Billet de blog 16 juil. 2019

Haro sur les sciences sociales au lycée, ça continue

Les nouveaux programmes d'histoire-géographie en Terminale, tant pour le tronc commun que pour la spécialité, poursuivent leur lente invisibilisation de l'histoire économique et sociale au profit d'indigestes et ressassés poncifs. Analyse du collectif Aggiornamento histoire-géographie

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

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 Les programmes de Terminale présentés au CSE ce 11 juillet ont été rendus publics par le SNES la veille. Autant le dire d’emblée, ils battent tous les records d’indignité. Et pourtant, la barre était placée haut. Le collectif Aggiornamento histoire-géographie avait proposé une analyse critique de la nouvelle mouture des programmes de Seconde et Premières générales et technologiques. Nous avions démontré à quel point ils étaient indigents et dangereux pour des disciplines dont les finalités intellectuelles et éducatives ne sont pourtant plus à rappeler. Nous insistions alors sur le fait que ces programmes, extrêmement lourds, rendaient impossible la consolidation des apprentissages et la construction du fameux “esprit critique”.

Nous avions aussi déjà fait part de notre colère devant la procédure opaque et antidémocratique de rédaction des programmes, symptomatique d’un autoritarisme et d’une verticalité inédits, par ailleurs en totale contradiction avec la communication officielle du Ministère, depuis que l’écriture des programmes avait été décrétée entreprise collective et ouverte aux demandes de la société. Nous n’escomptions pas vraiment être entendus… et ne l’avions pas été (tout juste poliment écoutés) lors de nos audiences successives avec le CSP puis avec la DGESCO, laquelle n’a d’ailleurs fait remonter aucune des consultations sur lesdits programmes.

Mais nous ne nous attendions pas à ce dernier coup de Trafalgar que sont ces projets de programme de Terminale…

À nouveau, la méthode est marquée par la précipitation et une totale opacité, interdisant toute concertation. La lourdeur des programmes précédents était unanimement dénoncée, au-delà des clivages de la profession. La DGESCO choisit de charger la barque en tronc commun comme en spécialité.

En géographie, nous avons désormais la confirmation que les thématiques abordées par les élèves conduisent à répéter ad nauseam les mêmes approches et les mêmes études de cas. La France et l’Europe bornent les horizons, entre la question spécifique sur la France et la thématique finale. L’Asie absorbe ⅓ des études, mais avec des approches tellement rebattues qu’elles achèveront d’épuiser le sens de la discipline. Des pans entiers de la planète et leurs habitants sont marginalisés, voire invisibilisés, comme l’Afrique.  En trois ans, une seule étude de cas sur les 35 proposées. Seule l’Afrique australe est traitée en toute fin d’un programme démentiel en Seconde, sur 8h, soit au mieux 5% du temps d’enseignement. Constat confirmé par l’examen du programme de spécialité : pour les rédacteurs de ces programmes, les Africains ne sont entrés ni dans l’histoire, ni dans la géographie.

Quant aux thématiques choisies, elles confirment s’il le fallait le tropisme économique (mais pas social) auquel la géographie est désormais assignée, ce qui conduit à opérer des contorsions didactiques affligeantes. Les Etats réifiés agissent et mènent le monde, tandis que les individus ne sont jamais identifiés : pas de consommateurs ni de consommatrices, pas d’acteurs ni d’actrices des territoires, pas d’élu.e.s. Bref...

Pire ! Les modifications apportées en accentuent la médiocrité antérieure. Le peu qui pouvait subsister d’histoire économique et sociale disparaît : exit la pauvreté, les inégalités et les moyens de lutter contre, exit les contestations du libéralisme des années 1970, tandis que les femmes sont renvoyées à leurs foyers (la première mouture mentionnait la résistance des femmes). En lieu et place de tout cela, nous savourerons (et nos élèves avec) d’indigestes listes de faits et de dates. Ainsi en sera-t-il des délices d’une approche de la Seconde Guerre mondiale terriblement novatrice : “phases de la guerre”, front de l’Est, débarquement en Normandie, bombardements atomiques. Pourquoi se priver de répéter à l’identique des thèmes déjà largement abordés au collège ? Pourquoi se priver de la joie de retrouver nos vieux manuels des années 1980 ? Les plus anciens d’entre nous gagneront du temps : ils pourront ressortir leurs cours tels quels.

Détaillons plus avant cette nouvelle mouture.

Dans le thème 1 d’histoire, l’engagement des intellectuels entre 1936 et 1938 disparaît. Y aurait-il quelque danger à enseigner cette question aujourd’hui ? Deux chapitres plus loin, aux côtés d’une présentation lourdement tendancieuse de l’histoire coloniale française (« La France cesse d’être une puissance coloniale et retrouve un rôle international ») on trouvera, en lieu et place d’une étude plutôt pertinente sur l’ORTF et le statut de l’information au sein de l’audiovisuel public, la présentation croisée des deux héros Charles de Gaulle et Pierre Mendès France. Joie, bonheur et passion de la biographie politique et des grands hommes, qui nous manquaient terriblement. 

Les professeurs qui espéraient déjà passer quelques extraits de films de Ken Loach pour illustrer le thème « Thatcher et le tournant libéral au Royaume Uni » peuvent ranger leurs DVD : ce point est supprimé, au profit, si l'on ose dire, de Ronald Reagan et Deng Xiaoping qualifiés d'« acteurs majeurs d’un nouveau capitalisme »), et  rejoints par l’OPEP (et la diplomatie du pétrole)

 La mention de la révolution iranienne, réduite à sa dimension islamique, est désormais assortie de la précision « et le rejet du modèle occidental », au cas où l’on serait tenté d’en étudier les mécanismes intrinsèques et d’oublier le précieux Occident. Dans le chapitre sur la France des années 1974-88, le thème pourtant fort stimulant de la « critique de la société de consommation, l’émergence de la question de l’environnement et la question de la solidarité » est supprimé et remplacé par la tarte à la crème de l’alternance politique avec l’élection de François Mitterrand, au cas où de Gaulle et Mendès France n’auraient pas assouvi notre soif de personnification et où les élèves auraient déjà oublié une question étudiée trois ans auparavant.

On croirait alors avoir touché le fond ? Que nenni, le meilleur reste à venir avec le programme de spécialité ! Il comportait dans sa précédente mouture un thème prometteur intitulé “pauvreté et inégalité”. Le voilà remplacé par... le patrimoine ! Nous avons failli traiter de l’un des problèmes les plus inquiétants du moment, d’un thème stimulant pour des élèves atteignant l’âge du droit de vote. Las, nous parlerons à la place de Versailles, de Venise et du repas gastronomique français, exemple du rayonnement culturel français à l’international…

Au-delà des implications politiques de la substitution d’un thème à l’autre, la réécriture complète de ce thème par la DGESCO ferait pâlir d’envie un caviardeur de la Pravda. Nous ne résistons pas à l’envie de vous en glisser quelques captures d’écran.

Dans la continuité de toute la politique éducative du gouvernement, ces aménagements importants autant que catastrophiques des programmes de Terminale, aux allures nettes de provocation en ces temps de conflit ouvert entre les professeurs et leur ministre, accentueront encore les clivages et la colère d’une profession déjà très éprouvée mais, comme l’a montré la récente mobilisation autour du baccalauréat, loin d’être résignée.

Cette réécriture ultime enfonce plus encore s’il était possible les programmes dans l’indigence (et l’indigestion). Nous réaffirmons notre colère, notre inquiétude et notre opposition !

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