou « prioritaires ». Mais, très probablement, des propos islamophobes ont été formulés, à tout le moins pensés, par d’autres – or, c’est symptomatique : on n’en a pas entendu parler ! Que ce soit clair : les professeurs n’ont pas découvert cette semaine que des élèves – des enfants, des adolescents – pouvaient tenir des propos violents, à l’occasion antisémites. C’est fort de cette expérience que des professeurs ont décidé de faire, comme d’habitude, leur métier. Bien sûr, cela n’a pas été toujours de tout repos, mais cela n’est pas nouveau. Aussi les séances se sont-elles organisées sans illusions – le médecin guérit-il son patient en pleine crise délirante ? Nous ne sommes pas des urgentistes.

Les témoignages d’enseignants d’histoire-géographie réunis ci-dessous veulent signifier et donner à lire au plus près du réel – et donc imparfaitement – ce qui a pu s’élaborer, se partager au sein de certaines classes. Il ne faut point y voir des modèles mais simplement, à titre indicatif, des retours d’expérience qui valent par leur singularité. Il est de toute façon difficile d’en évaluer les résultats. Deux certitudes seulement : les recommandations du ministère, aussi bien intentionnées étaient-elles, n’ont guère été inspirantes ; on souhaiterait que ne soit plus imposée une minute de silence. À solenniser uniformément une émotion qui ne se commande pas, on produit inutilement et mécaniquement des oppositions.

En définitive, on remarquera combien la conception politique de l’éducation paraît plus que jamais nécessaire à assumer. Une conception politique en tant que parfaitement ancrée et articulée aux combats pour l’émancipation.

Aussi les 50 témoignages qui suivent révèlent-ils le souci commun de s’arrimer au contexte spécifique de la relation pédagogique telle qu’elle s’est tissée au cours des mois passés. Qui est toujours une relation humaine, traversée d’affects, de sentiments, dont les fils sont toujours à reprendre, obstinément. Après que le travail a commencé, il continue. À l’indicatif résolument. Comme le présent de notre histoire.

Ils ont été classés par ordre de leur apparition sur la liste. Tout le monde n’a pas écrit, tout le monde n’a pas su parler de ce qui s’est joué dans l’emballement de ces derniers jours. On pense rarement à ces silencieux, enfants comme adultes, qui restent encore suspendus dans l’interstice de leurs innombrables questions.

Ces prises de paroles ne reflètent donc qu’elles-mêmes. Mais elles disent beaucoup plus que ce que l’on entend ci et là de cet énième procès fait à l’école.

Elles sont spontanées, signées ou anonymes. Mais toutes sans exceptions respirent à la fois l’impuissance et la beauté du métier. Car cette histoire, on ne le dit pas assez, met les enseignant.e.s à nu dans ces moments[9]. Eux aussi arrivent encore saisi.e.s par leurs émotions. Le partage, quand il a lieu, naît de cette rencontre là : des êtres humains qui balbutient ensemble des incertitudes.

Nous les offrons comme des traces. Citez les, relayez-les, mais ne dénaturez pas ce qui n’est encore qu’une faible trace de la spontanéité.

La suite des témoignages au lien suivant : 

http://aggiornamento.hypotheses.org/2538

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