Nouveaux programmes d’histoire : STOP aux poussées lacrymales

C’est à croire que ce pays est friand de ritournelles bien ringardes que l’on se passe en boucle pour nourrir les lamentations. De nouveaux programmes d’histoire ont été proposés par le Conseil Supérieur des Programmes (CSP) et font déjà l’objet de multiples déchirements, une polémique savamment orchestrée par le Figaro qu’on attendait sur ce dossier vu l’historique de ce journal toujours prompt à fustiger le niveau qui baisse et la disparition du roman national.

C’est à croire que ce pays est friand de ritournelles bien ringardes que l’on se passe en boucle pour nourrir les lamentations. De nouveaux programmes d’histoire ont été proposés par le Conseil Supérieur des Programmes (CSP) et font déjà l’objet de multiples déchirements, une polémique savamment orchestrée par le Figaro qu’on attendait sur ce dossier vu l’historique de ce journal toujours prompt à fustiger le niveau qui baisse et la disparition du roman national. Car les débats ne sont pas nouveaux contrairement à ce que pourrait laisser entendre la mise en scène médiatique campée sur le registre de la catastrophe et de l’inédit. Déjà en 1979, à la suite de programmes d’histoire-géographie dilués dans une discipline dite d’ « éveil » en primaire (1969) et de programmes de collège plus ouverts aux approches didactiques et thématiques (1977), le Figaro Magazine s’était alarmé qu’on « n’enseigne plus l’histoire à vos enfants ». Tout l’outillage de la mélancolie dramatique avait été alors déployé pour fustiger la « perte de repères », et le péril sans retour d’une histoire nationale noyautée et assassinée  par les sciences de l’éducation.

Les petits soldats de plombs d’Alain Decaux, historien à l’origine de cette tribune, fondaient sous la brûlante tempête qui déjà s’annonçait : niveau qui baisse, identité nationale en danger, République à la dérive… Il y avait là de quoi mobiliser tous les mercenaires de la réaction et partir à l’assaut de ces programmes délétères.

Tout cela n’engendra pas moins que des multiples ouvrages, tribunes, une proposition de loi (Michel Debré), et l’intervention personnelle de François Mitterrand himself (1983) en conseil de ministre qui avait déjà largement entamé son virage vers la réaction.

La suite est connue et relatée par tous les historiens de l’éducation mais il semblerait qu’en ce domaine aussi,  les expertises scientifiques aient moins d’attrait que les poussées lacrymales de polémistes professionnels.

Le disque s’est donc rayé dès ce moment et, depuis les années 1980, toute réécriture de programmes d’histoire s’accompagne d’un discours du désastre. On pourrait certes en rire, tourner le dos à ces rituels expiatoires d' angoisses de quelques éditorialistes nostalgiques d’une enfance d’écoliers bercée par les épopées héroïques de quelques personnages sélectionnés pour la postérité ; mais toujours hélas les discours se font de plus en plus nauséabonds et révèlent des impensés politiques autrement plus dangereux que les effluves d’un passé écrit à l’encre violette.

Car, depuis ces années 1980, d’autres élèves ont posé leurs petites fesses colorées sur les bancs de l’école. Ce sont ces enfants, héritiers de l’immigration, qui, progressivement, sont venus interroger les poncifs du récit national. Ils ont révélé les non-dits de l’Universel Républicain, ils ont bousculé les évidences d’une République naturellement intégratrice.

L’institution scolaire a compris depuis longtemps qu’il ne servait à rien d’asséner un récit historique totalement déconnecté de la réalité sociale. Plus ou moins maladroitement certes, les différents programmes d’histoire de primaire et du secondaire se sont ouverts à l’altérité ; ils ont fait retour sur des pages sombres, notamment sur un passé colonial (de la traite aux guerres de décolonisation) encore mal digéré. Tout cela est fragile, mal stabilisé c'est vrai ; mais les questions sont désormais posées et l’objectivité historique ne peut revenir sur ces certitudes, sauf à plaider pour le mensonge d'Etat.

L’enseignement de l’histoire produit un commun qui n’est pas l’apanage de celles et ceux qui pensent encore descendre des Gaulois. Il doit inventer un récit à plusieurs voix, transfrontalier, combinatoire ; un récit où hommes et femmes ordinaires partagent la responsabilité motrice de la marche du temps ; un récit qui débusque les dominations passées et fabrique les outils permettant de déjouer celles du présent. L’histoire scolaire a le devoir de porter un universel nourri de conflits et de désaccords. Elle ne cherche pas à camper des repères naturalisés dans un socle identitaire. Elle est mouvante, décloisonnée, indisciplinée, à l’image du monde que nous, et nos élèves, construisons.

Les nouveaux programmes posent les bases de ce récit défossilisé.

Ne boudons pas notre plaisir.

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