Verdun n'a jamais figuré dans les programmes de lycée...

Ce week-end, la droite dure s'est encore offert une petite polémique sur l'enseignement de l'histoire. Une belle occasion de se ridiculiser mais qui montre la permanence de l'instrumentalisation de l'histoire

Ce week-end la droite dure qui peine à imposer ses thématiques identitaires et nationalistes dans le débat s'est offert une petite polémique sur l'enseignement de l'histoire. Cela faisait longtemps qu'on n'avait pas goûté les saveurs de la confiscation de l'histoire scolaire par des politiques peu soucieux de vérité, et nous avons été servis. Ouvrant un programme d'histoire sans doute pour la première fois depuis ses propres souvenirs d'enfant, le maire de Verdun, Samuel Hazard, s'est indigné de la disparition de la bataille de Verdun. Nicolas Dupont-Aignan, lui, est allé plus loin en apportant un relais très politique. Sentant monter en lui (en ce début de campagne pour les Européennes) une incontrôlable colère, il relaie l'inquiétant scoop et interprète ceci comme le grand remplacement de Verdun par la bataille de la Somme, "plus internationale".

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Durant tout le week-end, les réseaux sociaux se sont échauffés sur le sujet, avec en première ligne les enseignants de lycée, expliquant en quoi la lecture d'un programme ne suffisait pas à statuer sur ce qui est fait en classe ou non. Jusque-là, rien de bien nouveau sous le soleil : une polémique lancée hors-sol dans un cadre électoraliste, des relais politiques peu sourcilleux, et des collègues qui, les derniers consultés, tentent patiemment d'avancer des arguments rationnels et professionnels pour faire valoir qu'ils sont tout de même les mieux placés pour s'exprimer sur le sujet.

La chose la plus troublante fut la réponse extrêmement rapide du ministre de l'éducation nationale sur Twitter, allant même jusqu'à "épingler" son tweet (c'est à dire à le mettre en Une), profitant de l'occasion pour rappeler la très grande pertinence des nouveaux programmes de lycée qui, enfin, rétabliraient la sacro-sainte chronologie.

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 Fin de l'histoire ?

Pas vraiment. Nicolas Offenstadt a eu la patience d'expliquer les sous-bassements idéologiques de cette polémique sur lesquels je ne reviendrai pas. Il a fort à propos rappelé également que la commémoration du centenaire avait donné lieu à des milliers de projets pédagogiques sur Verdun et autres. Je me contenterai donc de pointer deux-trois petits détails. En rappelant pour commencer que la bataille de Verdun n'a jamais figuré dans les programmes de lycée, et qu'elle a toujours été enseignée. Ce pour une raison très simple : longtemps les programmes ont été rédigés en ne mentionnant que les principaux points tels "La première guerre mondiale, causes, principaux évènements, conséquences", sans rentrer dans les détails puisque les programmes subissent au moins trois traductions : celle de l'Inspection générale (les ressources d'accompagnement), des manuels scolaires, et des enseignants eux-mêmes. La rédaction "souple" d'un programme est donc la gageure d'une véritable liberté pédagogique et, comme l'ont rappelé les enseignants sur Twitter, aucun cours sérieux sur la guerre ne peut faire l'économie de mentionner Verdun.

C'est en 2008, sous Nicolas Sarkozy donc, et pour le collège, que les programmes ont commencé à enfreindre cette modalité d'écriture relativement simple et à mentionner des "études" obligatoires, lesquelles changeront de noms au grès des commissions : "études", "entrées", "points de passage" (le collectif Aggiornamento avait proposé "goulets d'étranglement" mais ça n'a pas été retenu). Et c'est dans ce cadre que "la bataille de Verdun" est entrée dans les programmes de collège explicitement, écrasant ainsi les autres batailles et se chargeant par la même occasion d'une dimension patrimoniale et mémorielle que le centenaire allait rapidement confirmer. Dans la foulée, les programmes de lycée ont, eux aussi, adopté ces "études" mais Verdun n'y a jamais été mentionnée comme telle, sans doute - à raison- pour éviter les redondances avec le collège.

La réponse du ministre n'est donc pas tout à fait juste. Il n'y a pas de correction d'un ancien programme lacunaire, il y a poursuite d'une tradition. Mais il a raison de rappeler que le verrouillage de la liberté pédagogique se poursuit avec la mention de l'approche "détaillée" et "chronologique" qui empêchera les enseignants d'épouser les contours des nouvelles recherches pourtant fort fructueuses sur la guerre, dans ses approches économiques, sociales et culturelles ; approches qui font appel à d'autres temporalités, périodisations, et chronologies.

Tout ceci étant dit, on ne peut s'empêcher de s'étonner d'une réponse officielle aussi rapide et du caractère sélectif des indignations sur les programmes d'histoire. C'est pour moi l'occasion de rappeler que nous avons collectivement protesté contre la disparition de l'histoire des femmes des programmes ou encore de l'histoire de l'immigration réduite à une part homéopathique. Sur le premier point, notre proposition était relativement simple : préciser systématiquement "les hommes et les femmes" dans les intitulés. Nous l'avons, en tant que collectif Aggiornamento, défendu devant le responsable des programmes de la DGESCO (Direction générale de l'enseignement scolaire, administration dépendante du ministre). Depuis, le café pédagogique a révélé que toutes les suggestions des associations et des enseignants sur les projets de programmes ont été soigneusement retenues par la dite DGESCO et ne sont pas remontées au CSP (Conseil supérieur des programmes chargés de l'écriture des programmes). Bel exemple démocratique n'est-ce pas ?

On aurait donc apprécié une diligente réponse ministérielle nous garantissant que les hommes et femmes, immigrés ou non, les gens ordinaires et non les figures emblématiques, figureraient dans les programmes ; que ces derniers seraient connectés à la recherche historique fructueuse, qu'ils seraient enfin faisables et non encyclopédiques, qu'ils prendraient acte des contingences pédagogiques, de la difficulté du métier, de l'expertise de ses praticiens... Que nenni. En lieu et place de tout cela, nous n'avons obtenu que surdité, mépris, accusations d'"infox", et même pas le début d'un petit tweet rassurant épinglé.

Que Samuel Hazard, Nicolas Dupont-Aignan et leurs amis se rassurent donc. L'enseignement de l'histoire tel qu'ils le chérissent n'est pas en péril. C'est même l'inverse. La régression des derniers programmes de lycée devrait contenter la frange politique la plus arcboutée sur une histoire scolaire européo-centrée voire franco-centrée et surtout de plus en plus éloignée des débats historiographiques. Ils devraient se féliciter que l'esprit critique ne soit pas trop aiguisé par des programmes une fois encore indigestes, infaisables, et dont on ne connaît encore pas les modalités d'évaluation au Baccalauréat.

En revanche, on suggérera une indignation aux candidats aux Européennes qui nous serait bien utile : ils pourraient ouvrir les programmes de lycée professionnel, écrits en  deux mois (la moyenne du calendrier d'écriture était de deux ans et demi jusque 2012) et interpeler le ministère sur la chute du nombre d'heures allouées aux lycéens et sur l'indigence de ce qui leur est proposé. Ce serait un signe autrement plus encourageant vis à vis des catégories sociales les plus démunies que l'inutile et périlleux rappel de leur nécessaire "enracinement" dans la mémoire des tranchées.

 

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