Billet de blog 16 oct. 2012

La fabrique scolaire de l'histoire du Figaro

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Rédacteurs : Laurence De Cock, Eric Fournier, Guillaume Mazeau

1979 : depuis quelques années, une réforme des programmes d’histoire peine à s’instituer. A l’école primaire, les activités d’éveil ont remplacé les cours disciplinaires et, dans le collège unique à peine naissant, le ministre René Haby tente de faire admettre un enseignement de sciences sociales qui mêle histoire, géographie et économie. L’association des professeurs d’histoire-géographie s’alarme dès 1976 de cette dissolution disciplinaire. C’est le rôle d’une association corporatiste d’exercer une vigilance sur les changements d’une discipline.

En octobre de la même année, Alain Decaux, féru d’histoire, fait une conférence à Vichy. Ses yeux croisent ceux d’une auditrice : «  C’était à Vichy. Au grand casino. Je venais de prononcer une conférence ; parmi les habituelles vieilles dames qui dans ces sortes d’affaires viennent féliciter le conférencier, j’aperçus une jeune femme qui, sans hâte, attendait son tour. Charmante, quand elle souhaita s’entretenir avec moi, je dois avouer que je ne me suis pas fait prier ». A la romance se mêle ensuite la tragédie d’une révélation : « Monsieur, mes élèves viennent en classe d’histoire comme ils iraient à l’abattoir » lui annonce la dite « charmante » jeune femme[1].

 Il suffit parfois d’un mélange de narcissisme, de machisme et d’un bon réseau relationnel pour faire éclater une véritable controverse. L’affaire fait la « Une » du Figaro Magazine : « On n’enseigne plus l’histoire à vos enfants ». Alain Decaux, photographié lisant une encyclopédie est, nous dit-on,  « atterré par les réformes scolaires ». Le registre catastrophiste s’impose : « Il faut que chacun sache », « l’école liquide l’histoire », les petits Français sont « coupés de leurs racines », l’enseignement de l’histoire « se meurt » parce que « délibérément on est entrain de le tuer ». Disparition de la chronologie, des grands hommes, de « Ce roman violent et tendre, tissé d’héroïsme et de larmes d’espoirs et de haine, de crimes et d’amour, qui est celui de la France ».

Le cadre des lamentations est désormais posé.

Depuis, Le FigaroFigaro magazine et désormais le Figaro Histoire ne perdent jamais une occasion de se saisir de cette antienne pour montrer du doigt les responsables du supposé délitement d’une identité française. Ils sont aidés en cela par un bon panel d’essayistes dont Jean Sevillia tour à tour journaliste, rédacteur en chef adjoint au Figaro, et auteur d’ouvrages à succès sur l’histoire qui ne cachent pas leur hostilité à toute avancée historiographique risquant de bousculer l’ « âme de la France ».

Les charges les plus récentes remontent à la dernière rentrée scolaire où, successivement, le Figaro Magazine et le Figaro Histoire profitant des mobilisations récentes et légitimes des enseignants sur la suppression de l’histoire en Terminale S ou sur le programme de 1ère réaffirment leurs positions de gardiens d’un certain récit historique garant de la grandeur puis de la préférence nationales.

Le Figaro magazine publie donc un dossier au titre tonitruant : « Qui veut casser l’histoire de France ? ». Comme à l’accoutumée, Jean Sévillia se défend de tout positionnement politique et affirme au contraire libérer l’histoire des asservissements idéologiques – manifestement l’apanage d’une gauche pédago-mondialiste aussi honnie que peu définie – pour la rendre à « l’immense majorité des Français, au-delà de la droite et de la gauche, [qui] aiment l’histoire, et donc l’histoire de leur pays ». Enoncé dans un journal assumant une ligne politique clairement à droite, un tel œcuménisme naïf pourrait faire sourire. Ce serait une erreur. Se considérer comme au-dessus des confrontations partisanes consubstantielles aux pratiques démocratiques et appeler à l’unité patriotique en  opposant le « nous » liant le corps national aux « eux » qui le divisent ou l’affaiblissent appartiennent au répertoire de l’extrême-droite.

Des méthodes malhonnêtes

La dernière issue du Figaro Histoire promettant « La Vérité sur l’histoire à l’école »  poursuit la charge entamée le mois précédent. En proclamant révéler « la vérité sur l’histoire à l’école », les auteurs de ce dossier donnent une troublante image de l’enseignement, de la recherche en histoire et même du journalisme. Les journalistes dénoncent l’existence d’une idéologie officielle, influencée par l’esprit du pédagogisme, conduisant à l’ignorance et au communautarisme à force de vouloir ouvrir les élèves à la différence et à la réflexion personnelle plutôt que de chercher à leur inculquer un certain type de récit national.

