Billet de blog 23 juin 2018

Faire entendre l’histoire, hors de la tour d’ivoire

Un texte écrit par André Loez, historien, qui vient de créer un podcast destiné à faire connaître les travaux historiques récents ou anciens. Encore une initiative salutaire permettant de montrer l'actualité d'une histoire vivante en contrepoint de l'histoire réactionnaire qui domine encore l'espace public.

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Par André Loez

 S’il est bien un reproche que l’on ne peut plus adresser aux historien·ne·s, c’est celui de l’enfermement dans une tour d’ivoire académique. On pourrait le croire, à première vue, en voyant le succès médiatique insolent des bateleurs et charlatans de l’histoire, Bern, Ferrand ou Casali, ou encore la multiplication de chaînes Youtube se proposant de raconter l’histoire sur un mode ludique (et parfois très réussi) loin des codes universitaires. Rien de tout cela n’est entièrement nouveau, à vrai dire : l’histoire n’a jamais appartenu à la corporation des historiens, et d’André Castelot à Alain Decaux, la demande sociale d’une histoire familière, identifiée aux « grands » personnages, aux énigmes, complots ou batailles, a toujours garanti le succès d’une forme de vulgarisation facile à digérer.

 Ce qui semble plus nouveau, c’est la volonté, du côté des historien·ne.s, de ne pas laisser le champ totalement libre à ces discours, et d’intervenir de façon plus ouverte et créative dans l’espace public, sans renoncer aux spécificités critiques et réflexives du métier. Là encore, rien d’entièrement inédit : on se souvient de la forte implication de grands noms de la profession, tels Fernand Braudel, Georges Duby et Marc Ferro dans la production de documentaires télévisés, et pour ce dernier, de décryptage des images. Et, outre les innombrables conférences données dans des établissements scolaires et des médiathèques par des collègues, il existe également toute une tradition spécifique d’éducation populaire, pensant l’histoire comme outil d’émancipation, qu’illustrent, entre autres, les rencontres d’histoire critique, les conférences de Nantes histoire, ou les cours libres donnés tout récemment à Nuit Debout ou dans Tolbiac occupé.

 Mais ce sont les modalités même de l’intervention dans l’espace public qui sont repensées depuis une dizaine d’années, beaucoup d’universitaires prenant acte du recul (ou de la mutation, restons optimistes !) du lectorat en sciences humaines, et de l’inefficacité relative des modes les plus habituels de leur prise de parole, comme la pétition ou la tribune dans la presse. De plus en plus de collègues se saisissent d’outils et de lieux permettant de toucher d’autres publics que celui des pairs de la discipline. En ce domaine, comme en tant d’autres, Gérard Noiriel a ouvert des pistes et adopté des pratiques novatrices. Cofondateur, avec Michèle Riot-Sarcey et Nicolas Offenstadt, du CVUH dont l’un des buts était précisément de ne pas laisser sans réponses les instrumentalisations politiques de l’histoire les plus outrées, il a surtout développé, à partir du clown Chocolat, une hybridation très féconde entre théâtre, histoire, et intervention politique, afin de travailler autrement les questions de racisme, de catégorisation et d’immigration dont il est spécialiste.

 Le paysage actuel montre toute la diversité de ces réinventions du discours historien, dont on peut donner les exemples les plus frappants. Depuis des institutions reconnues du savoir (le Collège de France, les éditions du Seuil, la chaîne Arte), Patrick Boucheron travaille à remettre en question l’enfermement dans l’histoire nationale dont tant de gens rêvent, à travers notamment une série de films pour la télévision à la fois réussis et discutés. Le champ artistique est régulièrement investi avec brio par des historien·ne·s, et plus seulement pour donner des conseils pointus sur les costumes ou le contexte, comme le montre la réussite éclatante de la collaboration entre le dramaturge Joël Pommerat et l’historien de la Révolution française Guillaume Mazeau, Ça ira (1). Fin de Louis. Rendant plus accessibles et visuellement parlants des acquis historiographiques, la bande dessinée est également investie, coscénarisée même, par des universitaires, comme l’illustre la collection « Histoire dessinée de la France » dirigée par Sylvain Venayre.

 L’histoire peut aussi se pratiquer en chantant et en marchant, avec l’association Chemins de mémoire sociale, qui prépare ses itinéraires en impliquant des historien·ne·s. Et si les Rendez-vous de l’histoire de Blois, nés en 1998, restent un lieu incontournable de partage et de diffusion du savoir, il faut se réjouir des rencontres imaginées plus récemment, à la dimension participative encore plus affirmée : le festival L’histoire à venir, depuis deux ans à Toulouse ; le festival « Secousse 1848 » bientôt lancé à Paris par La Boîte à histoire… Du côté des salles de classe, les familiers de ce site savent toutes les initiatives prises pour penser autrement l’enseignement de l’histoire et de la géographie, et si certains ignorent la géniale Histgéobox, il faut vite aller y faire un tour pour le plaisir d’éclairages à la fois savants et musicaux sur les programmes scolaires.

