Arrêtons de traiter les violeurs de monstres

Les agressions et viols en série d'Harvey Weinstein viennent d’être mis au jour, et voilà qu'on commence à le traiter de "bête", de "monstre". C'est rassurant se dire que seul un monstre est capable de faire des choses pareilles. Mais pour pouvoir nous regarder en face et prendre la mesure de la place prépondérante du viol dans notre société, il faut changer de discours.

Il s’appelle Harvey Weinstein, c’est l’un des producteurs les plus influents d’Hollywood, et il a harcelé, agressé ou violé des dizaines et des dizaines de femmes. Tout était souvent prémédité, organisé, ritualisé: une jeune actrice, un rendez-vous professionnel, une chambre d’hôtel, un « massage » ou une « douche ».

 

Il s’appelle Harvey Weinstein, il était respecté, acclamé, craint. Il a produit Pulp Fiction et Shakespeare in Love. C'était l'ami des Clinton et de Ben Affleck. Et voilà que son visage est en couverture de tous les journaux. Et voilà qu’on le traite de  «prédateur», de  «bête», de «monstre».

 

Mais les hommes qui violent ne sont pas des monstres.

 

Ce sont des producteurs reconnus.

Ce sont des professionnels respectés.

Ce sont des amis.

Ce sont des maris.

Ce sont des pères, des fils, des frères, des cousins, des voisins.

 

Nous aimons à répéter que les violeurs sont des monstres. Que ces gens sont différents, inhumains. C’est rassurant de se dire que seule une créature épouvantable pourrait faire une chose pareille, et que l’on n’a absolument rien en commun avec un homme qui harcèle, qui agresse ou qui viole.  Mais en nous distanciant, nous nous dé-responsabilisons. Et nous entretenons le mythe que seul quelqu’un de “dérangé” ou de marginal serait capable de commettre un viol ou une agression sexuelle. Les violeurs ne sont pas des êtres maléfiques et étranges, ni des loups solitaires détachés de la société. Brock Turner était étudiant à Stanford, l’une des plus prestigieuses universités du monde. Bill Cosby était une idole de la télévision américaine. Roman Polanski est un réalisateur à la renommée internationale.

 

Traiter les violeurs de “monstres”, c’est refuser d’admettre que nous pourrions connaître, côtoyer, aimer des personnes capables de violer. C’est s'empêcher d’imaginer que notre acteur préféré, notre réalisateur fétiche ou notre chanteur adoré puisse violer des femmes. Parce qu’il a trop de talent, trop de sensibilité, parce qu'il est trop beau, trop, gentil, trop intelligent, trop génial pour faire une chose si monstrueuse. C’est ne pas reconnaître que notre ami, notre mari, notre frère, notre cousin, notre voisin pourrait avoir des comportements problématiques, voire dangereux ou criminels. C’est entretenir ce réflexe général de protection de nos proches et de minimisations de leurs actes quand ils touchent, embrassent, agrippent sans consentement. C’est aussi parfois éviter de se regarder en face, c’est ne pas remettre en question ses propres attitudes.

 

Et puis les contes et les films d’horreurs nous l’ont appris: les monstres sont des anomalies. Ils ne courent pas les rues, et en croiser un au cours de sa vie relève d’un malheureux hasard. Mais si les monstres sont rares, alors les viols devraient être exceptionnels. En France chaque année, on estime que 84.000 femmes et 14.000 hommes sont victimes de viol ou de tentative de viol.

 

C’est une victime toutes les 5 minutes. ÇA, c’est monstrueux.

 

Ce qui est monstrueux c’est que, statistiquement, le viol n’est pas un phénomène extraordinaire.

Ce qui est monstrueux c’est que seulement une victime sur 10 ose aller porter plainte.

Ce qui est monstrueux, c’est l’impunité obscène dont jouissent les violeurs, surtout s’ils ont du pouvoir.

Ce qui est monstrueux c’est que les victimes sont systématiquement silenciées, culpabilisées, qu’on les traite de menteuses, d’allumeuses, qu’on estime qu’elles sont “trop moches pour se faire violer” ou “tellement aguichantes qu’au fond c’est ce qu’elles cherchent”.

Ce qui est monstrueux, c’est que je ne connais pas une seule femme qui n’a jamais été  touchée, agrippée, caressée, ou embrassée sans son consentement.

 

C’est la place du viol dans notre société qui est monstrueuse.

 

Alors pour nous regarder en face, arrêtons de traiter les violeurs de monstres.

 


 

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