Or sur quels travaux scientifiques, sur quelles enquêtes de terrain ces journalistes, pourtant formés dans les meilleures écoles, s’appuient-ils pour étayer de telles accusations, assénées avec tant d’assurance ? Recueillis sur le mode du micro-trottoir, les quelques témoignages d’enseignants, anonymés à leur demande, nous précise-t-on, insufflent peut-être un parfum de sensationnalisme à ce reportage, mais ne font pas honneur à la déontologie intellectuelle la plus élémentaire.

Les expertises de Pierre Lunel, agrégé de droit romain, dont on connaissait déjà les analyses très objectives (Fac : le grand merdier ?, 2007, La Manufacture des Ânes, 2010), perdent un peu de leur crédibilité lorsque l’on apprend que cet ancien président de l’Université Paris VIII-Vincennes n’est autre que le récent auteur d’un livre tout en nuances : Sexe, mensonge et politique. Ces obsédés qui nous gouvernent (2012). Toutefois, le manque de sérieux des journalistes du Figaro Histoire se révèle plus préoccupant lorsque ceux-ci, retraçant visiblement l’évolution de l’enseignement de l’histoire à travers une lecture mal comprise du bel ouvrage de Jean Leduc et Patrick Garcia (L’enseignement de l’histoire en France de l’Ancien Régime à nos jours, 2003), s’appuient sur l’autorité de chercheurs en trahissant leur pensée. Intégré  dans ce réquisitoire, Antoine Prost, spécialiste de l’histoire de l’éducation, est  connu au contraire pour avoir sévèrement fustigé dans ses Douze leçons sur l’histoire (1996), la « campagne de dénonciation » menée par Alain Decaux en 1979, dont les journalistes actuels se présentent comme les héritiers. Même instrumentalisation de l’historien républicain Marc Bloch, pourfendeur des excès de l’histoire nationale et pourtant rangé après le royaliste Jacques Bainville parmi les « historiens de la mémoire nationale ». Manipulant, après Nicolas Sarkozy, un extrait de L’Etrange défaite semblant révéler que Bloch voyait dans le déclin du roman national une des causes du désastre de 1940, les journalistes du Figaro tirent le passage de son contexte et en inversent la signification. Dans un même genre d’idées, comment peut-on faire dire au démographe Jacques Dupâquier que le peuple français n’a pas changé depuis la préhistoire, alors que son Histoire de la population française ne fait que souligner les continuités des tendances démographiques de long terme, à commencer par l’immigration ? Comment est-il possible de présenter François Furet comme l’un des passeurs du grand récit national, alors que son travail a au contraire consisté à déconstruire le roman de la Révolution française, que les historiens de la IIIeRépublique avaient forgé pour unifier les Français ? Comment peut-on, enfin, en même temps appeler au retour du primat national et déplorer le déclin de l’école historique française, alors que celle-ci doit justement répondre aux questions posées par l’histoire globale et connectée, qui anime les laboratoires du monde entier ?

L’histoire, telle qu’elle se fabrique dans les laboratoires de recherche et telle qu’elle s’enseigne à l’école, est évidemment plus nuancée et complexe que l’image que nous en donnent les tenants de la thèse du grand déclin. 

Une nécessaire 
vigilance  

Notre intervention dans ce débat révèle-t-elle pour autant notre parti-pris « gauchiste » et un manque d’impartialité ? Tout au contraire. Enseignants et historiens de formation universitaire, nous respectons les règles de la méthode critique reconnue par la profession depuis plus d’un siècle. Nos affirmations sont référencées et s’appuient sur des faits établis par les travaux de nombreux historiens passés ou contemporains. Nos contradicteurs pensent nous confondre en dénonçant nos sympathies de gauche et notre appartenance à des collectifs qui défendent une certaine place de l’histoire au sein de l’espace public. Cette idée selon laquelle l’historien universitaire devrait, pour être crédible, se transformer en un rat de bibliothèque, renoncer au monde et se désintéresser des débats sociaux révèle une profonde ignorance de ce qu’est notre discipline depuis sa naissance même. Evidemment, cette histoire apolitique et objective n’a jamais existé : comme ses semblables humains, l’historien est un être social doté d’opinions qui influencent même inconsciemment sa vision du passé. Plus encore, nous sommes convaincus que l’éthique de la tour d’ivoire, dans laquelle ont intérêt à nous enfermer ceux qui cherchent à nous décrire comme des élites coupées des « vraies gens », n’est qu’un alibi visant précisément à exclure du débat public ceux qui, comme nous et beaucoup de nos collègues, pensent que les idées reçues favorisent l’essor des idéologies les plus nauséabondes.