 Les médiévistes sont sans doute les plus actifs parmi les collègues investissant des lieux et modes d’action nouveaux : l’association Goliards, l’émission Fréquence médiévale, le site Actuel moyen âge, le podcast Passion médiévistes illustrent le bouillonnement intellectuel qu’animent de jeunes chercheur·se·s d’une grande inventivité et qui n’hésitent pas à investir Twitter pour travailler de façon sérieuse ou ludique les clichés sur le Moyen âge.

 Twitter : un espace où de plus en plus de collègues s’aventurent, pour partager, avec les limites et les vertus du format, des lectures, des débats, des « threads » (fils) d’explication, de vulgarisation, de commémoration : Mathilde Larrère y excelle, et apporte ses éclairages à l’émission en ligne « Arrêt sur histoire ». Avec Laurence de Cock, depuis 2016, elles détricotent le passé sur Mediapart, en associant savoir, recul critique, et volonté de s’adresser à des non-spécialistes de l’histoire en utilisant la souplesse du web.

 De quoi se sentir encouragé, et motivé, pour participer au mouvement et passer au micro. Outre les émissions de grande qualité du service public, avant tout la Fabrique de l’histoire, des historiens (Jérémie Foa, Paulin Ismard, Vincent Lemire, Yann Potin et Diane Roussel) avaient déjà animé une belle émission sur Radio Aligre, Rembobinages, entre 2008 et 2010, dont les épisodes sont encore en ligne. Il existe également la webradio Storiavoce, qui entend surtout proposer des cours et ressources aux enseignant·e·s du secondaire. Et en avril 2018, j’ai créé le podcast « Paroles d’histoire », avec quelques idées en tête : accompagner de façon intéressante les pénibles trajets en voiture et dans les transports qui sont pour beaucoup notre quotidien ; rendre compte de l’actualité passionnante des parutions en histoire, en invitant notamment des jeunes docteur·e·s pour évoquer leurs livres ; donner des ressources aux collègues et aux étudiant·e·s qu’un sujet intéresse sans avoir toutes les clés pour l’aborder (à cette fin, le podcast se dote de « notes de bas de page » avec les références bibliographiques détaillées, sur le site web qui l’accompagne) ; réfléchir, comme beaucoup d’invités l’ont fait, aux liens entre passé et présent, histoire et mémoire ; donner envie de lire avec des conseils de lecture suivant chaque émission.

 Un des intérêts du format « podcast », en pleine croissance, est sa souplesse : très simplement avec un micro, un ordinateur (et Audacity) on peut, littéralement, faire ce qu’on veut, sans avoir besoin d’un studio ni d’un décor ; intégrer des archives audio ou des extraits sonores (comme dans l’émission sur « Radio Lorraine cœur d’acier ») ou réagir en vitesse à l’actualité (comme pour l’émission enregistrée quelques jours avant le colloque sur Gerard Noiriel). La légèreté est aussi institutionnelle : avec pour seul coût, minime, celui d’un hébergement web, aucune dépendance envers des financements, de la publicité ou des producteurs, et une liberté complète de choix pour les sujets abordés, et la forme adoptée. Sur ce point, sans doute, le ton de « Paroles d’histoire » reste-t-il plutôt sérieux et universitaire, mais l’expérience montre déjà que les auditrices et les auditeurs (dans 69 pays à ce jour, ce qui me laisse pantois) ne sont pas seulement, loin de là, des spécialistes et professionnels de la discipline.

 Aussi ce texte se finira-t-il par une invitation ouverte, à s’emparer de cet outil (en venant y parler) comme à en imaginer d’autres, pour participer au mouvement très bénéfique qui fait intervenir la réflexion historienne dans la vie de la cité. Parce que l’histoire, comme l’écrivait Durkheim de la sociologie, ne vaudrait pas « une heure de peine » si elle n’était que pure science sans contribuer à penser au présent ; et parce que la multiplicité des discours sur le passé, est une chance à saisir plus qu’un risque. On empruntera les derniers mots à l’un des meilleurs et plus constants praticiens de cette immersion dans le « bain de l’histoire » , dans la conclusion de son livre: il s’agit de « proposer une histoire engagée, tenter un plongeon contrôlé sans renoncer aux protocoles définis par la profession ».

André Loez
@andreloez

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