Non seulement nous ne faisons pas mystère de nos engagements en tant qu’historiens au sein du débat public, mais nous les revendiquons comme des pièces maîtresses de notre fonction sociale. C’est au nom de notre statut d’enseignants et de chercheurs rémunérés par l’Etat qu’il est de notre devoir de mettre notre savoir scientifique et professionnel à disposition du public. C’est au nom de notre déontologie qu’il nous incombe d’exercer un travail de vigilance critique, consistant à démentir les instrumentalisations dont le passé fait l’objet, surtout lorsque celles-ci reposent sur des révisions de l’histoire et menacent les valeurs de la République. 

Dans Le Figaro-Histoire, on prétend en outre ne pas parler d’idéologie alors que les clins d’œil à l’Ultra-droite sont évidents. Ainsi, l’éditorial inaugural (printemps 2012) de la série, après s’être placé sous le signe de la curiosité, de la clarté, de la pédagogie, du beau, du seul plaisir d’apprendre et de comprendre, se concluait néanmoins par un appel à “l’avenir de l’intelligence”, clin d’œil transparent mais non explicitement assumé à un livre de Charles Maurras[2]. Dans son numéro sur l’école, la connivence est encore plus saillante puisque le journal n’hésite pas à attribuer à Marc Bloch un “tableau des faiblesses de la France” parmi lesquelles ces “ouvriers plus préoccupés de l’esprit de jouissance que de celui de sacrifice” [3]. Si cette dernière expression vous évoque vaguement quelque chose, ne la cherchez pas chez Bloch, mais chez Pétain dans son discours du 20 juin 1940 : “L’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice“, et réitéré le 25 Juin ; “l’esprit de jouissance a détruit ce que l’esprit de sacrifice a construit”.

Il nous a fallu lire attentivement cette prose souvent lourde et pompeuse pour en débusquer les implicites. Le lecteur trouvera ci-dessous des liens vers un véritable travail collectif d’analyse critique faite par des chercheurs et enseignants du collectif Aggiornamento histoire-géographie. Véritable mise à nu de l’entreprise partisane de la revue, le dossier critique revient sur les positionnements politiques des auteurs, ainsi que les mensonges et manipulations des articles principaux.

Beaucoup de bruit pour rien ?

Nous aurions pu laisser patiemment passer la vague en adoptant un silencieux mépris. Mais ce qui pourrait passer pour une surdité surplombante comporte le risque de laisser la voie libre à ces idées de plus en plus décomplexées. Elles ne sont pas seulement le fait de quelques excités ; elles sont relayées parce qu’elles détournent et confisquent les doutes, amertumes et revendications légitimes des enseignants confrontés à de multiples réformes de l’école en général, de l’histoire-géographie en particulier. Nos disciplines ne sont pas destinées à servir de paillasson et il nous semble urgent de décrypter et dénoncer quelques paroles – aujourd’hui banalisées – comme celles prononcées il y a deux ans par Jean-Marie le Pen lors de la clôture du congrès du FNJ : « le système scolaire permet aussi de voler à la jeunesse sa culture, son histoire, sacrifiées au profit de civilisations lointaines telles que celle de l’empire africain du Monomotapa ».

Nous ne défendons pas l’existant en critiquant ce dossier, mais proclamons vertement notre opposition à cette récupération réactionnaire et délétère. Ni les enseignants, ni les parents  ne trouveront de réponses à leurs inquiétudes ou revendications dans une nostalgie hexagonale et sur le dos des minorités.

Nous plaidons pour une créativité pédagogique libérée de velléités de plus en plus directives des programmes. Nous souhaitons un enseignement de l’histoire et de la géographie adossé aux renouvellements scientifiques récents et tourné vers l’acceptation de nouvelles échelles et de multiples temporalités qui ne sont plus celles uniquement des « Grands » de ce monde, mais celles des « n’importe qui d’entre nous » du passé et du présent.

Composition du dossier sur le carnet de recherche : 

Véronique Servat, Laurent Gayme : Le Figaro Histoire, manifeste pour un « catéchisme scolaire » suivi d’un tableau statistique élaboré par Delphine Bauzin : Petite scintigraphie lexicale de quelques articles duFigaro Histoire : Fig hist

Laurence De Cock, Lettre ouverte à Hubert Tison, secrétaire Général de l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie (APHG)

Suzanne Citron, Vie et mort du roman national, Lettre ouverte à François-Xavier Bellamy

Charles Heimberg, Qu’ils lisent Marc Bloch au lieu de le manipuler !

William Blanc, Le Figaro dans un drôle de bain-ville

Mickaël Bertrand, L’enseignement de l’histoire sous la menace d’une dérive idéologique


[1] Alain Decaux, « On n’enseigne plus l’histoire à vos enfants », Le Figaro magazine, 20 octobre 1979

[2] Charles Maurras, L’Avenir de l’intelligence, Paris, A. Fontemoing, 1905.

[3] « Les historiens des origines. De Guizot à Nora, la généalogie des historiens de la mémoire nationale », pp 82-89

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